Blog de Michel Diard

La Chouette qui hioque

Mois : avril 2018

La France en Syrie

Le secrétaire américain à la défense, Jim Mattis, a confirmé la présence de 70 militaires membres des forces spéciales françaises dans le nord de la Syrie. L’information avait été dévoilée fin mars par l’agence Anadolu, très proche du dictateur turc Erdogan.

On a appris aussi que des membres du commandement des opérations spéciales étaient en Syrie depuis deux ans, ainsi que des troupes du 1errégiment de parachutistes d’infanterie de marine et du commando parachutiste de l’air.

Il est pour le moins surprenant que les informations soient divulguées par des sources étrangères, turques et américaines, alors que le Parlement a été tenu à l’écart d’une nouvelle opération extérieure.

Macron fait comme bon lui semble, quand bon lui semble, sans que le rôle des troupes françaises soit défini et sans mandat des Nations Unies.

S’étonnera-t-on demain des exactions des troupes israéliennes ou des troupes turques au Moyen-Orient ?

Les dérapages d’un manifeste

La lutte contre l’antisémitisme doit être de tous les instants mais elle vaut mieux que le manifeste publié par Le Parisienet signé par près de 300 personnalités.

La lutte contre l’antisémitisme doit être menée sans faiblesse moralement et politiquement, au quotidien donc. Sans occulter toutes les autres formes de racisme, anti-Noirs, anti-réfugiés, anti-homosexuels, etc. Ce que ne rappelle pas le texte.

La tribune dont on parle est signée par des personnalités d’origines diverses et de positionnements hétéroclites ; certaines se sont illustrées d’ailleurs par une constance dans les autres formes de racisme, affaiblissant par là même la portée de leur texte.

Les signataires opèrent un curieux dérapage qui interpelle sur leurs motivations réelles en fustigeant un antisémitisme masqué, émanant de l’extrême-gauche et de l’islamisme radical.

Le texte du manifeste multiplie les amalgames, finit par établir une hiérarchie des racismes et à dresser, on l’aura compris, les Juifs contre les islamistes, et, par assimilation, contre tous les Arabes ; la communauté arabe homogène condamnée dans son ensemble ? Insupportable !

Comble de l’absurdité, le manifeste appelle les islamistes à réécrire les versets du Coran. Il omet aussi de parler du conflit israélo-palestinien, mais assimile à nouveau et à dessein l’antisémitisme et l’antisionisme pour éviter de condamner la politique agressive et mortifère de Netanhyaou et sa honteuse propagande.

Parmi les signataires, on relève les noms des hommes et des femmes de bonne volonté ; mais qu’avaient-ils besoin de signer une tribune aussi contestable, parfois mensongère, souvent outrancière, dans laquelle tous les Juifs ne se reconnaîtront pas.

L’insurrection des consciences

Cinquante ans ! Cinquante ans que Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont recherché ce qui se cache derrière les riches, derrière les apparences du petit monde des millionnaires, des nantis, des châtelains, des collectionneurs, des dîners en ville (C’est fou ce que les riches peuvent recevoir et manger !).

Ils ont partagé des réceptions, des repas et ont pu décortiquer un monde artificiel qui s’autoreproduit, de peur de perdre ses privilèges injustes et irrationnels.

Monique et Michel ont tout partagé durant cinquante ans de vie commune, c’est-à-dire une même vision du monde, un même engagement et une même modestie. Ils ont ausculté jusque dans les moindres détails la grande bourgeoisie de Neuilly (et d’ailleurs), pour, au terme d’une recherche scientifique, réaliser le premier et seul travail sur les grandes dynasties fortunées et dominantes, aujourd’hui mondialisées.

Ils publient ce jour une tribune dans L’Humanitépour appeler à « une insurrection des consciences », quand Stéphane Hessel appelait, lui, à s’indigner.

