Blog de Michel Diard

La Chouette qui hioque

Mois : février 2020

Les Cahiers du Cinéma comme symptôme

Des milliers de morts partout sur la planète, en Syrie, en Afghanistan, au Yémen et ailleurs, le racisme qui tue en Inde, en Chine, en Palestine, en Allemagne et ailleurs, des journalistes et des femmes assassinés au Mexique et ailleurs. Et les ‘’étranges lucarnes’’ détournent leurs caméras. Préférant montrer les ravages du coronavirus (et attiser la peur) et des tempêtes (et provoquer les émotions), Audimat oblige.

L’émotion est sélective à la télévision.

Les bourses pourtant s’affolent ; elles ‘’dévissent’’ selon le verbe à la mode, en raison de l’épidémie de coronavirus. Rien ne nous est épargné sur le ralentissement de l’économie mondiale. En revanche, les économistes n’ont pas un mot pour évaluer les effets des guerres et du racisme. Les guerres sont bonnes pour l’économie, les ventes d’armes en provenance de nos pays de l’Ouest et du Nord, des démocraties prétendent-ils, ne se sont jamais si bien portées.

Les affairistes, eux, continuent leurs activités. Dans l’automobile, dans le transport ferroviaire et ailleurs, partout où il y a de l’argent facile et rapide à gagner. Les concentrations ne faiblissent pas pour le malheur des salariés. Emmanuel Macron, lui, continue à casser notre socle social, à casser les services publics (l’audiovisuel n’y échappe pas).

Le président de la République discourt sur le séparatisme, à l’intérieur de l’Hexagone, mais il ne voit rien hors des frontières. Il prétend que les hôpitaux sont prêts à affronter une épidémie de coronavirus quand les hôpitaux sont déjà en crise.

Comme s’ils n’avaient pas d’autres préoccupations, une douzaine d’affairistes ont fait main basse sur Les Cahiers du Cinéma. Leur raid financier est dérisoire au regard de la situation de la planète, mais il est hautement significatif de la volonté de ces gens-là de contrôler toutes les activités de l’esprit pour mieux chloroformer celui (l’esprit) des citoyens et faire la promotion de leurs autres activités, dans les télécommunications et plus généralement dans la communication, incluant les médias et l’information. Comme aimait le répéter Jack Ralite, « l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit ».

La rédaction des Cahiers du Cinéma a refusé de travailler avec les affairistes qui n’ont pas été longs à dévoiler leurs véritables desseins. Les 15 journalistes, toute la rédaction, quittent le magazine en invoquant la clause de cession. C’est courageux dans le contexte actuel, mais leur geste en dit plus que les discours sur l’état de l’information en France.

Lecteur des Cahiers du Cinéma depuis le premier numéro, je suis triste et orphelin. L’espace de liberté se restreint un peu plus. La finance annexe la culture et l’information pour continuer à inventer de prétendus ennemis (l’autre), faire l’apologie de l’individualisme (et le repli sur soi), attiser les antagonismes (et entretenir les foyers de guerre).

Le monde est malade. Et les Cahiers du Cinéma en est un symptôme.

Petite leçon de journalisme en direct

Michel Mompontet est un de ces journalistes chevronnés (et très professionnel) que nous ne voyons plus sur France 2. Son émission, Mon œil, était rafraichissante. Trop sans doute pour un service public ‘’normalisé’’, en fait ‘’macronisé’’.

La tête de Mompontet dépassait.

Mais le journaliste a toujours l’œil aiguisé et perçant. Rien ne lui échappe. Pour preuve ce ‘’Tweet’’ :

« J’allume la TV. Chaîne de FastNews. Micro-trottoir sur le #Coronavirus. Le journaliste : « Pensez-vous que tout est fait pour se protéger du virus ? » Le passant : « Mais pourquoi vous me posez cette question ? Je n’ai aucune compétence pour vous répondre. » Et bing ! J’adore »

Moi aussi.

Retour de bâton mérité qui ne peut rien effacer. La micro-trotttoir tournée en ridicule, cela se savoure.

Pauvre journaliste qui s’est retrouvé un peu benêt, en direct ! La prochaine fois, osera-t-il refuser ce genre idiot du journalisme, de plus en plus prisé à la télévision au détriment du reportage, le vrai ? Le journalisme n’est pas une profession comme les autres, où on se contente de produire ce qu’on vous commande.

La séquence sera-t-elle montrée dans les écoles de formatage ? J’en doute, hélas pour le journalisme.

Le gros mensonge d’Agnès Buzyn

Quand le mensonge, même le plus gros et le plus effronté, est un argument politique et un outil de gouvernement !

La grande bourgeoise Agnès Buzyn vient d’être prise en flagrant délit de mensonge. Elle a affirmé avec l’aplomb qui sied aux bourgeois, que le ministère de la santé n’avait pas eu de contact avec la mairie de Paris pour réagir à une éventuelle épidémie de coronavirus ; elle a également estimé que les agents municipaux de la capitale n’étaient pas formés aux précautions à prendre en cas d’exposition à quelqu’un d’éventuellement contaminé.

