La Chouette qui hioque

Mois : janvier 2026

Qui veut la peau des universités ?

Poser la question, c’est déjà y répondre. Une présidente d’université a apporté son témoignage sur France Culture (une officine d’extrême gauche pour Rachida Dati ou Bruno Retailleau).

Elle a pu dire que la progression du budget (5 milliards d’euros) est largement insuffisante quand le nombre d’étudiants a augmenté, lui, de 200 000 en dix ans.

Diminution des budgets et du nombre d’enseignants, augmentation des droits d’inscription, sélection, recours au mécénat grandissant, l’université française est en grand danger et en ‘‘état de mort programmée’’. Pour le plus grand bonheur des formations privées.

C’est tout l’enseignement qui est en danger de privatisation au nom d’un néolibéralisme qui prétend que les universités ne sont pas suffisamment’’ professionnalisantes’’.

L’école publique, laïque, gratuite et obligatoire, de la maternelle jusqu’à l’université est autant dans le viseur du gouvernement que l’audiovisuel public. 

Delphine Letort, présidente de l’université du Mans, a tiré l’attention des auditeurs sur l’aspect économique des universités : « En province, l’université fait vivre une ville, elle fait vivre la culture, la citoyenneté… Le bénéfice d’une université sur un territoire il est même au-delà de la question économique : elle apporte une richesse humaine. C’est pour cette raison que les petites villes veulent également développer leurs universités parce qu’elles savent que c’est un moyen de garder la jeunesse et de dynamiser le territoire. Une ville sans son université s’appauvrit à tous les niveaux. »

Les néolibéraux de notre beau pays ont la même idéologie que Trump aux Etats-Unis qui coupe les subventions aux universités.

Bande d’imbéciles !

Faute de moyens…

Le Monde publie un entretien avec Annie Thébaud-Mony, sociologue de la santé et ancienne directrice de recherche à l’INSERM. Elle lance un pavé dans la mare à propos des cancers professionnels.

Elle dénonce l’aveuglement des autorités sur les questions des causes des cancers liés à l’environnement, par exemple : « Les collectifs de victimes avec qui je travaille ont été scandalisés par l’absence des risques du travail dans les causes de cancer évoquées par les autorités. Nous sommes toujours face à un discours qui réduit celles-ci aux seules responsabilités individuelles, en particulier aux consommations d’alcool et de tabac, quand bien même celles-ci sont en fort déclin depuis des décennies. »

Elle ajoute : « Alors que l’incidence générale des cancers a continué à augmenter au cours des trente dernières années, que la maladie frappe des personnes toujours plus jeunes sans facteurs de risque individuels identifiés, les pouvoirs publics persistent à considérer que les gens sont responsables de leur cancer et qu’il n’y aurait rien à chercher (…) Alors que l’incidence générale des cancers a continué à augmenter au cours des trente dernières années, que la maladie frappe des personnes toujours plus jeunes sans facteurs de risque individuels identifiés, les pouvoirs publics persistent à considérer que les gens sont responsables de leur cancer et qu’il n’y aurait rien à chercher. »

La sociologue de la santé parle en connaissance de cause ; elle avait créé en 2002 en Seine-Saint-Denis un groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle GISCOP 93. « Faute de moyens, dit-elle, le Giscop 93 a interrompu l’enquête réalisée auprès des patients ».

Faute de moyens… C’est la litanie insupportable d’aujourd’hui.

Celle que le ministère de l’éducation nationale ne manquera pas d’avancer lui aussi pour justifier la suppression de 4000 postes d’enseignants (2200 dans le premier degré et 1800 dans le seconde degré) à la rentrée prochaine.

Celle que Nicolas Sarkozy, le multi-condamné, qui, au cours d’une conférence sur l’avenir de la France en novembre 2024, avait osé déclarer : « il faut dire la vérité maintenant, nous n’avons pas les moyens d’avoir un million d’enseignants. »

Faute de moyens…

Santé, enseignement, recherche, services publics, sont sacrifiés, faute de moyens quand les ultra-riches ne paient pas d’impôts sur les revenus !

Travaille, consomme et tais-toi

Si l’on en croit un article du Monde, un vent mauvais souffle dans la Silicon Valley : les milliardaires des plateformes, tous diplômés des plus grandes universités, sont partis en guerre contre les universités. Celles-là même d’où ils sont sortis avec leurs diplômes, souvent des doctorats.

Ils reprochent aux universités d’être trop onéreuses et inutiles, et, surtout, de dispenser la philosophie ‘’woke’’, militant pour une justice raciale et sociale.