Pour les auteurs de ‘’Voyage en grande bourgeoisie’’« l’élection d’Emmanuel Macron à l’Elysée constitue un pas décisif dans la guerre des plus riches contre les peuples. Le jeune banquier venu de la banque Rothschild représente désormais au sommet de l’Etat la synthèse des intérêts de l’oligarchie faisant fi des alternances entre la droite et la gauche libérale ou entre le public et le privé. Il signe également  la fin du régime parlementaire : désormais la loi sera dictée par les lobbyistes industriels, bancaires, financiers, nationaux et internationaux. Ce sont eux qui, par la voie feront la loi et inscriront le droit, la légalité de leurs intérêts privés. »

Au terme de leur tribune, Monique et Michel appellent à « une insurrection des consciences (…) en mobilisant nos travaux de recherche sur la classe dominante (…) Renversons la violence symbolique en faisant vivre les riches sur le pied de guerre. »

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon sont impatients ; d’autres, chaque jour plus nombreux, le sont également car nous ne pouvons plus nous nourrir d’espérance. Les bourgeois, eux, voudraient tellement nous enfermer dans l’utopie…

Christiane Taubira

On ne louera jamais assez le courage de l’ex-ministre de la justice de François Hollande. Courage de dire non à la réforme constitutionnelle visant à déchoir de la nationalité les binationaux accusés de terrorisme. Courage d’avoir affronté avec tant de dignité les insultes racistes de la droite ou des syndicats de police en plein débat sur le mariage pour tous ou sur la réforme pénale.

Le 27 janvier 2016 restera dans notre mémoire collective : en désaccord avec François Hollande et Manuel Valls, elle a démissionné d’un gouvernement de plus en plus à droite ; le même jour, elle a écrit une phrase forte et rare dans un milieu politique où toutes les compromissions sont autorisées : « Parfois résister c’est rester, parfois résister c’est partir. Par fidélité à soi, à nous. Pour le dernier mot à l’éthique et au droit. »

Elle a donné une revigorante interview au Monde des livresà propos de « Baroque sarabande », son dernier livre, dans lequel elle avoue que, dans les moments de tourment, « ce sont souvent les écrivains qui viennent à la rescousse, et souvent aussi ce ne sont pas ceux auxquels je m’attends. Il y a eu ces moments à l’Assemblée nationale, où je me suis battue en citant Emmanuel Levinas, Antonio Machado, René Char. »

Elle porte un regard terrible sur la vie politique : « En politique, la plupart de ceux qui ‘’tuent’’ ne sont pas imprégnés de littérature. Enfin… Je dis ça et je pense tout de suite à François Mitterrand, qui était à la fois un amoureux de la littérature et un serial killer : la façon dont il a tué Michel Rocard relève de l’œuvre d’art… Le monde politique est intrinsèquement violent, il y a des gens qui vous écorchent, d’autres qui vous étranglent, d’autres qui vous torturent, qui vous font mourir à petit feu. Il y a les meurtres minables entre sixièmes couteaux, et puis il y a les grands meurtres spectaculaires. Au sommet de l’Etat, l’assassinat relève, hélas, de l’ordinaire. »

Elle dit aussi que « c’est la littérature qui m’éclaire sur les lieux où la parole est pertinente, et ceux où elle est gaspillée ».

Et cette grande dame, elle, n’a pas oublié d’où elle vient ; elle affirme en effet que « chez les pauvres, on est plus attaché à la culture qu’aux beaux habits. Je le sais bien, moi qui vient d’un milieu modeste. »

Le président de la République, qui s’est affublé du sobriquet égotiste de Jupiter, ne vient pas d’un milieu modeste, son épouse non plus. C’est cela qui distingue un président des riches, d’une ministre qui a fait adopter des mesures progressistes, avec opiniâtreté et beaucoup de détermination. Avec, parfois, beaucoup d’humour. Et de distinction.

Christiane Taubira, la voix du petit peuple et la joie communicative de sa Guyane, si proche de celle de Jorge Amado et de Gabriel Garcia Marquez…

Castro gène encore

Fidel Castro est mort le 25 novembre 2016 ; il avait été remplacé par son frère Raul en 2008. Aujourd’hui Raul cède la place à Miguel Diaz-Canel. Une page se tourne à Cuba, dirigée par les frères Castro depuis 1959.

Le peuple cubain pleure encore Fidel. Cela fait enrager encore ceux qui, dans les pas des faucons américains, n’ont jamais accepté un régime socialiste et progressiste à quelques encablures des côtes des Etats-Unis.

