La Chouette qui hioque

Mois : juillet 2021 (Page 1 of 2)

Ne pas perdre la mémoire

Emmanuel Macron, jamais avare de discours et de leçons administrées aux gens de peu, a perdu sa voix. Depuis sa tournée au Japon et en Polynésie, il reste muet.

Les sujets où on attend le président d’une République démocratique et soucieuse des droits de l’homme ne manquent pourtant pas.

L’enquête vient de confirmer que le logiciel israélien Pegasus a bien été utilisé par le Maroc (pas d’autre ?) pour espionner des journalistes, des militants, mais aussi des ministres et un président de la République. On attendait, pour le moins, une ferme condamnation et une demande d’explication adressée aux gouvernements d’Israël et à notre ami le roi du Maroc. On attend toujours et Emmanuel Macron ne semble pas décidé à s’exprimer quand on touche à ces deux états. Les considérations diplomatiques passent avant toute fierté et toute atteinte aux droits élémentaires du citoyen.

Emmanuel Macron n’est pas plus disert à propos de Pegasus qu’à propos du sort du peuple palestinien ou des combattants sahraouis.

Le gouvernement français n’a pas adressé un seul signe pour demander des explications au président de l’AFP qui a osé licencier le président des journalistes palestiniens, Nasser Abu Bakr, après des pressions insupportables des Israéliens.

On attendait le président français sur un autre sujet d’actualité, celui d’Amazon, qui a reçu une amende de 746 millions d’euros pour non respect de la réglementation européenne sur les données privées des utilisateurs de sa plateforme.

Les manquements d’Amazon ont été soulevés en France, mais c’est le Grand-Duché du Luxembourg qui a infligé la sanction, l’entreprise y ayant son siège en raison des avantages fiscaux qui lui sont accordés, les fameux rescrits fiscaux. On reste ébaubi devant la sanction ! Elle ne représente que 0,3 % du chiffre d’affaires du géant du commerce électronique, alors que les textes européens peuvent permettre d’aller jusqu’à 4 %. Bezos en rit encore, même s’il a déclaré vouloir faire appel.

Le montant de l’amende est une somme dérisoire pour celui qui se permet de s’envoyer en l’air avec sa ‘’fusée’’, de détourner les lois et de prendre ses salariés pour des esclaves.

Décidément, Emmanuel Macron n’ose s’attaquer ni aux Etats-voyous, ni aux multinationales, celle qu’il reçoit chaque année à Versailles. Avec lui, les choses sont claires : il préfère s’attaquer au peuple en faisant adopter des lois liberticides.

Nous ne l’oublierons pas !

Le football fou

Les médias français sont tombés sur la tête ; les clubs de football aussi. L’argent qui coule à flot les a gravement atteints, les uns et les autres.

La Ligue nationale de football est en constante recherche d’argent frais pour permettre aux clubs de l’élite de dépenser des sommes colossales ; transferts et salaires astronomiques des prétendues stars comme Neymar, convoitées de toutes parts, sont hors de prix. L’élite du ballon rond dans notre pays est passée entre les mains d’investisseurs étrangers, peu regardants sur les aspects sociaux. Mais il leur arrive de déraper ou de se faire berner : ils avaient vendu les droits de retransmission télévisés de leurs matches à un groupe sino-espagnol, Mediapro, en quasi faillite, qui a laissé une ardoise obérant leur équilibre.

Aujourd’hui, ils réitèrent ; ils ont été éblouis par les dollars d’Amazon, qui tente de capter de nouveaux clients avec sa plateforme de télévision, Prime Video.

Va donc pour Amazon Prime Video Ligue 1. Mais la filiale de Jeff Bezos n’a ni moyen technique, ni connaissance du monde du football français.

Elle a été contrainte de négocier avec un groupe français pour l’aider à mettre sur pied la diffusion des matches en lui fournissant toutes les infrastructures techniques et éditoriales. La compétition débutant le 6 août, il a fallu faire face dans la précipitation. Amazon s’est tourné vers le journal sportif, L’Equipe, qui, pour lui être aimable, a créé une filiale, 21 Production. Un montage stupéfiant : selon les représentants de Jeff Bezos, « les salariés sont recrutés par des gens d’Amazon et entièrement dédiés à Amazon. L’Equipe n’est qu’une sorte de prestataire de services au niveau administratif ». Les salariés de 21 Production recrutés par Amazon, avec quels contrats, quelle rémunération, quel avenir ? Qui licenciera ? Les deux parties sont étrangement muettes sur l’articulation des deux sociétés.

Curieux montage aux limites du droit du travail de la part d’Amazon (coutumier de la précarisation), mais aussi de L’Equipe, qui envisage toujours un plan de départ dans son groupe.

Curieux montage où un groupe de presse français vole au secours des plateformes numériques, les GAFAM, quand les médias de l’Hexagone se prétendent en conflit pour la rémunération de l’exploitation de leurs contenus et du droit voisin.

Le ballon de football ne tourne vraiment plus rond.

Licenciements ou pas ?

L’art du mensonge n’est pas un exercice aisé et Emmanuel Macron, son gouvernement et ses députés s’y perdent parfois.

On avait du mal à les suivre dans le traitement de la ‘’petite grippette’’, dans le port du masque ou non, dans le confinement ou pas, dans la vaccination avec AstraZeneca ou un autre, etc. Bref, c’était la cacophonie, sauf sur un point : les atteintes aux libertés et le renversement de la faute concernant la propagation de la quatrième vague. Emmanuel Macron et son gouvernement ont tenté de faire croire que les Français, des jean-foutre, portaient toutes les responsabilités pour être trop nombreux à refuser de se faire vacciner et à ne pas respecter les gestes barrières.

Qui donc a encouragé les Français à partir en vacances ?

La ministre du travail vient ajouter à la cacophonie en déclarant sur BFM TV et RMC : « Il ne faut pas laisser croire aux salariés qu’il ne peut pas y avoir de licenciementon est dans le droit commun du Code du travailIl faut être clair, ça ne veut pas dire qu’il ne va pas y avoir de licenciement, ça veut dire qu’il est moins encadré, qu’il pourra intervenir plus tôt. »

Depuis dimanche, tous les médias claironnaient que le Parlement avait fait reculer le gouvernement et qu’il n’y aurait plus de licenciement pour le salarié refusant de présenter un passe sanitaire. Qui croire ? Qui ment eu qui ne ment pas ?