Le Monde rapporte, par exemple, que le milliardaire Peter Thiel, fondateur de PayPal et Palantir, offre une bourse de « 200 000 dollars à des jeunes qui souhaitent concrétiser leurs idées au lieu de rester sur les bancs de l’université ». Elon Musk, pour sa part, ose affirmer : « Pas besoin d’aller à l’université pour apprendre. Tout est disponible gratuitement. »

Le journaliste ajoute : « La critique s’inscrit dans le combat contre les sciences humaines en faveur des métiers plus manuels mené par l’administration Trump. »

La campagne, insidieuse ou pas, est généreusement relayée par les milieux néolibéraux. Elle s’inscrit, toujours selon le journaliste, « dans le combat mené par l’administration Trump. » L’obscurantisme a débordé les milieux conservateurs des Etats-Unis et gagne les mêmes milieux conservateurs en France.

C’est ainsi que le maire d’Elancourt, auteur de deux rapports sur l’utilisation des technologies numériques dans l’enseignement, s’en est pris récemment dans un de ses discours lénifiants dont il a le secret, à l’enseignement des sciences humaines et littéraires et vanté les formations aux mathématiques et à l’informatique.

De la Silicon Valley à Elancourt, la distance est considérable, mais on y entend le même discours dangereux, celui de l’idéologie capitaliste qui veut que les salariés soient directement employables aux tâches (souvent répétitives) dont les entrepreneurs ont besoin, plutôt que d’avoir des citoyens à l’esprit critique et ouverts au monde extérieur.

Heureusement, les jeunes générations n’entendent pas ce discours et sont de plus en plus attirées par les études supérieures, même dans les sciences humaines.

Lula n’est pas Trump

L’Union européenne tergiverse et Emmanuel Macron suit. Il n’est pas facile de condamner le clown Donald Trump quand on est un atlantiste forcené.

Le président brésilien Lula n’a pas ces précautions et il ne mâche pas ses mots pour accuser le président américain. Il parle vrai et dru :

« Au lieu de vouloir réparer l’ONU (…) que se passe-t-il ? Le président Trump propose de créer une nouvelle ONU dont il serait le seul maître. »

Il prend nettement ses distances avec l’initiative de Trump créant un Conseil de la Paix et n’hésite pas à intervenir auprès des autres chefs d’Etat pour les encourager à ne pas répondre à l’invitation. Il appelle même à réunir les opposants. L’opération risque de déplaire à celui qui se rêve en maître absolu du monde.

Lula critique également l’initiative de reconstruction de Gaza sous l’égide de Trump : « Ils ont détruit, tué plus de 70 000 personnes pour dire que maintenant on va reconstruire Gaza et y faire des hôtels de luxe ».

On aurait aimé entendre le président français parler avec autant de clarté, même si pour l’instant Emmanuel Macron n’a adhéré ni au Conseil de Paix, ni au projet ridicule de Trump pour la bande de Gaza.

Alors que l’opposition à Trump grandit aux USA, on aimerait que les voix s’élèvent aussi parmi les pays épris d’humanisme, de liberté et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes sans ingérences extérieures.

Merci Lula.

Incroyable mais vrai

Ils n’aiment pas les immigrés ; ils sont opposés à l’avortement ; ils n’aiment pas les animaux ; ils sont opposés aux homosexuels ; ils n’aiment pas les jeunes des banlieues ; ils sont opposés aux ‘’wokistes’’.

Ils sont égoïstes, conservateurs et ils votent à droite et à l’extrême droite. Sans doute vont-ils à la messe et à confesse chaque semaine.

Aujourd’hui, la SNCF vient d’aller au-devant de ces Français qui ne supportent qu’eux. Ils sont souvent riches et se satisfont de la dernière mesure adoptée par la société nationale parce qu’ils ont suffisamment de fric pour payer leur voyage plus cher.

La SNCF, donc, a mis en place un nouvel espace baptisé Optimum qui en exclut les enfants de moins de 12 ans.

Le motif avancé est tout simplement incroyable : « Pour garantir un maximum de confort à bord de l’espace dédié, les enfants ne sont pas acceptés ».

La mesure est imbécile et tend à satisfaire une petite clientèle de Français qui stigmatise et ne supporte plus rien.  Ou plutôt si, l’espace Optimum tolère les animaux de compagnie.

Quoi penser de cette caste d’imbéciles qui préfère les animaux aux enfants de moins de 12 ans. Ils sont prêts à soutenir un Trump à la française.

Notre société est malade de ces égoïstes et le service public avec eux.