On ne prétendra pas que Cuba est un paradis, mais son peuple a recouvré sa liberté grâce à Fidel Castro, ses 80 exilés et Che Guevara qui ont mis fin à près de 500 ans de colonisation en débarquant d’un petit navire, le Granma, pour entrer clandestinement dans leur pays. L’île a été pillée par les Espagnols pendant 400 ans, puis par les Américains de 1898 au 1erjanvier 1959 ; les colons successifs avaient développé la monoculture de la canne à sucre à leur seul profit en s’appuyant sur des fantoches ; le dernier en date était le féroce et sanglant dictateur Batista.

Fidel Castro a permis à son peuple de retrouver toute sa dignité, malgré l’embargo économique, commercial et financier imposé par les Américains à partir de 1962. Il a redonné leur fierté à ses concitoyens.

Peut-on oublier tout cela et insulter encore une fois Fidel et son frère Raul ? Les journalistes comprendront-ils un jour qu’ils ont été bernés par la propagande de la CIA, mais aussi des ‘’ fidèles alliés des Américains’’ ?

J’étais jeune quand Fidel a libéré Cuba et j’ai subi la propagande des adversaires haineux de Fidel. Puis j’ai pris conscience qu’il ne méritait pas ces tombereaux d’insultes qu’on déversait chaque jour à ses pieds. D’une attitude irréfléchie et naïve, sans doute, je suis passé à une empathie raisonnée. J’ai découvert lentement et davantage le vrai visage de Cuba libre. Les bons et les méchants n’étaient pas ceux qu’on me présentait chaque jour dans les journaux et à la télévision. 

J’ai excusé quelques dérapages de Fidel ; mais qu’il ait bouté hors de l’île le cruel Batista et tenu tête à tant de présidents américains, avec le soutien de son peuple, suffit à faire de lui un grand homme et un authentique combattant de la liberté.

Stop à la guerre, stop aux mensonges

Aujourd’hui, un certain nombre d’apprentis sorciers entraînent leurs opinions publiques dans une spirale belliciste, notamment au Moyen-Orient. Ils se réclament parfois de la démocratie (comme Trump ou Netannyahou), parfois de régimes autoritaires (comme Poutine), souvent de dictatures (comme Erdogan ou Assad), voire de théocratie (comme Ben Slamane) ; aucun d’entre eux ne peut prétendre être vraiment honnête et soucieux des droits humanitaires.

Or, on sait que « La première victime d’une guerre, c’est toujours la vérité »,selon Rudyard Kipling. Depuis la Guerre du Golfe ou les prétendues armes de destruction massive de Saddam Hussein, on sait combien ces maniaques de la force armée sont prêts à toutes les manipulations pour justifier leurs interventions en n’importe quel point du globe.

Si la première victime d’une guerre, c’est la vérité, les peuples, eux, souffrent et sont décimés, plongés dans la misère absolue.

On l’a vu en Irak, en Libye ou en Afghanistan, la guerre ne règle aucun des conflits. Le choix des armes n’est jamais la solution.

Il est navrant de constater que le président de la République française s’est rangé sous la bannière de Trump et consorts et s’est livré aux bombardements en Syrie, en toute illégalité.

Le peuple syrien a suffisamment souffert pour ne pas se voir infliger de nouvelles souffrances, apportées sous les ailes d’avions de combat français. La vraie France ne peut apporter sa caution aux aventures guerrières d’Emmanuel Macron. Nous disons : « Stop à la guerre. Stop aux mensonges ».

Les citoyens et leurs représentants élus doivent avoir accès à toutes les informations indépendantes avant toute aventure guerrière. Aucune personne sensée ne peut accorder une quelconque confiance à un Donald Trump qui ment en permanence.

Un trait définitif a été tiré sur la diplomatie indépendante de la France.

La laïcité abîmée

Emmanuel Macron s’est rendu au Collège des Bernardins pour porter un rude coup à la loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat au terme d’un très long discours devant la Conférence des évêques de France.

D’emblée, il a déclaré vouloir réparer le lien abîmé entre L’Eglise et l’Etat. Il nous avait échappé que, depuis la loi de 1905, persistait un lien entre l’Eglise catholique et l’Etat républicain puisque le législateur avait, justement et fort opportunément, défini un principe de séparation.