Avec ce gouvernement qui donne de plus en plus de gages à l’électorat de droite, on se doutait bien qu’il y avait un loup ; mais quand même…

Le patronat lui-même s’est ému ; pour lui, il n’était pas question que les entreprises supportent le versement des indemnités en cas de refus du salarié de présenter le fameux certificat. Le MEDEF estvent debout contre la mesure arguant aussi qu’elle « aurait été négative en termes de ressources humaines, dans un contexte de recrutement déjà tendu. »

Elisabeth Borne, qui se prétend encore socialiste, a ajouté : « Il faut être clair, ça ne veut pas dire qu’il ne va pas y avoir de licenciement, ça veut dire qu’il est moins encadré, qu’il pourra intervenir plus tôt. » Pour être encore plus clair, elle a poursuivi en disant : « Si on doit redonner une procédure bien encadrée, protectrice pour le salarié comme pour l’employeur, il faudra qu’on revienne vers le Parlement. »

La bataille contre la révision du code du travail et les atteintes à la liberté n’est pas terminée. Hélas. Les menteurs sont toujours aux manettes. Jusqu’en 2022.

La connerie sur orbite

La chaîne W9 (du groupe M6 et bientôt TF1) avait programmé une nouvelle rediffusion d’un film de Georges Lautner, Le Pacha. Un film policier qui vaut surtout par les dialogues de Michel Audiard, plus que par la prestation de Jean Gabin.

On peut se demander si les programmateurs du groupe avaient prémédité le choix d’un film qui a une résonnance particulière dans la situation d’aujourd’hui et qui avait eu des démêlés avec les censeurs du gouvernement de Georges Pompidou à sa sortie en 1968, à savoir le ministre de l’intérieur, Christian Fouchet, son secrétaire d’Etat, André Bord, et le ministre de l’information, Goerges Gorse.

Il était reproché à Lautner d’avoir montré des violences policières. Jean Gabin en commissaire divisionnaire n’hésitant pas à tabasser très violemment et gratuitement un patron de bar d’origine nord-africaine et à faire vider les clients par ses subordonnés sans ménagement. Lautner avait dû revoir son montage et supprimer plusieurs coups de Gabin.

En revanche, il avait réussi à sauver une réplique éclairante de Gabin au directeur de la police (Louis Seigner) : « Moi, les peaux-rouges, je vais plus les envoyer devant les jurés de la Seine. Plus de non-lieu, ni de remise de peine : je vais organiser la Saint-Barthélémy du mitan. » Il faut entendre dans les dialogues d’Audiard : je vais organiser l’affrontement entre gangs du grand banditisme qui finiront par se tuer entre eux ; ainsi le milieu (le mitan en occitan) sera éradiqué. La justice était déjà la cible des flics !

Son stratagème réussira et il tuera lui-même le chef de gang (André Pousse) plutôt que de l’interpeller ! A la grande surprise d’un simple flic qui s’en était étonné.

Toute ressemblance avec la situation actuelle est forcément fortuite, Lautner et Audiard n’avaient pas de don divinatoire. Tout rappel des violences policières, notamment envers les immigrés, est lui aussi fortuit. Mais les deux sont bienvenus : le comportement de la police est de tous les temps.

Une chanson de Serge Gainsbourg, présente dans le film et qui avait pour titre Requiem pour un con, avaitégalementété interdite à la radio. On lui reprochait sa violence !

Le truculent Audiard avait inséré dans ses dialogues une phrase devenue culte prononcée par Gabin, adressée à un subordonné : « Je pense que quand on mettra les cons sur orbite, t’as pas fini de tourner. » La formule est belle ; elle peut resservir aujourd’hui, en pensant à beaucoup de personnes et même à des ministres.

Des journalistes éblouis

Quand trois milliardaires américains se livrent à une lutte bête et injurieuse dans un contexte de pauvreté galopante, à plusieurs milliards de dollars, pour savoir qui sera le premier à s’envoyer de l’espace, les journalistes tombent en extase et en perdent leurs repères éthiques.

Mardi, après Richard Branson, c’était au tour de Jeff Bezos de s’offrir un court saut de puce dans sa capsule, en compagnie d’une octogénaire et d’un jeune de 18 ans pour le casting et pour les retombées médiatiques. Loïc de la Mornais, envoyé spécial permanent de France Télévisions aux Etats-Unis, s’est extasié en déclarant : « A terme, Jeff Bezos veut externaliser les industries polluantes dans l’espace ». Sans autre commentaire et sans s’interroger sur la perspective de la pollution de l’espace.

Dans l’audiovisuel, on est obnubilé par ce que les journalistes appellent les ‘tunnels’’ ; on veut absolument ‘’faire court’’, toujours plus court. Au risque de phrases vides de sens, mais qui se veulent définitives.

Le journal de 20h a enchaîné en posant très judicieusement la question de l’utilité de cette course au tourisme spatial. Le journaliste de service a alors lâché après avoir fait remarquer qu’Elon Musk (patron de Tesla) avait fourni la fusée ayant permis le voyage de Thomas Pesquet vers la station orbitale : « Preuve que les entreprises privées sont les soutiens indispensables aux programmes spatiaux des Etats. », avant de donner la parole à Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, délivrant le même discours.

Cher confrère, l’argument est un peu court, car si les entreprises privées sont aussi indispensables que vous osez l’affirmer sur une chaîne publique, c’est en raison des réductions de crédits nécessaires à la recherche publique. Et ces abandons des Etats ont un nom : libéralisme, ou ultralibéralisme.

La propagande libérale va ainsi se nicher au détour d’une petite phrase, subrepticement, l’air de rien.

Sur France 2, elle est de trop si elle ne s’accompagne pas d’une condamnation de l’abandon des services publics et de la recherche. Et de la condamnation de l’accumulation de fortunes par des milliardaires qui foulent au pied les droits sociaux les plus élémentaires, comme chez Amazon. Les esclaves des entrepôts de Jeff Bezos n’iront jamais dans l’espace.

Les méfaits du journalisme de révérence

La pratique du journalisme de révérence est particulièrement dangereuse en cette période troublée. Le Journal du dimanche (le JDD pour les initiés) en a fait la cruelle expérience : son admiration sans borne pour Emmanuel Macron se heurte à la réalité.

Le 13 juin, David Revault d’Allonnes, rédacteur en chef du service politique, offrait aux lecteurs un modèle d’article hagiographique. Le titre ne laissait déjà aucun doute sur les visées de l’auteur : « Reconfinement allégé et vaccination : comment Emmanuel Macron a gagné son pari ».