Anne Hidalgo est clouée au pilori. Définitivement. Et seule Agnès Buzyn est apte à la remplacer.

Tout est dit ? Pas tout à fait…

Anne Hidalgo a en effet dénoncé le gros mensonge d’Agnès Buzyn qui, le 12 février, adressait une lettre à la maire de Paris dans laquelle, elle, ministre de la santé, écrivait : « Par courrier en date du 31 janvier 2020, vous m’avez fait part des dispositions prises par la mairie de Paris et ses équipes sur les informations et recommandations du ministère en charge de la santé, relatives à l’épidémie de coronavirus 2019 n-CoV en Chine et je vous remercie vivement de votre mobilisation, ainsi que celle de vos services. »

Agnès Buzyn concluait la missive d’un « Bien cordialement », écrit à la main.

On veut bien croire Mme Buzyn est surmenée après sa désignation comme tête de liste pour les élections municipales dans des conditions rocambolesques ; on veut bien croire que celle qui refusait encore le poste quelques jours auparavant est tourneboulée ; on veut bien croire que sa remise en cause de toutes les âneries proférées par Benjamin Griveaux soit sa seule obsession pour regagner une partie d’un électorat perdu ; mais oser un tel mensonge relève d’un mépris sans borne pour les électeurs et une grave faute politique.

La République en marche qui se voulait exemplaire est assurément un refuge de politiciens sans scrupules. Caste à laquelle Agnès Buzyn participe, semble-t-il, avec gourmandise.

Après la publication de la lettre de la ministre, les électeurs parisiens savent dorénavant qui se présente comme adversaire de la liste de gauche d’Anne Hidalgo. Et qui ment. A eux de sanctionner la menteuse.

C’est la guerre

Le capitalisme, qu’il se rebaptise système libéral (au terme d’une grossière opération de camouflage) ou pas, est à bout de souffle, il cherche à tromper les citoyens pour détruire tous les acquis sociaux. La pauvreté se répand à une allure au moins aussi vertigineuse que les dividendes des actionnaires. Le rejet de répand un peu partout sur le globe, même s’il s’exprime sous des formes différentes.

C’est pourquoi le capitalisme tente de dissimuler ses pires intentions ; il entretient une ‘’guerre sémantique’’ sournoise.

Il nous a été donné d’en observer un parfait exemple à l’Assemblée nationale dès l’examen de l’article 1 de la loi ordinaire sur la réforme du système de retraites qui définissait ainsi ses objectifs : « Un dispositif de minimum de retraite doit permettre d’assurer une retraite satisfaisante aux assurés ayant travaillé toute leur vie malgré de faibles revenus. » (Au passage on remarquera la redondance du verbe assurer, signe de la fébrilité et surtout de la précipitation de ses rédacteurs !)

Les députés communistes ont bataillé pendant de longues heures pour faire admettre aux députés de la République en marche que la rédaction de la phrase était réductrice et que la formule de « retraite satisfaisante » était un « concept gazeux ». Ils ont néanmoins réussi à faire introduire la notion de « niveau de vie digne », formule figurant dans la Déclaration universelle des Droits de l’Homme.

Aussitôt, les sbires de Macron ont parlé de pinaillage, accréditant le discours accusant l’opposition d’obstruction systématique.

Victoire infime, certes, au regard de la nocivité globale du projet de loi, certes, mais significative de la nécessité de batailler jusque dans les détails les plus infimes pour défendre les futurs retraités.

Autre exemple significatif, en juin 2018, le médecin, ex-socialiste recruté par Macron et sa République alors en marche, Olivier Véran, avait déposé un amendement lors de l’examen du projet de loi constitutionnelle par lequel il proposait de remplacer dans la Constitution l’expression « Sécurité sociale » par « protection sociale ». Puis, au détour d’un autre amendement, il proposait de remplacer l’expression « financement de la Sécurité sociale » par « financement de la Sécurité sociale et de la protection sociale ».

La CGT avait vivement réagi en écrivant dans un communiqué : « La Sécurité sociale n’est pas soumise à la concurrence, la protection sociale si ! » Les amendements ont été heureusement retirés.

Olivier Véran a de la suite dans les idées antisociale et ses propositions d’hier visant à favoriser les fonds de pension ont prospéré jusque dans le projet de réforme des retraites. Ce qui lui a valu, sans doute, sa brillante promotion au ministère de la santé en remplacement d’Agnès Buzyn.

Le patronat aussi sait alimenter la guerre sémantique et s’arc-bouter sur ses dogmes.

J’ai, par exemple, un souvenir personnel de négociations longues et filandreuses dans les réunions de la Commission paritaire nationale de l’emploi des journalistes en 2001. Il s’agissait de définir les critères de reconnaissance des formations initiales des écoles de journalisme.

Les programmes des écoles (quatrième critère) doivent permettre d’acquérir « une culture générale permettant la compréhension du monde contemporain et un esprit critique, une bonne maitrise écrite et orale de la langue française, une connaissance satisfaisante d’au moins une langue étrangère. »

J’ai bataillé de longues heures sur plusieurs séances de négociations pour faire introduire ce qui me semblait tellement évident, à savoir l’acquisition d’un « esprit critique » !