Les leçons de l’histoire

L’excellent site d’information The Conversation (en accès libre) a publié récemment un entretien avec Johann Chapoutot, historien spécialiste du nazisme. L’intention était de « tirer les leçons de l’histoire des années 1930 pour éclairer notre présent ».

Plutôt que de retour des années 1930, l’historien préfère la qualification du philosophe Michaël Foessel qui parle de « récidive » « dans la mesure où des acteurs majeurs au pouvoir politique et économique se réfèrent explicitement à cette période ». Et de citer Musk et son salut nazi, ou Donald Trump qui a soutenu les néonazis américains, défilant à Charlottesville en 2017 en hurlant « mort aux Juifs » ; le président américain les qualifiant de « gens très bien ».

Pour Johann Chapoutot, « Tout ce qui structure l’univers mental nazi est généralement une denrée d’importation. Colonialisme, darwinisme social, racisme sont d’abord l’affaire des Britanniques et des Français qui créent les deux premiers empires coloniaux, puis des Américains qui ont un empire colonial à domicile avec l’importation massive d’esclaves pendant des siècles. Le nazisme est un phénomène qui est issu du cœur de l’Europe du XXe siècle. Par ailleurs, on l’a vu, il y a des échos du nazisme aujourd’hui, car les composantes constitutives du nazisme ne se sont pas dissoutes après 1945. Le nazisme, le racisme ont continué à prospérer dans des empires coloniaux. Dans les manuels de géographie français, du début des années 1960, on parlait encore de « races humaines ». L’antisémitisme se porte bien, il me semble. Le darwinisme social triomphe partout, y compris dans la bouche d’Emmanuel Macron qui distingue ceux qui ont réussi et ceux qui « ne sont rien ». Le colonialisme, l’impérialisme, le capitalisme, toutes ces idées se portent également très bien. »

Chapoutot propose une autre analogie des années 1930 avec l’époque présente : « Au moment où le centre et les conservateurs se rapprochent de l’extrême droite dans de nombreux pays d’Europe, dont la France, je rappelle que l’arrivée d’Hitler au pouvoir est liée, non à un vote populaire mais à une décision politique cynique des libéraux autoritaires – Franz von Papen en l’occurrence. Ce dernier a pensé que la meilleure manière de se maintenir au pouvoir, c’était de s’allier avec les nazis. Or cette décision a été prise dans un contexte d’effondrement du parti nazi qui aurait pu conduire à sa disparition. Cette histoire montre que l’arrivée des nazis au pouvoir n’était pas inéluctable, pas plus que le « retour » de l’extrême droite aujourd’hui n’est inéluctable. Il n’y a pas de phénomènes géologiques ou tectoniques ou hydrographiques à l’œuvre, il y a des acteurs politiques avec leurs intérêts, leurs décisions, leurs responsabilités.  En 1932, c’est une mécanique de décisions désastreuses prises au nom d’intérêts sordides (les intérêts patrimoniaux, fiscaux et financiers de familles dirigeantes) qui conduit à la catastrophe. L’histoire n’est pas de la science naturelle : l’histoire, c’est l’indéfinition totale, avec un vaste champ des possibles toujours ouvert, une liberté des acteurs, et donc une responsabilité des acteurs. »

L’historien ne tombe pas dans le pessimisme et verse plutôt l’espoir d’une résistance des citoyens : « Le pire, au fond, c’est la résignation générale : « Les extrêmes droites montent partout, ça va bientôt être notre tour. » Il n’y a aucune nécessité à une quelconque marée qui n’existe pas. En France, 27 instituts de sondage nous disaient que le RN allait obtenir la majorité absolue en juin 2024. Or, c’est la gauche qui gagne aux élections législatives. Nous avons un avantage vis-à-vis de nos aînés des années 1930 : nous savons à quoi nous en tenir vis-à-vis de l’extrême droite, nous savons ce qu’elle signifie. On entend parfois : « On n’a jamais essayé. » Mais si, précisément, on a essayé : ça s’appelle l’État français du maréchal Pétain, le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne. On sait à quoi ça mène. Cela éclaire et cela a suscité une réaction civique et politique majeure en juin 2024 face au risque d’un dirigeant RN à Matignon. D’où l’irresponsabilité folle du président Macron lorsqu’il décide de ne pas tenir compte du résultat des élections. Le message qui est envoyé, c’est que vous pouvez voter, mais peu importe. Est-ce qu’une mobilisation pour éviter la victoire du RN aura lieu lors de la prochaine élection ? C’est le dangerPourtant, la société civile française tient, les institutions tiennent aussi, parce qu’elles ont été pensées à la lumière de ce qui s’est passé dans l’entre-deux-guerres. Ce qui donne espoir, et Vincent Tiberj l’a très bien montré, c’est que les valeurs de la population générale, ce n’est pas écraser la gueule du voisin, faire des tags à croix gammée, des pogroms ou des ratonnades et gagner des tonnes d’argent au mépris de l’environnement. Non, les valeurs, communément partagées, ce sont la solidarité, l’accueil, la tolérance. C’est un miroir inversé de ce que l’on voit dans les médias de Vincent Bolloré qui sont au service d’intérêts privés bien connus. »