L’auteur fait sans détour le procès de ceux qui se complaisaient dans le « scepticisme scientifique et critiques politiques ». Le premier paragraphe de l’article est péremptoire : «Il ne s’agit en rien d’un « pari », juraient alors en chœur les proches d’Emmanuel Macron,soucieux de démentir l’idée selon laquelle le chef de l’État se permettrait de jouer avec la santé du pays. Eux préféraient évoquer un « défi ». Aujourd’hui, les mêmes n’en sont tout de même pas à dire que ce « pari » qui n’existait pas est gagné. Mais pas loin. « C’est à la fin du bal que l’on paie l’orchestre, jubile un conseiller du Président. Ceux qui nous prédisaient 10.000 lits occupés en réanimation fin mars sont muets, et ceux qui enviaient les terrasses des pubs ouvertes à Londres ne disent plus rien… »

Revault d’Allonnes se permet une pointe d’ironie en citant ceux qu’il appelle les flagorneurs qui voyaient en Macron le « meilleur épidémiologiste de France », avant d’ajouter : « De même Macron anime-t-il, rênes courtes, les conseils de défense sanitaire, qui en sont venus à supplanter le Conseil des ministres au cœur du processus de décision de l’exécutif – certains ont duré jusqu’à quatre heures. Chaque veille de conseil, un dossier de plusieurs centaines de pages est adressé aux participants. Et quand Macron arrive, « il a tout lu, tout compris et il pose les questions qui font mal », témoigne un habitué, qui poursuit : « Je l’ai vu passer des heures à challenger les scientifiques, les collaborateurs et les administrations sur les hypothèses, sur les conséquences des variants, sur la façon de vacciner les gens, les tests antigéniques… »

Imagine-t-on la chance de la France d’avoir un tel président qui comprend tout !

Alors l’hagiographe de service peut se permettre d’affirmer : « Alors, pari remporté? « Ce n’était pas un pari, mais Emmanuel Macron a pris son risque de manière réfléchie, résume le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin. Un risque parfaitement mesuré et pesé, malgré les critiques. Et il s’est révélé gagnant pour tout le monde, y compris pour l’économie française, qui enregistre 5% de croissance. Si on compare notre gestion de la crise avec celle des grands pays occidentaux, la France n’a pas à rougir, au contraire. » Certes, personne, notamment parmi les oppositions politiques, ne reconnaît que ça fonctionne. « Mais personne ne dit plus que ça ne fonctionne pas », remarque Véran. »

Emmanuel Macron aurait donc fait taire toutes les oppositions et gagné son pari. Revault d’Allonnes a eu, sans doute, un éclair de lucidité ; la chute de son article laisse planer quand même un léger doute. Mais les Français devaient être rassurés, leur président tenait solidement les rènes : « Et aujourd’hui, l’épée de Damoclès du variant Delta plane encore. « Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il faudra être très attentif. Je resterai en permanence en métropole, avec mes équipes mobilisées pour continuer à décortiquer les cartes tous les soirs et pour voir si ça frémit. » Pas encore gagné, donc. »

Un peu plus d’un mois plus tard, avec la quatrième vague, le pari est perdu : les statistiques sont toutes dans le rouge. Les appels des scientifiques et des soignants n’ont pas été entendus. Et le président est à Tokyo pour la cérémonie d’ouverture de Jeux olympiques, loin de la métropole, mais dans un pays où la pandémie fait des ravages.

Le JDD s’est corrompu une fois encore et n’aura jamais un mot d’excuse en direction de ses lecteurs. Le journalisme de révérence a encore de beaux jours devant lui. Mon essai, ‘’Journalistes, brisez vos menottes de l’esprit’’, n’a sans doute jamais été autant d’actualité pour se départir de pratiques indignes du respect dû aux lecteurs, auditeurs et téléspectateurs !

Annette

Annette, le dernier film de Léos Carax, est d’une rare splendeur ; il mérite tous les qualificatifs. Il est à la fois poétique et furieusement inventif comme tous les films de ce cinéaste qui tourne peu (en gros, il sort un film tous les huit ans).

Annette ne ressemble pas à ses œuvres précédentes : il est chanté. Alors, opéra ou comédie musicale ? Ni l’un, ni l’autre. C’est un film de Léos Carax qui n’entre dans aucune des cases habituelles du cinéma ; il marie poésie, merveilleux, questions de société, relations hommes/femmes, monde du spectacle, exploitation de l’enfant, etc.

Si le scénario lui a été proposé par les frères Ron et Russell Mael du groupe pop-rock américain des Sparks, il s’agit bien d’un film de Carax. Chacun a apporté sa contribution à une œuvre noire mais qui enchante par ses trouvailles (le plan-séquence du début, l’enfant du couple Ann et Henry qui est une marionnette, la forêt où Ann se projette derrière le rideau de l’opéra, etc.), la qualité de l’image et, surtout, le son direct.

La recherche de l’image parfaite a poussé Caroline Champetier (image), Erwan Kerzanet (son), Florian Sanson (décors) à réaliser des prouesses et à des innovations en permanence, pour satisfaire les exigences de Carax. Certaines scènes ont nécessité 24 prises.

On navigue de la première à la dernière image entre réel et imaginaire et le charme est amplifié par le jeu d’acteurs formidables, Marion Cotillard, Adam Driver et Simon Helberg. Carax utilise leur ironie pour fustiger le monde du spectacle et son goût de la démesure, l’appétence des médias pour les ‘’people’’ ; Carax se livre sans réserve à une satire cruelle de ce monde-là, qui n’est pas son monde.

Annette est beau, déroutant, et à la sortie on est sous le coup de l’émotion. Je n’avais pas connu un tel état émotif depuis Orphée, le chef d’œuvre de Jean Cocteau. Un poète, comme Carax.

Dans un mode bouleversé, on a bien besoin de retrouver le monde merveilleux de la poésie.

Pauvre service public !

Il paraît que la majorité des Français fait encore confiance à la télévision pour s’informer. Il paraît…

Hier, alors que tous les médias écrits et audiovisuels multipliaient les informations sur le scandale du logiciel israélien Pegasus, les chaînes du service public, France 2 et France 3, ont ‘’oublié’’ d’y consacrer le moindre petit reportage ou d’y faire la moindre allusion.

C’est d’autant plus étonnant que la cellule d’investigation de Radio France a participé à l’enquête internationale du consortium Forbidden Stories et qu’un gros dossier est accessible sur le site francetvinfo, commun aux rédactions des chaînes publiques de radio et de télévision.

Sans doute, la direction de l’information de France Télévisions mettra-t-elle en avant un souci éthique en soutenant que les informations doivent être vérifiées. Mais l’ampleur du scandale et le nombre de preuves accumulées par le consortium international de journalistes et Amnesty international sont suffisants pour mériter d’être transmises aux téléspectateurs.

Un quotidien comme Le Monde, qui a au moins autant de souci éthique que France Télévisions, a consacré sa ‘’une’’ et 5 pages dès son édition de lundi et son enquête va révéler des aspects du scandale tout au long de la semaine.

La faute de France Télévisions est avérée et elle en dit long sur sa soumission au pouvoir politique qui, lui aussi, cherche à minimiser le scandale qui a atteint un millier de personnes en France.