Près de 20 ans plus tard, la longue et opiniâtre opposition des représentants du patronat est tellement significative que j’en reste encore stupéfait.

Il ne s’agit que de quelques exemples ; il en est d’autres, dans toutes les professions et dans toutes les instances électives. Les batailles idéologiques sont permanentes. Usantes ? Certes, mais à mener sans faiblesse.

Le marché de dupes du droit voisin

Le Wall Street Journal vient de révéler que Google a entamé des discussions avec certains éditeurs français sur la mise en œuvre de la directive « droit voisin pour les éditeurs ».

Les auteurs, c’est-à-dire les journalistes, ont appris l’ouverture des négociations par le quotidien new-yorkais.

Le WSJ ajoute que des discussions exploratoires ont eu lieu avec les directions des groupes du Monde et du Figaro « portant sur le développement de nouveaux produits incluant des accords financiers en contrepartie de la publication d’informations fournies  par eux. » Discussions très discrètes.

Tout s’éclaire quand on prend la peine de recouper les informations. Google et les éditeurs sont prêts à renouveler l’opération de février 2013 à l’Elysée en présence de François Hollande, où l’association patronale IPG avait signé un accord au terme duquel le moteur de recherche s’engageait à verser une somme dérisoire aux éditeurs ayant présenté des dossiers de développement des technologies numériques ; l’opération se faisant sans référence à la notion de droit d’auteur pour les journalistes.

L’AFP a repris l’information du WSJ sur les négociations, mais sa dépêche est incomplète et partiellement fausse. L’agence prétend que « Google a entamé des négociations pour arriver à des accords de licence avec des éditeurs de presse, afin d’atténuer les critiques qui accusent le géant californien de tirer des bénéfices indus de leurs informations, selon des sources proches des discussions. Les négociations entre le moteur de recherche et des organes de presse ne font que commencer, les éditeurs concernés étant pour la plupart en France et dans d’autres pays européens, d’après ces sources. »

L’AFP omet de rappeler que des discussions exploratoires ont eu lieu avec Le Monde et Le Figaro et que la position de Google n’a pas varié : le moteur de recherche a toujours refusé de payer pour les liens vers des articles générés par les médias écrits et vient de le répéter. Enfin et surtout, l’AFP omet de préciser que les accords de licence peuvent être gracieux, c’est-à-dire sans rémunération.

En outre, l’AFP feint de ne pas voir ce qui est pourtant d’une rare évidence. Google a, en effet, multiplié les campagnes de publicité dans les principaux quotidiens, Le Monde, Le Figaro et Les Echoset leurs déclinaisons magazines (M Le magazine, Télérama, L’Obs, La Vie, Le Figaro Magazine, Les Echos magazine, etc.) depuis quelques mois. Cette campagne n’était pas sans arrière-pensée. On a appris récemment (le 5 février) que Le Monde avait rejoint l’application ‘’Subscribe with Google’’ « afin de soutenir la croissance de nouveaux abonnés numériques et la fidélisation des abonnés déjà existants ».

Le vice-président de Google, Richard Gingras, n’a pas caché les véritables raisons de l’accord : « Nous avons fait connaître, il y a quelques mois, notre volonté de travailler plus étroitement avec les éditeurs de presse français et nous sommes ravis de collaborer avec les titres du Groupe Le Monde sur leur projet d’innovation ».

C’est strictement ce que rapporte le WSJ quand il parle de « développement de nouveaux produits incluant des accords financiers en contrepartie de la publication d’informations fournies par eux. »

Gingras a également cité de possibles accords portant sur le programme Google News Initiative avec les éditeurs français. On doit noter que le patron Google fait preuve de générosité envers les grands groupes contrôlés désormais par des industriels ; jamais il n’est fait mention des titres indépendants.

Il est significatif que Le Monde soit le fer de lance d’un marché de dupes (pour les journalistes, pas pour les patrons) : nos technologies à votre service pour votre développement numérique contre vos contenus.

Les journalistes, une nouvelle fois, vont être floués. Qu’y aura-t-il à négocier quand il n’y aura pas de revenus au titre du droit voisin (qui, dans la rédaction de la directive, n’interdit pas ce type d’accord) ?

Les syndicats de journalistes sont étrangement muets ; sans doute sont-ils gênés aux entournures après avoir défendu la création d’un droit voisin des éditeurs dans un même élan avec leur fédération européenne, la FEJ.

Ils avaient bien revendiqué un partage équitable des redevances avec leurs patrons, mais quand il n’y a pas de droits d’auteurs, il n’y a rien à partager.

Comment ont-ils pu croire en la bonne foi de patrons milliardaires (Niel, Arnault, Dassault, Drahi et autres) qui partagent les mêmes visions du monde de la création que Google. Pour ces gens-là, le salaire emporte cession de tous les droits, réutilisation ou d’adaptation et, si c’est nécessaire, de censure.

Le monde néolibéral ne s’embarrasse pas d’acquis sociaux ; l’exemple vient de Macron lui-même.