Depuis cette date, pouvoir temporel et pouvoir spirituel doivent assumer leur autonomie ; contrairement au discours du président de la République, nous n’avons aucune « fin commune »et la « voix de l’Eglise »n’est nullement autorisée à « faire nôtres nombre de ses points » (l’inverse est également vrai).

Emmanuel Macron prétend que, ce lien abîmé, « il vous importe à vous et à moi de le réparer ». Etonnante et insupportable affirmation pour des républicains qui ont encore en mémoire un lien si fort entre l’Eglise catholique et la monarchie dans un Etat confessionnel, que la République a eu à subir l’hostilité active des prélats (à quelques exceptions près), fustigeant les idéaux de la glorieuse Révolution française pendant de (trop) nombreuses années, opposant ceux qui croient et ceux qui ne croient pas dans des luttes sanglantes.

L’Eglise catholique n’est plus religion d’Etat (Macron semble l’avoir oublié, à moins qu’il ne veuille la rétablir) et la République a su gagner de nombreuses consciences croyantes pour bannir la Restauration et la réaction et aboutir à un vrai ‘’vivre en commun’’ et en harmonie.

La loi de 1905 avait la volonté de mettre notre chère République (même si elle a connu des vicissitudes et si on peut lui reconnaître des imperfections) à l’abri des conspirations des bigots réactionnaires, tout en assurant la liberté absolue de croyance et de culte.

En appelant les catholiques « à faire don de leur engagement »et à renouveler « la relation entre religions, société et puissance publique » Emmanuel Macron commet une erreur grossière : les catholiques doivent user de leur libre arbitre pour s’engager ou pas dans la vie politique ; ils n’ont d’ailleurs pas attendu d’être exhortés par Macron pour militer, à droite comme à gauche. L’Eglise catholique n’a aucune mission particulière à remplir au sein de la République en tant que communauté de croyance. En outre, ceux qui ne croient pas ont au moins autant de « capacité à penser les universels »que les catholiques.

Emmanuel Macron a délivré un vrai discours de combat pour le retour de la religion catholique dans les affaires de la République. Sans doute, avait-il des arrière-pensées électorales, ce qui rend son appel encore plus pitoyable et misérable.

Avec ce discours du Collège des Bernardins, il a abîmé la laïcité.

Pablo Neruda et Lula

Lula ira en prison. Ainsi en ont décidé les plus corrompus des politiques brésiliens et les plus veules des juges. Lula est victime de ce qu’il faut nommer son nom, une justice de classe.

Lula est le septième d’une famille de huit enfants ; son père était docker et lui est devenu ouvrier métallurgiste chez Volkswagen, après avoir quitté l’école à 10 ans pour pallier l’absence d’un père qui avait abandonné femme et enfants. 

Lula a alors connu les petits boulots de rue, cirant des chaussures ou vendant des cacahuètes pour vivre ou plutôt survivre, lui et ses sept frères et soeurs. Ensuite, il est devenu ouvrier métallurgiste chez Volkswagen.

Lula a connu la prison à plusieurs reprises sous le régime dictatorial de l’armée, celle qui participa à l’opération Condor, la coordination des dictatures latino-américaines pilotée par la CIA. 

Lula, authentique tribun proche du peuple dont il était issu, a accédé à la présidence de son pays et a lancé un programme d’allocations familiales baptisé « Bolsa Familia », puis un autre programme destiné à lutter contre la malnutrition, Fome Zero (Faim Zéro). Les pauvres l’en remercient encore.

Mais que Lula, un pauvre ouvrier, ait pu accéder à la présidence d’un grand pays comme le Brésil pour mettre en place un autre modèle social est insupportable à ceux qui en avaient fait leur pré carré. Les élites autoproclamées, ici ou là, ne partagent le pouvoir ; elles le confisquent, toujours, peu importe les moyens employés pour y arriver.

Un grand nombre de pays latino-américains avaient cependant réussi à éradiquer les dictatures, c’est-à-dire les fantoches des oligopoles, et à s’affranchir de la tutelle de la CIA et des compagnies américaines qui avaient fait main basse sur les ressources du continent.