Le scandale éclabousse Israël ; imagine-t-on le déluge d’informations si un scandale similaire avait été le fait de l’URSS hier ou de la Chine aujourd’hui ?

Pauvre service public !

Affaire d’Etats voyous

Les révélations d’Amnesty international et du consortium de journalistes Forbidden Stories sont une affaire d’Etats (au pluriel), sans doute la plus grave de l’après-guerre.

La vente du logiciel espion Pegasus de NSO Group, dont les dirigeants, sont de (très) proches amis des dirigeants israéliens, devait être validé par le ministère de la défense de l’Etat hébreu. Certains dirigeants du groupe sont d’anciens des bureaux d’espionnage. C’est donc le gouvernement israélien qui orchestrait la distribution du logiciel, NSO Group n’étant qu’un appendice.

Le Monde vient apporter des précisions sur le processus de vente de Pegasus à la Hongrie, par exemple : « Jusqu’ici, personne ne savait qu’il avait conclu un contrat avec NSO. L’accès à son service très spécial semble d’ailleurs avoir été négocié directement avec l’ancien premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, très proche politiquement de M. Orban. L’usage commercial de Pegasus par les Hongrois a débuté en février 2018, pile au moment de la visite en Israël de Jozsef Czukor, alors conseiller en chef pour la sécurité et la politique internationale de M. Orban. Il avait été reçu en personne par le premier ministre israélien en personne. » Les coïncidences sont trop nombreuses pour être fortuites.

En lisant la liste des états auxquels ce logiciel a été fourni (pour une somme modique), on est saisi d’effroi. Tous les citoyens opposés aux régimes en place, tous les journalistes, avocats, syndicalistes, écrivains, hommes et femmes de culture un peu trop curieux ou trop engagés ont été espionnés. Certains assassinats peuvent désormais être abordés sous un jour nouveau.

Le gouvernement israélien a fait la promotion de Pegasus et organisé sa vente en toute connaissance de cause. On peut s’interroger aujourd’hui sur les secrets détenus par les sbires de Nétanyahou, lui permettant de poursuivre sa politique annexionniste dans les territoires palestiniens en toute impunité, ou d’amener certains états arabes, comme l’Arabie saoudite à lui faire allégeance.

L’affaire est trop grave pour en rester là. Toutes les archives doivent être rendues publiques et tous les documents mis à la disposition d’enquêteurs internationaux. A commencer par la France.

La vraie France

C’est stupéfiant. Les discours et les mesures de Macron et de son gouvernement sont de plus en plus incompréhensibles, multipliant contradictions et contre-ordres ; ils font la démonstration de l’incapacité à faire face à la quatrième vague de la pandémie et du variant Delta, comme ils ont été incapables de maîtriser les précédentes vagues, trop meurtrières.

Les errements du pouvoir alimentent les thèses réactionnaireset font le bonheur de tous les obscurantistes, qui descendent dans la rue avec les imbéciles forcenés de la droite extrême. L’obligation de vacciner des soignants leur a donné un nouvel élan.

Dans ce contexte, les idées se brouillent et il n’est pas facile d’exprimer une parole intelligente.

Dans un communiqué publié la semaine dernière la CGT a permis d’entendre une parole sans concession vis-à-vis du gouvernement comme des manifestants. La confédération affirme, à juste titre qu’il « ne fait aucun doute que la vaccination du plus grand nombre est essentielle pour sortir de cette pandémie. Elle estime, cependant, qu’il est primordial de convaincre les soignants plutôt que de les contraindre au risque de stigmatiser une profession pourtant déjà bien éprouvée. Difficile de convaincre pour un gouvernement dont la stratégie tout au long de cette crise est apparue comme un perpétuel cafouillage… Cachant mal qu’il est plus soucieux de maintenir, « quoi qu’il nous en coûte », ses choix économiques et sociaux. Pas étonnant alors que la crise de confiance qui le frappe soit plus forte parmi le personnel soignant. »

La confédération constate : « Alors que l’hôpital public et son personnel étaient érigés en exemple pour leur rôle essentiel, l’austérité budgétaire continue de s’appliquer méthodiquement avec son cortège de fermetures de lits, de structures et pour le personnel une intensification du travail, rappels sur leurs jours de congés, affectations faites parfois du jour au lendemain… Difficile dans ces conditions de donner un sens à cette vaccination quand les autres pans de la politique sanitaire sont abandonnés. En effet, comment par exemple respecter les protocoles, les gestes barrières dans l’urgence permanente et sans nouveaux personnels ? Le gouvernement pointe du doigt les personnels soignants, mais le problème est plus général : le manque de confiance dans les institutions touche l’ensemble de la population. »

La CGT estime en conclusion « que l’un des éléments qui entretient cette défiance est le manque de transparence dans les rapports entretenus entre le secteur pharmaceutique et les acteurs de la santé publique (…) Une bonne façon de clarifier cette relation serait la levée des brevets sur les vaccins contre le Covid-19 et de mettre en place un pôle public de santé (…) La priorité pour redonner confiance aux soignants c’est de sortir d’une autre crise, celle que traverse notre système de santé, en lui redonnant les moyens de fonctionner tant du côté de la politique vaccinale que du côté de la politique d’embauche. »

Emmanuel Macron a fait un choix politique en se présentant comme le parti de l’ordre quand il sème le désordre, de la répression plutôt que de la pédagogie. Bref, il a fait un choix de société et il l’assume avec une obstination rare. Aveuglé et incapable de comprendre les aspirations du peuple, il creuse le fossé d’incompréhension qui le sépare de la vraie France.

Ne plus regarder ailleurs

Le dérèglement climatique bouleverse notre quotidien et engendre d’innombrables catastrophes comme celles que vivent l’Allemagne et la Belgique, après celle qui a frappé la France dans la vallée la Roya.

Nous vivons en état d’alerte permanent, en assistant à la multiplication des effets de l’activité humaine sur l’environnement : fonte des glaces, élévation du niveau des mers, fortes précipitations et inondations, vagues de chaleurs (avec leur lot de morts) et gels tardifs (avec de lourdes conséquences pour l’agriculture), incendies de forêt, espèces animales et végétales menacées, recrudescence ou retour de maladies infectieuses comme la paludisme, cancers de la peau dus à l’exposition plus importante aux rayonnements ultra-violet, infections transmises par les insectes, enfin, émergence de nouveaux types de virus comme le Covid19 et ses variants.

Bref, la planète terre est en état d’urgence absolue.

Il y a bien longtemps que les scientifiques et notamment ceux du GIEC (mais pas seulement) ont tiré le signal d’alarme. Jusque-là en vain.