Du mépris à la violence

Je croyais (trop) naïvement que les riches et, plus généralement, ceux qui sont sortis des ‘’grandes écoles’’ et des établissements privés, étaient des gens bien élevés. Ne s’emportant jamais, ne jurant pas, maniant une langue châtiée, ne mettant pas les coudes sur la table, pratiquant la génuflexion (pas seulement à l’église) et le baisemain. Ce qu’on a appelé les bonnes manières.

Je croyais aussi que les jurons et l’impolitesse étaient l’apanage de ceux qui n’ont rien, des illettrés qui mangent avec leurs doigts, rotent et pètent.

Et voilà que je découvre un président de la République, Emmanuel Macron, qui insulte, multiplie les agressions verbales en direction de ceux qui ne sont rien, les fainéants, les chômeurs et ceux qui ne traversent pas la rue, les personnels féminins des abattoirs illettrées.

Au fond, chaque saillie du premier personnage de l’Etat traduit les sentiments de son monde, celui des riches, de ceux qui se prétendent intelligents et, à ce titre, ont reçu la mission de diriger les pauvres.

C’est le monde à l’envers. Un président de la République méprisant, on ne pouvait pas l’imaginer ; même De Gaulle avait plus de classe ; il se contentait de déclarer que les Français sont des veaux.

Et voilà que Macron fait école, mais ceux qui tentent de l’imiter sont encore plus grossiers que le premier de cordée.

C’est Benjamin Griveaux qui insulte son adversaire, Cédric Villani (et quelques autres) et envoie des images de son sexe. C’est Christophe Castaner qui insulte son ex-camarade Olivier Faure en s’immisçant dans sa vie privée. C’est Meyer Habib qui traite Clémentine Autain, Elsa Faucillon ou Esther Benbassa de « petites connes ».

Le mépris quitte aussi le cercle politique et gagne les médias. C’est LCI qui présente l’avocat Yassine Bouzrou coiffé d’un bonnet d’âne après être allé fouiller dans les poubelles de son passé scolaire. C’est BFM TV et Apolline de Malherbe qui agressent un autre avocat, Juan Branco, en lui lançant en direct :« Plus on vous entend et plus on se demande si Piotr Pavlenski n’est pas que l’exécutant et vous le manipulateur. »

Le mépris de ce monde du libéralisme est odieux, insupportable ; ses paroles sont d’une violence inouïe et renvoie à une violence institutionnelle.

Le climat entretenu par les riches, leurs relais politiques et leurs valets dans les médias renvoie à la délicieuse Françoise Héritier, anthropologue et ethnologue :

« La seule manière de sortir de la violence consisterait à prendre conscience des mécanismes de répulsion, d’exclusion, de haine ou encore de mépris afin de les réduire à néant grâce à une éducation de l’enfant relayée par tous. »

Il serait temps de retourner cette réflexion à tous les méprisants au pouvoir. Le peuple et ceux qui n’ont rien (seulement une politesse reconnue) ont une rude tâche : éduquer les premiers de cordée et leurs enfants. La tâche sera rude. Mais elle en vaut la peine ; le peuple doit se faire respecter et prendre le pouvoir pour connaître enfin des jours heureux, ainsi que des institutions démocratiques et polies.

Les riches au pouvoir ne lâcheront rien sans une lutte âpre et sans merci, certains d’être dans leur doit inaliénable ; ils manieront encore les insultes et étaleront leur mépris. Au pied du mur, ils n’hésiteront pas à sortir leurs forces de répression.

Vive le cinéma

Martin Scorsese est un réalisateur immense. Oscar du meilleur réalisateur, du meilleur film et de la meilleure adaptation en 2007 pour Les infiltrés, Palme d’or à Cannes en 1976 pour Taxi Driver, prix de la mise en scène en 1986 pour After Hours, Lion d’Argent à la Mostra de Venise en 1990 pour Les Affranchis, reconnu partout et peut se permettre, modestement, de parler du cinéma.

Quand il a publié le 4 novembre dernier dans le New York Times une tribune intitulée « J’ai dit que les films Marvel ne sont pas du cinéma. Laissez-moi expliquer », il a suscité d’innombrables réactions. Martin Scorsese a témoigné à charge contre une certaines conception du cinéma hollywoodien d’aujourd’hui et il a donné sa vision de ‘’son’’ cinéma, dont il dit à juste titre qu’il est une forme d’art.

Il se trouve que Les Cahiers du Cinéma de février consacre un large dossier (24 pages, dont 10 d’interview, passionnantes) au cinéaste, dont le dernier film, The Irishman, est un chef d’œuvre. Il ne s’agit pas d’un hasard, mais le hasard permet d’approfondir les questions soulevées par sa tribune dans le quotidien américain de référence.

En résumé, on peut dire que, pour Scorsese, les films Marvel (Iron Man, Hulk, Captain America, Avengers, Thor, Spider Man, entre autres) sont des « produits parfaits fabriqués pour une consommation immédiate » dans des multiplexes qu’il faut remplir, des produits industriels, réalisés par des cinéastes aux ordres de Marvel (Scorsese dit des réalisateurs qu’ils sont franchisés), sans marge de manœuvre, des produits qui servent de support pour la vente d’innombrables produits dérivés, juteux à souhait. Il ne dénonce pas ces réalisateurs qui, souvent, sont aussi des gens de grand talent mais qui n’ont d’autre solution pour faire du cinéma.