Les Etats-Unis n’ont jamais accepté leurs défaites, cuisantes et humiliantes, politiquement et économiquement ; aujourd’hui, à coup de milliards de dollars ils ont réussi à écarter plusieurs vrais démocrates, élus démocratiquement et appliquant démocratiquement des programmes progressistes.

Lula a été l’une des victimes du retour de ceux qui se considèrent comme les maîtres du monde sur l’Amérique latine. Ils n’ont reculé devant aucune manipulation pour faire tomber les progressistes. Lula, lui, a été accusé de corruption. Il a été démis sans preuve irréfutable, au terme de procès iniques, malgré le soutien de son peuple.

Aujourd’hui, la situation de Lula me rappelle un très beau poème extrait du Canto general de Pablo Neruda, le Chilien victime de Pinochet, intitulé « La United Fruit Co » :

« Quand la trompette a sonné, tout était déjà prêt sur terre. Jéhovah a divisé le monde entre Coca Cola, Anaconda, Ford Motors et d’autres cartels : la société Frutera Inc se réserva le plus juteux, le centre côtier de ma terre, la douce hanche américaine.

Elle rebaptisa ses terres en «Républiques bananières» et sur les morts endormis, sur les héros pleins d’inquiétude qui avaient conquis la grandeur, la liberté et les drapeaux, elle instaura l’opéra bouffe: elle aliéna l’initiative, offrit des trônes de Césars, dégaina l’envie, attira les dictature des diptères, mouches Trujillo et Tachos, Carías et Martínez, mouches Ubico, mouches humides d’humble sang et de confiture, mouches soûlardes qui bourdonnent sur les tombes du peuple, mouches de cirque, mouches savantes, mouches expertes en tyrannie.

Parmi les mouches sanguinaires la Frutera jette son ancre, amoncelant fruits et café dans ses bateaux qui glissent tels des plateaux portant le trésor de nos campagnes submergées.

Pendant ce temps, dans les abîmes aux relents de sucre des ports, des indiens tombaient enterrés dans la vapeur du petit jour : un corps qui roule, un petit rien sans nom, un numéro à terre, une grappe de fruit sans vie répandue dans le pourrissoir. »

Poème admirable, qui rappelle que la bête immonde ne fait que sommeiller quand elle ne chasse pas. Nous avons un devoir vis-à-vis de Lula, le sortir de prison et laisser le peuple brésilien rester maître de son avenir.

L’enfer, ce sont les cheminots

Le pape François est une bonne personne, qui n’hésite pas à bousculer la Curie romaine pour ramener l’Eglise romaine à ses fondamentaux. Mais pas seulement. Il bouscule aussi les dogmes et certains textes bibliques. Ne vient-il pas de déclarer que l’enfer n’existe pas. Il y a de l‘émoi sous les soutanes au Vatican et le collège des cardinaux éructe.

Pour les nombreux éditocrates français subjugués par le vibrionnant président de la République, en revanche, l’enfer existe bel et bien ; ils l’ont rencontré : il est peuplé des milliers d’âmes pécheresses des cheminots qui ont décidé de mettre les trains à l’arrêt. Ces âmes malfaisantes s’adonneraient à la gréviculture à la SNCF.

Les éditocrates, donc, ont dépêché leurs soutiers (bardés de diplômes) pour réaliser des micro-trottoirs (débiles) et recueillir les paroles de colère des usagers (et seulement elles) afin d’alimenter leurs commentaires fielleux sur le thème d’un mouvement pénalisant pour les usagers, injustifié, visant à détruire le système ferroviaire français). Les jours doivent être noirs, la France doit broyer du noir. Le noir est la couleur tendance des jours à venir.

Les éditocrates reprennent les poncifs guerriers : nous assisterions à une guerre idéologique (pire que celle menée par Daech ?). Sur France 2, le soutier de service a même rencontré la première victime de la grève (quel scoop !). Certains ont même ressorti le nombre de jours de grève des cheminots depuis 1947.

Bref, la grève des cheminots ne serait que du pur dogmatisme quand la réforme est, elle, absolument nécessaire ; le gouvernement, lui, fait preuve d’une détermination tranquille, totale et d’un sens absolu du dialogue. Les éditocrates se rassurent comme ils peuvent, mais ils polluent les médias avec leur parti pris pour le libéralisme et avec leurs clichés éculés et mensongers.