L’ONU avait pris l’initiative de la lutte contre le réchauffement climatique en 1992 ; 196 Etats et l’Union européenne avaient signés une Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) entrée en vigueur en 1994, s’engageant à participer chaque année à des Conférences des Parties (Conferences of the Parties ou COP). Celles-ci devaient renforcer les engagements pris et évaluer le degré d’application des mesures votées

Que croyez-vous qu’il arriva ? Rien. On peut constater avec amertume que rien ou si peu a changé ; les pollutions de toutes sortes continuent d’abîmer notre planète et les catastrophes se multiplient et accélèrent leur rythme. Les dégâts humains sont considérables, mais les gouvernants ne veulent pas toucher aux industriels pollueurs et aux délocalisations qui multiplient les transports les plus énergivores.

Jacques Chirac est mort sans s’être baigné dans la Seine et nous devons constater que notre maison brûle encore et que nous regardons toujours ailleurs.

Emmanuel Macron préfère regarder les cours de la bourse des multinationales et recevoir leur gratin à Versailles ; sa start-up nation n’a que faire des inondations de la vallée de la Roya. Son amie Angela Merkel verse des larmes en comptant les victimes dans le Land de Rhénanie-Palatinat. Pour autant, aucun des dirigeants de ce monde bouleversé n’annonce des mesures immédiates pour freiner la désolation et assurer l’avenir des générations futures.

Ne regardons plus ailleurs, mais, surtout, agissons.

La médaille de Lallement !

Isabelle Balkany avait bien été décorée de la Légion d’honneur, alors pourquoi pas Didier Lallement, le préfet de police de Paris ?

L’ex-chevènementiste s’est taillé une réputation à la hauteur des répressions qu’il a orchestrées durant les récentes manifestations. L’élévation au grade de commandeur, sur le contingent du ministère de l’intérieur, n’est qu’un aveu de plus du caractère répressif du régime macronien que le petit Gérald Darmanin se plaît à distinguer, toute honte bue.

Les éborgnés et les blessés des manifestations apprécieront sans doute qu’Emmanuel Macron ait osé signer le décret de nomination d’un flic à la réputation sulfureuse. De longue date ! Alain Juppé, apprenant qu’il avait été nommé préfet de Gironde en 2017, avait interrogé son ami Dominique Perben : « Dis donc, il paraît qu’on m’envoie un nazi ? » Mais la question de l’ex-maire de Bordeaux n’est sans doute qu’une affabulation ou un fausse nouvelle.

On se dit qu’un jour, peut-être, Lallement se verra retirer sa breloque comme Isabelle Balkany. On se dit aussi que de nombreux salauds avant lui et comme lui ont été décorés ; comme Maurice Papon, le général Paul Aussaresses, et même Pétain et tant d’autres.

A la lecture du Journal officiel et de la liste des récipiendaires, on ose espérer que les plus conscients retourneront leur médaille, à défaut de l’avoir refusée comme l’avaient fait Jean-Paul Sartre, Georges Brassens ou, plus près de nous, Thomas Piketty.

Relire Victor Hugo

Quelle soit la forme de ses interventions et de ses discours, Emmanuel Macron affiche à la fois sa suffisance, son autosatisfaction et sa volonté de casser le socle social de notre pays.

Hier soir, le décor avait changé. Juste le décor. Mais le président de la République a évité d’avouer ses errements dans le traitement de la pandémie ; il s’est adressé aux Français, maniant le bâton, menaçant ceux qui refusent encore la vaccination pour éradiquer cette ‘’grippette’’ qu’il avait ignorée et qu’il a si mal gérée. Il est allé au-delà des annonces attendues pour se décerner un certificat de bonne conduite de l’économie, mais aussi en appelant les citoyens à travailler plus et à gagner moins quand ils n’ont pas voulu traverser la rue pour trouver un travail qui n’existe pas.

L’énarque bouffi d’orgueil se prend pour le dieu de l’Olympe, infaillible.

Son discours d’hier soir, donc, avait quelque chose de pathétique, mais d’inquiétant aussi, pour l’avenir. Il m’a immédiatement renvoyé au pamphlet de Victor Hugo, Napoléon le petit ; quelques phrases valent d’être rappelées :

« Les mots : indépendance, affranchissement, progrès, orgueil populaire, fierté nationale, grandeur française, on ne peut plus les prononcer en France. Chut ! Ces mots-là font trop de bruit ; marchons sur la pointe du pied. Nous sommes dans la chambre d’un malade. – Qu’est-ce que c’est que cet homme ? – C’est le chef, c’est le maître. Tout le monde lui obéit. – Ah ! Tout le monde le respecte alors ? – Non, tout le monde le méprise. – O situation ! »

« Il y a toujours, et par la faute des institutions sociales, qui devraient, avant tout, éclairer et civiliser, il y a toujours dans une population nombreuse comme la population de France une classe qui ignore, qui souffre, qui convoite, qui lutte, placée entre l’instinct bestial qui pousse à prendre et la loi morale qui invite à travailler. »

« Oui, quelquefois, aux paroles superbes qui lui échappent, à le voir adresser d’incroyables appels à la postérité, à cette postérité qui frémira d’horreur et de colère devant lui, à l’entendre parler avec aplomb de sa « légitimité » et de sa « mission », on serait presque tenté de croire qu’il en est venu à se prendre lui-même en haute considération et que la tête lui a tourné au point qu’il ne s’aperçoit plus de ce qu’il est ni de ce qu’il fait. »

« Défaire le travail de vingt générations ; tuer dans le dix-neuvième siècle, en le saisissant à la gorge, trois siècles, le seizième, le dix-septième et le dix-huitième, c’est-à-dire Luther, Descartes et Voltaire ; l’examen religieux, l’examen philosophique, l’examen universel ; écraser dans toute l’Europe cette immense végétation de la libre pensée, grand chêne ici, brin d’herbe là (…) ressusciter tout ce qu’on pourrait de l’inquisition et étouffer tout ce qu’on pourrait de l’intelligence ; abêtir la jeunesse, en d’autres termes, abrutir l’avenir ; faire assister le monde à l’auto-da-fé des idées ; renverser les tribunes, supprimer le journal, l’affiche, le livre, la parole, le cri, le murmure, le souffle ; faire le silence ; poursuivre la pensée dans la casse d’imprimerie, dans le composteur, dans la lettre de plomb, dans le cliché, dans la lithographie, dans l’image, sur le théâtre, sur le tréteau, dans la bouche du comédien, dans le cahier du maître d’école, dans la balle du colporteur ; donner à chacun pour foi, pour loi, pour but et pour dieu l’intérêt matériel ; dire aux peuples : Mangez et ne pensez plus ; ôter l’homme du cerveau et le mettre dans le ventre ; éteindre l’initiative individuelle, la vie locale, l’élan national, tous les instincts qui poussent l’homme vers le droit (…) En un mot, fermer cet abîme qui s’appelle le progrès. »

Merci, Victor Hugo. L’écrivain immense, le député engagé, le tribun talentueux, a appelé la population de France à se réveiller et à se révolter…

Libérons le football

Par un curieux hasard, les finales de la Coupe d’Amérique du Sud (Copa America) et de la Coupe d’Europe (Euro 2020, disputée en 2021 pour cause de Covid19) se sont déroulées à moins de 24 heures d’intervalle et ont fait mentir les pronostics(comme les sondages électoraux). Ceux-ci étaient favorables aux équipes des pays organisateurs, Brésil et Angleterre, mais au bout du compte ce sont l’Argentine et l’Italie qui ont remporté les finaleset les trophées.