Rien n’est écrit, pas plus la victoire du RN à la prochaine présidentielle que sa défaite. Aux citoyens avertis de propager ce que furent les expériences du nazisme hier.

Evitement fiscal

On peut supposer qu’un ex-ministre de l’économie ne parle pas pour ne rien dire, qu’il avance des chiffres vérifiés (encore que depuis que Bruno Le Maire avait dissimulé la dette de l’Etat, on puisse s’interroger). Bref, quand Eric Lombard affirme dans Libération : « La direction des finances publiques avait regardé : parmi les personnes les plus fortunées, des milliers ont un revenu fiscal de référence de zéro. Ils ne paient aucun impôt sur le revenu ! Au lieu de payer des charges sociales sur leur salaire, ils se font rémunérer dans les holdings. Ces mécanismes sont légaux, mais injustes »on peut s’interroger : pourquoi un ex-ministre de l’économie lâche-t-il, aujourd’hui une telle information en plein débat budgétaire ?

Les petites phrases d’Eric Lombard ont aussitôt agité la ‘’classe politique’’, comme on dit. Et un autre Eric, Coquerel, président de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, demande des comptes à l’administration.

On attend la réponse, si elle arrive un jour. Le dispositif d’optimisation fiscale est légal et l’administration est tenue au respect du secret fiscal. Le système est bien verrouillé ; Gabriel Zucman l’a dénoncé et d’autres avant lui. En vain.

Les ultra-riches et même les riches peuvent dormir tranquilles.

En même temps on apprend que les dividendes versés en 2026 pourraient atteindre 83,1 milliards d’euros (454 en Europe). Net d’impôts ou quasiment.

Les actionnaires s’apprêtent donc à recevoir la plus grosse part des bénéfices des entreprises. Au diable les salariés, qui, eux, devront attendre les augmentations de salaires et continueront de payer les impôts que les ultra-riches évitent, eux, de payer.

Ainsi va le système capitaliste, celui qu’il faut abattre au plus vite.

On peut remercier M. Lombard d’éclairer les citoyens. Ses révélations, finalement, servent à faire monter les revendications de changement.

Le monde des ultra-riches

Le monde est fou ; je radote ? Peut-être pas autant que le lecteur le croit. Trump menace et enlève de supposés adversaires politiques ; Poutine et Netanyahu bombardent les Ukrainiens et les Palestiniens (et quelques autres) ; Marine Le Pen est à nouveau devant des juges qu’elle a vilipendé et insulté. Je pourrais allonger la liste des maux qui atteignent des pauvres peuples ou qui font leur quotidien.

Il est des faits dont on parle peu, mais qui, à terme, peuvent contribuer à changer la face du monde. Par exemple, la mise en vente de la Warner. La Warner, tout le monde a eu l’occasion de voir un de ses films, peu de monde sait ce qu’elle recouvre.

La Warner est l’une des plus prestigieuses majors de Hollywood, réalisant des films puis des émissions de télévision ; c’est aussi un label de musique. Ses activités ont largement contribué au ‘’soft power’’ des Etats-Unis.

Hollywood retient son souffle, car elle est à vendre et, comme l’écrivent Les Cahiers du cinéma : « deux ogres se la disputent. D’un côté Netflix, studio version XXIe siècle, qui ne se cache pas d’en finir avec les salles, en transformant les films en contenu et les spectateurs en consommateurs sédentaires. De l’autre côté, la Paramount, un studio encore plus ancien que la Warner mais détenu depuis cet été par Davis Ellison, proche de Donald Trump par son père Larry Ellison, deuxième plus grosse fortune mondiale. » Et les Cahiers du cinéma de s’alarmer : « Avec Netflix, l’immense catalogue Warner risque de tomber dans les limbes de la plateforme ; avec la Paramount, l’enjeu est plus politique, c’est celui d’une mainmise trumpiste sur les médias. La preuve : alors que Netflix fait plutôt figure d’opposant à la politique de Trump, ce dernier soutient ouvertement le rachat par Paramount, ainsi que des financiers d’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et du Qatar prêts à rajouter des milliards dans la balance. Dans les deux cas se joue un monopole dommageable pour l’avenir de la production et de la distribution, avec un marché du streaming avalant tout sur son passage. »

Les ultra-riches façonnent le monde pour préserver et étendre leur idéologie.