Scorsese considère ces films comme des produits de la financiarisation du cinéma et du libéralisme ; on consomme des produits sans tension artistique, ne déclenchant ni interrogations, ni réflexion chez le spectateur. Ce sont des produits industriels, donc, qui peuvent, hélas, aller jusqu’au décervelage et à l’abrutissement des masses.

Martin Scorsese retient qu’il leur « manque tout de même quelques chose d’essentiel au cinéma : la vision unificatrice d’un artiste individuel. » Le cinéma, le vrai, celui de Scorsese, est une forme d’art comme la littérature, la musique, la peinture, etc. Il ne peut rester sans réagir en voyant s’installer « deux domaines distincts : il y a le divertissement audiovisuel mondial et le cinéma. Ils se chevauchent encore de temps en temps, mais cela devient de plus en plus rare. Et je crains que la domination financière de l’un soit utilisée pour marginaliser et même minimiser l’existence de l’autre. »

Les Cahiers du Cinéma de février consacre également une bonne place à un article remarquable (L’usine à fantasy ne fait pas rêver) du rédacteur en chef Stéphane Delorme en conclusion du dossier Martin Scorsese. Celui-ci écrit que « La critique de sa marvellisation (de Hollywood) doit être replacée dans une critique plus large de l’empire de la fantasy », c’est-à-dire une culture populaire qui« prend place dans des mondes merveilleux avec des héros aux pouvoirs magiques ».

Le journaliste écrit encore :

« Avec la fantasy ne disparaissent pas seulement le réel du monde et de nos sentiments, ni le symbolique des relations entre humains, mais l’imaginaire lui-même (…) La fantasy, c’est tout ce qui n’est pas pour de vrai. C’est tout ce qui est sans ombre. Or tout art est pour de vrai. Parce qu’il y a sens, émotion, risque, prise de position, partage d’expérience, loyauté envers l’existence. La fantasy se met les mains devant les yeux. Au bout du compte, elle est une phobie. Elle ne cherche pas la vérité, elle fuit la vie et cherche une consolation. »

On ne peut s’empêcher de rapprocher les tristes constats de Scorsese et de Stéphane Delorme du rachat des Cahiers du cinéma par Xavier Niel et Alain Weill, d’une part, et de producteurs, d’autre part. Ceux-là, même s’ils s’en défendent, ne sont pas de vrais amoureux du cinéma ; ils penchent plutôt du côté des films Marvel et de la fantasy, c’est-à-dire de ce qui rapporte du fric et de ce qui décervèle les masses. Ils sont plutôt de ceux qui risquent de précipiter la mort du cinéma comme œuvre d’art.

Et cela ajoute à la tristesse. Car, dans le même élan, on risque de perdre à la fois des artistes du cinéma comme Scorsese et les Cahiers du cinéma.

La guerre des mots à l’hôpital

La destruction programmée de l’hôpital public, Stéphane Velut, chef du service de neurochirurgie du CHU de Tours, la vit au quotidien. Il en explique les phénomènes en 40 pages de la collection Tracts de façon remarquable et originale : il décrit « le langage (…) qui révèle le dessein de faire de l’hôpital une nouvelle industrie. »

Stéphane Velut se définit comme un artisan : « Je travaille de mes mains depuis trente-huit ans au sein d’un CHU. Oui, manuel : locution de nos jours frappée d’insignifiance », écrit-il, avant de confesser : « J’ai vécu dans un état de cécité face au fonctionnement même de l’hôpital qui m’employait. »

Sa prise de conscience de l’évolution de son métier est somme toute récente : « C’est donc assez brutalement que je m’éveillai un matin quand, au cours d’une de ces réunions devenues – mais de cela j’avais pris conscience très tôt – une alternative au travail, le jeune membre d’un cabinet de consulting me fit savoir que ‘’Tout en restant dans une démarche d’excellence, il fallait désormais transformer l’hôpital de stock en hôpital de flux’’. »

Dès lors, le médecin-artisan s’est heurté aux gestionnaires, que lui appelle corps administrant, qui ne parlent plus que de tarification de l’activité, de médecine ambulatoire, de redimensionnement capacitaire, etc.

Le médecin dénonce cette casse de l’hôpital public et se demande si la politique actuelle n’est pas en train de le tuer, « Car, paradoxe, l’hôpital public alimente in fine le secteur libéral par le départ de ses praticiens lassés. »

L’hôpital souffre des maux du libéralisme, du macronisme. Comme tous les autres secteurs d’activité. La financiarisation tue les secteurs publics et les personnels sont entrés en lutte, aux côtés de bien d’autres secteurs (cheminots, enseignants, etc.).

S’ajoute à la mise à mort des services publics, la réforme des retraites au nom des mêmes dogmes libéraux.

Et ça, les Français n’y croient pas, n’y adhèrent pas.