Au grand désespoir d’unJair Bolsonaroen perditionet des supporteurs anglaisde plus en plus chauvins et devenus orphelins du fameux ‘’fair play’’ !

Les deux compétitions ont été mièvres et ont donné à voir un jeu stéréotypé, soporifique, dans lequel des joueurs à la technique étincelante ont du mal à exprimer leur talent.

Le Brésil a tué le football de Pelé ; en cause,les choix des entraîneurs etla mondialisation. L’Argentine, elle,a tué le football de César Menotti qui avait triomphé en 1978 et remporté la coupe du monde, remise au capitaine Daniel Passarella par le dictateur Jorge Videla. Sur les 31 joueurs qui ont disputé la finale de la Copa America, 29 opèrent dans des clubs européens (7 en Angleterre et en Espagne, 5 en France et en Italie, notamment).

L’Angleterre, dont on dit qu’elle a inventé le jeu de football, n’est pas digne de son histoire. Elle n’a gagné qu’une compétition (la coupe du monde en 1966), alors que ses clubs se distinguent dans les compétitions continentales. C’est un revers qui s’explique par le nombre incroyable de joueurs étrangers dans ses clubs ; les jeunes anglais ont peu de chance de se faire une place au soleil.

La victoire de l’Argentine sur le Brésil est une belle revanche pour des joueurs de génie comme Lionel Messi (aux origines italiennes et un peu catalanes) et Angel Di Maria et une défaite cinglante pour le joueur le plus cher du monde, Neymar qui a tout perdu cette année : titre de champion de France, Coupe d’Europe et Copa America.

La victoire de l’Italie sur l’Angleterre est une bonne chose pour le football : elle récompense l’équipe qui a produit le jeu le plus chatoyant (à défaut d’être brillant), alors que le jeu des Anglais était l’un des plus pauvres jamais observé. A se demander comment ces diables d’Anglais ont réussi à se qualifier pour la finale d’un tournoi qui ne restera pas dans les livres d’histoire du football.

Quant à l’équipe de France, dont on dit (à juste titre) qu’elle a les joueurs les plus brillants, elle a sombré, la faute à son sélectionneur-entraîneur ; Didier Deschamps a cependant été maintenu dans ses fonctions par le président de la fédération. Le partisan d’un jeu défensif et mièvre annihile la créativité de ses meilleurs élémentset oublie que la finalité du jeu de football est de marquer plus de but que l’équipe adverse et non d’en encaisser moins.

Libérons aussi le football du culte du résultat et du fric.

Du danger de ‘’twitter’’

L’affaire n’a pas d’importance et ne mérite pas vraiment qu’on s’y arrête. Sauf que son protagoniste est le ministre de l’intérieur et qu’elle révèle tout à la fois son inculture, sa suffisance, sa propension à la flatterie des flics et, surtout, le fonds de sa politique.

Dans un message sur son compte Twitter (car, lui, aussi, tweete, comme Trump), il a repris une citation éculée : « Un pays sans police est un grand navire sans boussole et sans gouvernail. »

A vouloir trop bien encenser tous les flics, y compris les ripoux et ceux qui commettent des bavures (de plus en plus fréquentes), il s’est attiré les sarcasmes de ceux qui connaissent cette citation tronquée, extraite du livre d’Alexandre Dumas, Les Mohicans de Paris, paru sous forme de feuilleton entre 1854 et 1855.

Le dialogue d’où est extraite la phrase met en scène Jackal, le chef de la police de sureté et un personnage très trouble, Gibassier :

« – De quoi dépend la grandeur et le salut d’un État ?… De la police, n’est-ce pas ?

– C’est vrai, général.

– Un pays sans police est un grand navire sans boussole et sans gouvernail.

– C’est à la fois juste et poétique, Gibassier.

– On peut donc regarder la mission de l’homme de police comme la plus sainte, la plus délicate et la plus utile à la fois de toutes les missions.

– Ce n’est pas moi qui vous dirai le contraire.

– D’où vient donc, alors, que, pour occuper cette fonction importante, pour remplir cette mission conservatrice, on choisit d’ordinaire des idiots de la plus laide espèce ? D’où vient cela ? Je vais vous le dire : c’est que la police, au lieu de s’occuper des grandes questions gouvernementales, entre dans les détails les plus infimes et se laisse aller à des préoccupations tout à fait indignes d’elle.

Vous élaguez l’arbre, et vous n’osez porter la cognée sur le tronc, et pourquoi cela ? Parce que les malheureux agents que vous employez ont des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre ; parce que vous avez rendu leur mission déshonorante et impopulaire ; parce que vous avez ravalé le mot police en consacrant des intelligences d’élite, non pas à veiller à la sureté de l’Etat, mais à arrêter des voleurs.

– Il y a du vrai dans ce que vous dites, Gibassier, fit M. Jackal en prenant une prise de tabac. »

On pourrait raisonnablement admettre que Darmanin n’ait pas lu Alexandre Dumas ; cela n’est pas un prérequis pour être ministre de l’intérieur. Mais alors pourquoi être allé chercher dans les dictionnaires des citations une phrase, souvent reprise mais incomplète ? Pourquoi avoir couru le risque de se faire ridiculiser par ceux qui ont lu Les Mohicans de Paris ? Et, surtout, pourquoi invoquer Alexandre Dumas qui se situait, lui, dans le camp des progressistes quand on est soi-même un bonimenteur de la pire espèce, digne héritier de la droite la plus conservatrice et la plus répressive ?

Parce que, pour paraphraser Alexandre Dumas, pour remplir cette mission conservatrice du ministère de l’intérieur, on choisit d’ordinaire des idiots de la plus laide espèce !

Angélique Ionatos

Angélique Ionatos est morte le 7 juillet à 67 ans, aux Lilas, dans la proche banlieue de Paris, et la nouvelle de la disparition de cette immense artiste ne nous est parvenue qu’aujourd’hui. Les grands médias ont ‘’oublié’’ de mentionner l’information. Peut-être parce qu’elle était une rebelle et une femme engagée. Ou par manque de culture.