On nous ressasse dans tous les grands médias qu’il n’y a, dans la réforme, aucun projet de privatisation de la SNCF ; donc rien ne justifierait la sempiternelle prise en otage des Français, resservie à chaque mouvement social.

Par un curieux retournement sémantique, ce sont les salariés luttant pour de meilleures conditions de travail et pour des salaires décents, qui sont les âmes pécheresses d’aujourd’hui. L’enfer, ce ne sont plus les Temps modernes de Chaplin et des salariés surexploités, mais la SNCF peuplée de cheminots syndiqués (quel gros mot absolu) et irresponsables.

Pauvre journalisme de manipulation des esprits !

Emmanuel Macron, ancien élève de la Providence à Amiens, sous tutelle Jésuite, va devoir appeler à une nouvelle croisade contre les âmes damnées qui gangrènent la France start-up, au risque de froisser un pape décidément bien encombrant.

Le Clézio, voix de la fraternité

Jean-Marie Gustave Le Clézio a connu plusieurs ruptures au cours de sa vie. Rupture familiale avec l’éloignement de son père, un médecin britannique en poste en Afrique, qui lui vaudra d’être élevé par deux femmes, sa mère et sa grand-mère. Rupture avec les institutions quand, coopérant en Thaïlande, il découvre et dénonce la prostitution, ce qui lui vaut une mutation. Rupture avec l’inspiration de sa jeunesse pour découvrir de nouvelles voies romanesques. Rupture le ‘’nouveau réalisme’’ et avec le surréalisme pour une plus grande liberté.

Le Clézio s’interroge en permanence sur la littérature, la création et ‘’l’art du roman’’.

Le prix Nobel 2008 est aussi un révolté ; s’il dénonce les conditionnements culturels, il n’est pas un écrivain engagé comme le furent Jorge Amado ou Gabriel Garcia Marquez. Sa parole est rare, mais ô combien pertinente et précieuse !

Il a connu une vie errante qui l’a conduit notamment au Mexique où il s’imprégnera de la culture et de la mythologie indienne et amérindienne ; sa pensée se nourrit d’altermondialisme et, avec l’écrivain mauricien Issa Asgarally, il crée la Fondation pour l’Interculturel et la Paix.

Lors d’un colloque les 26 et 27 mai 2009 à Séoul sur le thème‘’L’intégration / exclusion des minorités à la lumière de l’interculturel’’, Issa Asgarally lira un texte de Le Clézio dans lequel il note : « La crise mondiale que nous traversons – non seulement économique mais aussi philosophique et écologique – est plus qu’un avertissement. Dans le combat pour l’interculturel, il ne saurait y avoir d’acteur secondaire. Chaque voix, chaque visage est indispensable pour réaliser notre liberté collective, si chèrement acquise. »

Dans son allocution de remise du titre de docteur Honoris Causa de l’université de l’île Maurice, il déclare : « Doit-on construire son identité sur une territorialité, sur une communauté historique, sur une caractéristique tribale ou culturelle ? Alors se multiplient les barrières, les exclusions. »

Le Clézio affirmera plus encore sa conception du rôle de l’écrivain ; dans son discours de réception du prix Nobel, il prononcera un beau plaidoyer sur le rôle de la littérature : « Lorsque, au siècle dernier, les théories racistes se sont fait jour, l’on a évoqué les différences fondamentales entre les cultures. Dans une sorte de hiérarchie absurde, l’on a fait correspondre la réussite économique des puissances coloniales avec une soi-disant supériorité culturelle. Ces théories, comme une pulsion fiévreuse et malsaine, de temps à autre ressurgissent ça et là pour justifier le néo-colonialisme ou l’impérialisme (…)Aujourd’hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d’exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole et d’être entendus dans leur diversité. »