(L’hôpital, une nouvelle industrie. Le langage comme symptôme, Stéphane Velut, Tracts Gallimard, 3,90 €)

Les prisonniers de la liberté

Disons-le sans détour et d’emblée, Luca di Fulvio est un formidable narrateur ; plus que d’autres, il sait raconter des sagas. C’est l’un des plus grands écrivains d’aujourd’hui.

J’avais adoré Le Gang des rêves, puis Les enfants de Venise et Le soleil des rebelles ; j’ai encore plus adoré son dernier livre, Les prisonniers de la liberté. Il se lit avec délectation et passion.

C’est remarquablement écrit, dans un style simple, mais foisonnant. S’il s’empare encore de l’histoire, son roman n’est pas seulement historique. Il parle de la liberté, son thème favori, de nos sociétés patriarcales, de la pauvreté qui fait fuir les citoyens de peu vers des terres qu’ils croient plus hospitalières, plus libres. Luca di Fulvio parle donc de l’immigration et des pauvres réfugiés qui sont exploités par nos systèmes corrompus.

On se laisse prendre par les parcours des personnages, mais on sort grandi par ce livre, on se sent plus intelligents et plus que jamais animés du désir de cultiver la solidarité qui, seule, peut bousculer les exploiteurs, les corrupteurs et les corrompus.

Ici, il nous fait suivre Rocco qui fuit la mafia de Palerme, Rosetta qui fuit, elle aussi, la Sicile et les puissants qui se croient investi du droit de cuissage, et Raechel qui, elle, fuit une région pauvre et moyenâgeuse de Russie, sa belle-mère et les pogroms. Ces trois-là ont en commun de fuir la pauvreté et l’ignorance pour un nouveau monde en 1912, l’Argentine et Buenos-Aires.

Ces trois-là sont bien décidés à conquérir la liberté et d’assouvir leur soif de vivre dignement. Malgré les obstacles dressés par les puissants. Passionnés, ils sauront faire échec à tous les obstacles. Et entraîner d’autres victimes de toutes les oppressions sur le chemin de la lutte.

Ils devront échapper à la corruption, je l’ai dit, mais aussi à la prostitution, au rejet des différences. Luca di Fulvio n’est pas historien ; comme dans ses précédentes sagas, il nous parle de notre société d’aujourd’hui. Et c’est passionnant de bout en bout. La vérité est du côté du petit peuple qui fait preuve de grandeur d’âme et de détermination pour changer le cours des choses, abattre les hommes sournois violents quand il s’agit de défendre leurs privilèges, et pour faire triompher leurs valeurs de droiture et d’humanité.

Luca di Fulvio règle quelques comptes, notamment avec la Sociedad Israelita de Socorros Mutos Varsovia (nul besoin de traduire), qui s’était illustrée, si on peut dire, à Buenos-Aires en organisant un vaste réseau de prostitution pour alimenter plusieurs milliers de bordels, mais aussi avec cette Europe qui rejette les réfugiés (à l’image de Salvini), les pauvres et les gens qui n’ont rien.

Un très grand roman, dont on ne sort pas intact, tant la violence est présente à chaque page.

Moment de grâce et d’humanité

Le Triple Concerto de Beethoven interprété par la virtuose du violon Anne-Sophie Mutter, le violoncelliste Yo-Yo Ma et le pianiste (dirigeant également le West-Eastern Divan Orchetra) Daneil Barenboïm, quel moment de grâce !

Le Triple Concerto, œuvre d’un génie de la musique jamais à court d’idées, réunit les trois solistes dans un échange permanent avec l’orchestre et une complicité qui se traduit par des échanges de sourires communicatifs. Beethoven a réussi ce que personne n’avait osé faire avant lui et créé une œuvre exceptionnelle.

On ne peut rester insensible à la beauté de ce concerto composé entre 1803 et 1804, d’un profond romantisme.

Le Triple Concerto avait été enregistré à la Philharmonie de Berlin en octobre 2019 pour un concert marquant le vingtième anniversaire du West-Eastern Divan Orchestra.

Moment d’humanité, donc, car cet orchestre a été fondé par Daniel Barenboïm, israélo-argentin et juif, et Edward Saïd, américano-palestinien et arabe, en 1999 à Weimar en réunissant musiciens israéliens, palestiniens et quelques autres pays arabes voisins. Les deux promoteurs du projet ont voulu dépasser les antagonismes en faisant le choix de l’éducation, de la compréhension par la musique.

Daneil Barenboïm a fait preuve d’un courage remarquable et d’opiniâtreté ; il dit d’ailleurs à ce propos de cette expérience unique :

« L’orchestre existe, mais dire que c’est un orchestre pour la paix, comme on l’entend souvent, ce n’est pas vrai. Nous ne pouvons pas faire ça. Le constat est clair, nous ne pouvons pas jouer dans la plupart des pays arabes ou en Israël aujourd’hui (…) Pourtant, nous ne vivons pas un conflit politique, limité à des problèmes de frontières, d’eau ou de pétrole, mais un conflit qui ne peut être résolu que sur le plan humain, et il n’y a pas de solution militaire à ce problème. En revanche, ce que montre le Divan, c’est que si nous créons une situation d’égalité, alors Arabes et Israéliens peuvent construire quelque chose de commun, à condition qu’ils aient les mêmes droits et responsabilités ».