Angélique Ionatos, au beau visage, tragique, possédait tous les dons ; elle était à la fois poétesse, musicienne, compositrice, interprète avec un même et authentique talent.

Angélique portait en elle toute la détresse et tous les maux de la Grèce ; elle a connu l’exil en Belgique avec ses parents en 1969 pour fuir la dictature des colonels et, surtout, la douleur de l’exil qui a marqué toute son œuvre ; elle a alors mis en musique les textes des admirables poètes grecs et notamment ceux d’Elytis. Elle n’était qu’un cri, mais quel cri ! Admirable et émouvant. De celui qui donne des frissons.

En 2012, dans une intervention vidéo sur Médiapart, elle avait crié toute sa souffrance de voir le FMI et le capitalisme humilier son pays : « Il faut tout changer ! Il faut redonner à l’utopie sa place ! (…) Cela vaut pour la Grèce, mais aussi pour le monde entier. » Puis en 2015, le Monde diplomatique publiait une lettre dans laquelle elle écrivait : « Les poètes sont en exil. Dans notre monde, soumis à une nouvelle barbarie, il faut nous interroger pour retrouver la mémoire et l’utopie. Ce sont elles qui veillent sur notre humanité. Ma belle et étrange patrie m’a enseigné que la poésie, depuis toujours, nourrit le chant. Et ce chant peut devenir un cri ! Aujourd’hui, la Grèce est défigurée. Les Grecs sont humiliés. Le premier devoir d’un artiste est de témoigner de son temps. Et de résister ! Souvent, je me sens découragée et impuissante face à tant de malheur. Parfois, je suis même tentée de me taire. Alors, je lis mes poètes. Leurs mots jamais ne s’oxydent à l’haleine du désespoir. Leur parole est politique et souvent prophétique. Et voilà que l’espoir revient comme un chant de maquisard dans la forêt des aromates ! Ce cri et cet espoir vont habiter aujourd’hui mon propre chant ! (…) C’est le hasard qui nous fait naître dans un pays plutôt que dans un autre. Et c’est l’exil qui nous fait prendre conscience de notre identité culturelle. Je n’ai pas choisi l’exil ; je l’ai subi et j’en ai souffert. »

Angélique Ionatos est morte et je suis triste. Heureusement ses disques et ses écrits restent pour toujours.

Pitoyable !

Manuel Valls est prêt à tout ; pour faire parler de lui, pour exister et pour faire un retour dans un gouvernement, de droite de préférence.

L’homme est fier et cassant ; il ne supporte pas de rester dans l’ombre et s’agite beaucoup ; il démarche toutes les rédactions.

Les chaînes de Patrick Drahi, le patron qui navigue entre France et Israël, ont fait appel à Manuel Valls, l’homme qui navigue entre la France et la Catalogne, pour occuper un poste de chroniqueur. Il participera une fois par semaine à un débat où il sera face à Alain Duhamel (quel couple !) sur BFM TV, entre 17h et 19h. Puis il participera à un autre débat hebdomadaire à 8h10 dans la matinale d’Apolline de Malherbe, diffusée sur la radio RMC et la chaîne RMC Story.

Manuel Valls est annoncé comme un renfort de poids par les services de communication de Patrick Drahi. Est-ce si sûr ? 

Manuel Valls a été rejeté de partout : à la primaire du Parti socialiste en 2011 il n’avait recueilli que 5,63 % des votants, puis 31 % en 2017, enfin à l’élection municipale de Barcelone où il s’était replié, il n’a recueilli que 13,2% malgré un dépassement de 71 % du plafond légal des dépenses de campagne.

Ses revirements et ses trahisons ne lui valent que des inimitiés et ses positionnements ultra-droitiers le déconsidèrent aux yeux de ceux qui aspirent à voir émerger une politique autrement, au service du peuple.

En 2017, refusant de se rallier à la candidature de Benoît Hamon, il avait appelé à voter pour Emmanuel Macron dès le premier tour de la présidentielle et déclaré être prêt à travailler avec François Fillon si le candidat de droite l’emportait. Le parcours de notre professionnel de la politique est tortueux, mais toujours à droite.

Un renfort de poids pour les chaînes de Drahi ? Un renfort encombrant plutôt. Qui en dit long sur le mépris de Drahi pour ceux qui zappent sur ses chaînes et pour le pluralisme. Mais pour les milliardaires qui ont fait main basse sur les médias de masse, l’essentiel est de préserver leur ligne politique, celle du libéralisme.

Avec Valls, ils n’ont aucun souci.

Journalisme de connivence

France Inter, France 2 et France 3 viennent de nous administrer une parfaite leçon de journalisme de connivence.

Le cours a commencé par Léa Salamé qui recevait Olivier Bogillot, le Pdg de Sanofi hier matin dans le 7/9.

Le patron du groupe pharmaceutique était parfait dans son rôle ; il a parlé des besoins de capacité d’innovation et de capacités de production en France, mais en ajoutant aussitôt que l’innovation est principalement en dehors des laboratoires pharmaceutiques. Une façon de justifier les licenciements dans son entreprise qui aurait mérité d’être notée par Léa Salamé.

La journaliste était si béate d’admiration quant le patron a dévoilé que Sanofi allait produire 2 milliards de vaccins à ARN messager à partir de la fin de l’année qu’elle a oublié l’essentiel. Pour elle, cette prétendue relocalisation était suffisante pour ne pas s’attarder sur la question sans doute accessoire des licenciements par vagues entières dans les services de recherche et développement.

Fermez le ban ; on n’en saura pas plus.

Le cours suivant, il fallait se connecter au journal de la mi-journée de France 3 pour le suivre. Un reportage s’est extasié de la réouverture d’une ancienne usine de production de Paracétamol à Roussillon en Isère. On saura quand même que l’usine avait fermé en 2008 et la production délocalisée en Chine. Elle était la dernière unité de production du célèbre médicament en Europe et les salariés n’étaient plus que 43, mais un an plus tôt ils étaient encore 285 ; la perspective de réouverture de l’usine à l’horizon 2023 a fait l’impasse sur le sort des pauvres salariés. Fallait-il privilégier l’information positive ?

L’usine appartenait au groupe Rhodia (issu de la séparation des activités chimie et pharmacie de Rhône-Poulenc lors de la fusion avec le groupe allemand Hoechst), numéro deux mondial pour la fabrication du Paracétamol dans le monde ; elle avait connu de multiples actionnaires, comme le groupe Solvay et, récemment, le fonds d’investissement Eurazeo. Le groupe Rhodia rebaptisé Seqens produira donc 10 000 tonnes de Paracétamol, commercialisé par Sanofi sous la marque Doliprane et par UPSA sous la marque Efferalgan, alors que les deux laboratoires se contentaient de conditionner le principe actif produit en Asie.