Au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdoet de la marche du 11 janvier 2015, Le Clézio adressait une lettre publique à sa fille, dans laquelle il dénonçait certains clichés dont on nous abreuvait alors : « J’entends dire qu’il s’agit d’une guerre. Sans doute, l’esprit du mal est présent partout, et il suffit d’un peu de vent pour qu’il se propage et consume tout autour de lui. Mais c’est une autre guerre dont il sera question, tu le comprends : une guerre contre l’injustice, contre l’abandon de certains jeunes, contre l’oubli tactique dans lequel on tient une partie de la population (en France, mais aussi dans le monde), en ne partageant pas avec elle les bienfaits de la culture et les chances de la réussite sociale (…) Trois assassins, nés et grandis en France, ont horrifié le monde par la barbarie de leur crime. Mais ils ne sont pas des barbares. Ils sont tels qu’on peut en croiser tous les jours, à chaque instant, au lycée, dans le métro, dans la vie quotidienne. A un certain point de leur vie, ils ont basculé dans la délinquance, parce qu’ils ont eu de mauvaises fréquentations, parce qu’ils ont été mis en échec à l’école, parce que la vie autour d’eux ne leur offrait rien qu’un monde fermé où ils n’avaient pas leur place, croyaient-ils. A un certain point, ils n’ont plus été maîtres de leur destin. Le premier souffle de vengeance qui passe les a embrasés, et ils ont pris pour de la religion ce qui n’était que de l’aliénation. C’est cette descente aux enfers qu’il faut arrêter, sinon cette marche collective ne sera qu’un moment, ne changera rien. Rien ne se fera sans la participation de tous. Il faut briser les ghettos, ouvrir les portes, donner à chaque habitant de ce pays sa chance, entendre sa voix, apprendre de lui autant qu’il apprend des autres. Il faut cesser de laisser se construire une étrangeté à l’intérieur de la nation. Il faut remédier à la misère des esprits pour guérir la maladie qui ronge les bases de notre société démocratique. »

Ces paroles sont particulièrement fortes, tellement d’ailleurs qu’elles ont été tues par les grands médias

JMG Le Clézio s’il a connu des ruptures dans sa vie littéraire, n’a pas varié dans son positionnement moral et humaniste. Il reste d’une grande rigueur sur les questions de société et des ghettos que les pays occidentaux continuent d’alimenter par les multiples rejets de ceux qui n’ont rien, en France et dans le monde.

Alors on ne sera pas étonné de lire dans une interview publiée dans le Journal du dimanche une nouvelle dénonciation de la politique d’Emmanuel Macron à l’égard des réfugiés : « Je ne suis pas un opposant à Emmanuel Macron et j’ai été choqué par la couverture de L’Obs le représentant derrière des fils barbelés. Je voulais exprimer mon opinion sur la question des migrants, sans être un porte-parole. Je reste scandalisé par la manière dont sont appliquées les directives du ministre de l’Intérieur. Il préconise de la fermeté mais, sur le terrain, on est au-delà de la fermeté. On continue à infliger de mauvais traitements à des gens sans défense. Fermer ou ouvrir les frontières reste une question, mais une fois que les gens sont en France, il est inacceptable de mal les traiter (…) Je suis en faveur de l’ouverture des frontières. Suis-je trop idéaliste? Partout dans le monde, nous nous laissons trop dominer par la peur. Il faut rappeler que Barack Obama n’a pas été un président angélique. C’est sous son règne qu’il y a eu le plus d’expulsions d’immigrés clandestins. Je suis reconnaissant à Emmanuel Macron de nous avoir débarrassés, à la présidentielle, de Marine Le Pen, mais il devrait davantage tenir compte des défavorisés. Je ne suis pas déçu par Emmanuel Macron, dans son rôle de président, mais il reste beaucoup de choses à corriger. Améliorez-vous, monsieur Macron ! »

JMG Le Clézio est un écrivain immense, même si, parfois, il est aride ; mais c’est un aussi un homme immense, la voix des sans-voix. Il a su parler, mieux que d’autres, d’un monde qui n’est pas la construction des seuls Blancs, mais le résultat de l’addition de tous, quelle que soit la couleur de leur peau, quel que soit leur pays, quelle que soit leur culture. Il nous rappelle en permanence qu’il n’y a pas de culture minoritaire. C’est réconfortant de l’entendre dire aujourd’hui, quand le monde est plongé, souvent, dans l’obscurantisme.

Décalé et dérangeant, aujourd’hui, Le Clézio ? Sans doute, car on n’entend guère sa voix, celle de la fraternité humaine et de la solidarité.