Affirmer l’égalité entre Israéliens et Palestiniens, quel courage dans un climat aussi délétère ; la mettre en œuvre et réussir son pari, quelle récompense pour Barenboïm. L’originalité ne s’arrête pas là :le nom de son orchestre fait référence à un recueil de poèmes de Goethe, Le Divan occidental-oriental, inspiré d’un poète persan, Hafez.

Daniel Barenboïm a voulu multiplier les symboles en interprétant le Triple Concerto de Beethoven à Berlin quand le racisme fait des ravages en République fédérale en tournant le dos à l’héritage des Goethe, Schiller, etc., quand Israël reçoit le renfort de Trump pour nier les droits du peuple palestinien. Quel moment d’humanité !

Voir et entendre sur une même scène Anne-Sophie Mutter, Allemande, Yo-Yo Ma, américano-chinois né à Paris, Daniel Barenboïm, israélo-argentin, l’orchestre Divan composé de musiciens israéliens, palestiniens et arabes, seule la musique pouvait réaliser ce rêve, seule la même soif de culture pouvait faire oublier, l’espace d’un concerto un monde violent, des discours d’intolérance, le règne du fric ou des gouvernements de plus en plus autoritaires.

Merci à Arte d’avoir diffusé ce concert inoubliable, ce moment de grâce et d’humanité. Et merci à Beethoven et à ses interprètes si talentueux.

Même Les Cahiers du Cinéma !

La nomination de Dominique Boutonnat, un ami d’Emmanuel Macron, à la tête du Centre national du cinéma (CNC) a provoqué des remous et suscité des craintes. Une tribune de plus de 70 cinéastes (signée par près de 7000 personnes aujourd’hui) dénonçait la promotion de celui qui avait été l’auteur d’un rapport à la demande du ministère de la culture sur le financement du cinéma.

M. Boutonnat préconisait le développement du financement privé par des fonds d’investissement et, en corollaire, il notait la nécessité de la rentabilité des actifs ; dans le même temps, en filigrane, il fustigeait le trop grand nombre de films produits en France et la « politique nataliste des œuvres ».

Bref, M. Boutonnat, un ancien d’Axa avant de devenir producteur, souhaitait voir le cinéma français s’engouffrer dans le régime ultralibéral de Macron et il préconisait, par voie de conséquence, une pure logique commerciale. S’il ne le disait pas, il condamnait à terme les films d’auteur et leur créativité pour orienter les aides vers les superproductions hollywoodiennes, au nom d’une prétendue compétition internationale.

Avec M. Boutonnat, c’est l’industrie du cinéma triomphante, confisquée par les milieux financiers, plutôt que le cinéma intelligent, proche de l’artisanat, permettant un très grand foisonnement créatif.

On comprend mieux les critiques vives et acerbes des cinéastes français, le troisième cinéma mondial grâce à son système de financement unique.

Après s’être attaqué aux retraites, au code du travail, à l’école, à l’université, à la recherche, à l’hôpital, à la fonction publique, aux transports, Emmanuel Macron s’attaque donc au cinéma par Boutonnat interposé. Rien ne doit échapper à sa fièvre destructrice de ce qui fait l’originalité de la France au profit d’une startup-nation libérale à souhait.

Mais comme si ce n’était pas suffisant, une vingtaine d’affairistes viennent de racheter les Cahiers du Cinéma, le seul magazine intelligent, défenseur du vrai cinéma français.

On peut craindre des lendemains difficiles pour la rédaction des Cahiers de Godard, Truffaut, Bazin, Chabrol, Douchet, etc. Parmi les nouveaux actionnaires, ne retrouve-t-on pas, comme par hasard, de prétendus « passionnés du 7e art » (comme ils se qualifient) comme Xavier Niel (le téléphoniste), Alain Weill (patron d’Altice France et subordonné de Patrick Drahi), Marc Simoncini (patron du site de rencontres Meetic), Jacques Veyrat (de la société Impala, un site d’orientation scolaire), Corentin Petit (fondateur de la marque de mode par Internet Sézane), Reginald de Guillebon (qui a racheté successivement Le Film FrançaisPremière et Studio Ciné Live), etc.

A leurs côtés, figurent d’authentiques producteurs de cinéma, sans aucun doute amoureux du 7e art, mais cet aréopage n’inspire pas confiance.

Ils ont trop d’antécédents mercantiles pour ne pas voler au secours, eux aussi, des grosses productions, au détriment du cinéma d’auteur.

Décidément, avec Emmanuel Macron et son entourage, rien ne sera épargné. Même la culture doit se plier aux dogmes libéraux.

Google et le vieux monde

Alphabet, la maison-mère de Google, affiche une santé insolente avec un chiffre d’affaires de 162 milliards de dollars en 2019, en augmentation de 18 % en un an. Les bénéfices ont évidemment suivi : 34 milliards de dollars, en augmentation de 11,7 % seulement, est-on tenté de dire.