France 3 n’a pas cru utile de rappeler ces ‘’détails’’ !

La relocalisation a ses limites, mais aussi un coût. Seqens a chiffré la réouverture de son usine de Roussillon à environ 100 millions d’euros, dont une partie, non précisée, sera supportée par l’Etat dans le cadre de France Relance. Cela fait cher de l’emploi créé (ils ne seront qu’une trentaine) et tout bénéfice pour les actionnaires d’un groupe qui a dégagé de gros profits en 2020. Dans ce contexte, l’action Seqens flambe (l’entreprise est valorisée plus de 2 milliards d’euros, soit près de 15 fois les bénéfices attendus de 150 millions) et Eurazeo a flairé le bon coup financier ; il a donc mis le sous-traitant pharmaceutique sur le marché. France 3 a oublié de le préciser.

La relocalisation d’Emmanuel Macron a ses limites ! La liberté d’expression dans le service public de l’audiovisuel aussi.

Il serait temps que les journalistes ne se contentent plus des communiqués des entreprises et fassent des enquêtes (mais l’investigation comme on dit aujourd’hui est réservée à d’autres sujets). Mes anciens collègues pourraient aussi se reporter à mon dernier livre, ‘’Journalistes, brisez vos menottes de l’esprit’’.

Le pluralisme selon France Inter

Laurence Bloch, la directrice de France Inter, Vient de déclarer au Parisien (de Bernard Arnault) qu’elle se fixe comme objectif « de redonner le goût de la politique aux citoyens ». Jusque là, il me semble que c’est effectivement une noble tâche pour une chaîne de service public et il ne devrait pas être nécessaire de la répéter.

La déclaration de la directrice de France Inter (et bras droit de Sybile Veil) m’a surpris ; de quelle politique parle-t-elle ? Sa carrière s’est surtout manifestée par une certaine tendance à pourfendre ce qui n’est pas de droite. Dès son arrivée à la direction de l’antenne en 2014, elle avait écarté Ivan Levaï, Frédéric Lodéon et surtout Daniel Mermet et son émission Là-bas si j’y suis. Puis, en 2019, elle avait supprimé Comme un bruit qui court déclarant aux producteurs que leur émission « ressemble à un tract de la CGT. Quand je l’entends, j’éteins. » Quelle horreur !

Pour la prochaine rentrée, Laurence Bloch veut encore faire du neuf ; elle a nommé de nouveaux éditorialistes : Natacha Polony de Marianne le lundi, Cécile Duflot (l’ex-Verte aujourd’hui dirigeante de l’ONG Oxfam) le mardi, Alexandre Devecchio du Figaro le mercredi et Etienne Gernelle du Point le jeudi.

Ces éditorialistes rejoindront l’ineffable Dominique Seux des Echos dans la tranche d’information, le 7/9 de Demorand et Léa Salamé. Faudra-t-il éteindre France Inter quand ils interviendront à l’antenne ?

Mme Bloch se moque des auditeurs et du service public en déclarant qu’elle veut redonner le goût de la politique avec Natacha Polony, Dominique Seux, Alexandre Devecchio et Antoine Gernelle, tous représentants de la droite la plus rance, rejetée par les citoyens. Ces journalistes sont les valets des milliardaires qui ont fait main basse sur les médias : Kretinsky (Marianne), Bernard Arnault (Les Echos et Le Parisien), la famille Dassault (Le Figaro) et François Pinault (Le Point).

Alors, un peu de décence Mme Bloch ; vous êtes en charge d’une chaîne publique et vous devez respecter et faire respecter le pluralisme dans les rédactions et dans les choix des éditorialistes. Ce n’est pas eux qui vont ramener les abstentionnistes dans les bureaux de vote et leur redonner le goût de la politique.

Il serait bienvenu que les journalistes et les citoyens entendent le discours développé dans mon dernier livre : ‘’Journalistes, brisez vos menottes de l’esprit’’ (Editions Maïa, 19 euros).

Le chauvinisme triomphe

L’Euro 2021 de football déchaîne plus les passions que les élections régionales et départementales. Au café du coin, au bureau, sur les réseaux prétendus sociaux, les perles se multiplient. Elles sont rarement du meilleur goût.

Le quotidien sportif L’Equipe s’est particulièrement distingué ; vendredi, à 20h45, dès le coup de sifflet final de la rencontre Espagne-Suisse son site titrait « L’Espagne venge les Bleus ».

Quel est l’imbécile qui a pu commettre cette ânerie ? Les Bleus, battus par la Suisse, n’ont rien demandé et surtout pas de vengeance. Ils sont rentrés en France la tête basse pour tenter d‘oublier un moment pénible pour leur image. Les lecteurs suisses ont vivement réagi, plus nombreux que les lecteurs français. Hélas.

Car dans ce titre, on trouve tout : l’imbécillité, qui n’a pas manqué d’alimenter les conversations au ras du sol des supporteurs les plus bornés, le style guerrier que la presse sportive devrait bannir (le sport est une fraternité), et l’outrance, à l’origine de trop nombreux faux scoops pour faire de l’audience.

L’équipe suisse ne méritait pas ce commentaire, car après avoir donné une leçon de courage à l’équipe de France, elle a bien failli battre l’équipe d’Espagne puisque tout s’est joué aux tirs au but, une sorte de loterie qui a souri à l’Espagne après avoir souri à la Suisse contre la France.

Le titre en question a été retiré, mais l’imbécillité reste.

Autre perle relevée dans les déclarations d’après-match, celle du gardien de but belge, Thibaut Courtois. Sous le coup de la défaite face à l’Italie, il a prétendu que « La frustration est là car on perd contre une équipe qui n’est pas meilleure que nous, on a perdu contre une équipe qui joue à rien, qui défend ! »

Les réactions à chaud manquent du recul suffisant pour être vraiment pertinentes ; on remarquera que le gardien de but belge s’était déjà illustré après la défaite de son équipe contre la France en 2018 en demi-finale de la Coupe du monde en Russie ; il avait prétendu que la Belgique était meilleure que la France et qu’elle méritait de gagner le titre mondial.

Décidément, Thibaut Courtois voit des nuls partout et il oublie de se demander pourquoi son équipe perd souvent contre ces ‘’pousse-ballon’’ ! Sur le terrain, il ne semble pas avoir vu la même rencontre que nous : l’Italie a donné une belle leçon de football à la Belgique. Et c’est lui qui est allé ramasser le ballon au fond de son but…

Ah ! Quand le chauvinisme l’emporte sur l’intelligence…

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