Si le moteur de recherche, Google, reste la principale source de revenus avec 98 milliards de chiffre d’affaires (+ 15 % en un an), soit 60 % du chiffre d’affaires d’Alphabet, la société de Mountain View poursuit sa diversification. YouTube, par exemple, a engrangé plus de 15 milliards de revenus publicitaires en 2019.

La plateforme a connu une croissance de son chiffre d’affaires de 36 % en 2019 et de 86 % par rapport à 2017.

Les chiffres donnent le tournis ; le chiffre d’affaires dépasse mon entendement et je n’imagine pas les sommes avec autant de zéros. Et de m’interroger : comment Emmanuel Macron a-t-il pu céder à Donald Trump la fameuse taxe GAFA alors que les firmes américaines affichent des résultats aussi insolents tout en continuant à coloniser la vieille Europe ? Etait-il ignorant de leurs résultats aussi stupéfiants ?

Certains patrons de presse sont tombés en admiration et se prosternent devant Google, à l’image du quotidien prétendument de référence, Le Monde, qui a annoncé avoir conclu un partenariat avec Google pour bénéficier des services de ‘’Subscribe with Google’’, une fonctionnalité qui facilite les abonnements des lecteurs et facilite l’accès aux contenus sur l’ensemble des supports du titre.

Inconvénient, pour s’abonner par l’intermédiaire de ‘’Subscribe with Google’’ il faut disposer d’un compte Google.

Autrement dit, les données des candidats à l’abonnement au Monde seront en possession de Google, qui ne manquera pas d’augmenter le nombre de titulaires d’un compte à son moteur de recherche.

Le Monde a-t-il conscience de se lier à Google et de sous-traiter ses abonnements à un concurrent en matière de fourniture de contenus ? Et de céder un pourcentage de ses recettes, les abonnements, à ce même concurrent ?

Le quotidien qui se dit indépendant se place sous la dépendance de ces GAFA qui concrétisent le vieux rêve américain de coloniser le vieux monde.

Les financiers propriétaires du Monde, Niel ou Kretinsky, n’ont pas d’état d’âme quand il s’agit d’argent et ils sont prêts à sacrifier l’indépendance qu’ils ont pourtant assuré aux journalistes en signant un pacte, déjà oublié.

Le soleil insensé de la victoire

Le ciel est bas, il pleut. La température est douce, le vent souffle, fort. Un dimanche peu engageant.

La Grande-Bretagne a quitté l’Union européenne, Macron, Merkel et autres ne semblent pas en avoir compris les raisons. Aveuglement.

Les députés de la République dite en marche et la ministre du travail s’opposent à l’allongement du congé des salariés après le décès d’un enfant, Macron se voit obligé de les appeler à plus d’humanité. Paradoxe.

Le coronavirus tue des centaines de personnes, d’abord en Chine, les capitalistes sont aux abois, non par compassion pour les morts mais pour leurs activités (trop) étroitement liées à l’industrie chinoise. Egoïsme.

Le Conseil d’Etat retoque tous les projets de lois présentés par le gouvernement, des députés appellent celui-ci à déclencher l’article 49-3 de la Constitution. Forfaiture.

La majorité des Français, suivant intellectuels, artistes et syndicalistes, déplore les atteintes répétées à la démocratie, Macron et les autres s’insurgent et nient la réalité. Démocrature.

Faut-il relire le Spleen de Baudelaire :

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle / Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis, / Et que de l’horizon embrassant tout le cercle / Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide, / Où l’Espérance, comme une chauve-souris, / S’en va battant les murs de son aile timide / Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;


Quand la pluie étalant ses immenses traînées / D’une vaste prison imite les barreaux, / Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées / Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,


Des cloches tout à coup sautent avec furie / Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, / Ainsi que des esprits errants et sans patrie / Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, / Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir, / Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique, / Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. »

Faut-il plutôt se dire qu’on n’est pas seuls, entendre la colère qui s’exprime depuis deux ans sur les pavés des ronds-points ou des grands boulevards ?

Oublions le mal de vivre de Baudelaire et préférons lui ces vers d’Aragon dans son recueil Les Poètes (1960) :

« Songez qu’on n’arrête jamais de se battre et qu’avoir vaincu n’est rien / Et que tout est remis en cause du moment que l’homme de l’homme est comptable / Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d’épouvantables / Car il n’est pas toujours facile de savoir où est le mal où est le bien / Et vienne un jour quand vous aurez sur vous le soleil insensé de la victoire / Rappelez-vous que nous avons aussi connu cela que d’autres sont montés / Arracher le drapeau de la servitude à l’Acropole et qu’on les a jetés / Eux et leur gloire encore haletants dans la fosse commune de l’histoire. »

Aragon écrit encore :

« Il faut regarder le néant / En face pour savoir en triompher. »

Pour triompher, il faut s’armer. Quoi de mieux que de lire les 1000 pages du ‘’Manuel indocile de sciences sociales’’ de la Fondation Copernic. Plus de 100 sociologues, économistes, historiens, professeurs, syndicalistes « ravitaillent en savoirs résistants » et arguments pour mieux combattre le spleen et l’adversaire de classe. Pour que le vent change. Et vienne le soleil insensé de la victoire !