Dans quel monde risquons-nous de tomber ?

Avoir le sens de l’humour

C’est un petit livre (par la taille), mais un recueil qu’il faut lire, tant on y trouve matière à réflexion. Il a été édité par les Editions Chandeigne & Lima et a pour titre (non sans humour) : Fernando Pessoa – Gare à Salazar et pour sous-titre : Ecrits et poèmes sur la dictature. Ajoutons encore qu’il est bilingue.

Fernando Pessoa est un personnage singulier ; indépendant au point de vivre seul la majeure partie de son existence, finissant alcoolique et décédant d’une cirrhose.

Il a été proche du terrible dictateur Salazar avant de s’en éloigner et d’en être le pourfendeur. Il fut tout autant anti-communiste. Bref, un homme difficile à mettre dans une case bien définie. Mais il fut un grand auteur.

Les textes réunis dans ce livre couvrent une période de 1923 à 1935 ; la majorité d’entre eux sont de 1935. On y retrouve toutes les ambiguïtés de cet homme singulier et la verve d’un très grand auteur.

Parmi cette foison de courts textes, l’un a plus particulièrement attiré mon attention ; peut-être parce qu’il est titré Dictatures :

« La haine de l’individu, parce qu’elles sont ennemies de la liberté, et que la liberté, si elle n’est pas individuelle, n’est rien ; la haine de l’intelligence, parce que l’intelligence discute, et qu’elles ne veulent pas être discutées ; la haine de l’humour, parce qu’elles sont graves et tristes, et que l’humour est pour elles un ennemi personnel.

Tous les dictateurs sont dépourvus d’humour, car le sens de l’humour préserve l’hommes de cette confiance maniaque en lui-même qui le pousse à se proclamer dictateur. »

Ne retrouve-t-on pas dans ces lignes le portrait de quelques hommes de pouvoir, dictateurs assumés ou non, comme Trump, Poutine, Orban, Erdogan et d’autres ?

Et pendant ce temps-là…

Pendant que l’actualité se focalise sur le Venezuela, la sale guerre de Benyamin Netanyahu à Gaza continue à faire de nombreuses victimes. Dans un silence médiatique insupportable.

Les ultras continuent à étendre les colonies en Cisjordanie ; le gouvernement, lui, interdit toujours la présence des journalistes dans la bande de Gaza et, dernière décision honteuse, il a retiré à 37 ONG étrangères leur accréditation pour porter secours à des populations privées de tout bien de première nécessité.

Le chef de mission de Médecins sans frontières (MSF), Filipe Ribeiro, confie au Monde : « On voit se profiler un espace laissé à de nouvelles ONG, notamment évangéliques américaines, voire à des entreprises privées. Cela s’inscrit dans un contexte plus large, un environnement de plus en plus défavorable aux ONG, qu’elles soient internationales ou israéliennes, surtout lorsqu’elles prennent position sur des sujets sensibles. »

Les ONG évangéliques américaines sont des auxiliaires du président Trump. Voir dans leur présence à Gaza le résultat d’un accord entre Netanyahu et Trump est plus que plausible. Ces deux dangereux personnages s’entendent à merveille pour remodeler le Moyen Orient ; ils partagent la même idéologie belliciste, revancharde, obscurantiste. Le premier ministre israélien n’est, au fond, que l’exécutant des visées de Trump.

S’ils sont pathétiques, leur monde est tragique.

L’enlèvement de Maduro

L’enlèvement de Nicolas Maduro par les sbires de Donald Trump a fait l’objet de nombreux commentaires sur les chaînes de télévision ; mais aucune n’en a traité les véritables motivations. Les commentateurs ont parlé de la doctrine Monroe et de son corollaire Roosevelt ou encore de plan Condor, mais en passant à côté de l’essentiel.

Gabriel Zucman, le brillant économiste, a donné les clés pour comprendre dans sa newsletter. Je crois utile de relayer son article, clair et limpide.

« On ne peut pas comprendre l’enlèvement de Nicolas Maduro si l’on ignore les masses financières colossales associées à un changement de régime à Caracas.

Il ne s’agit pas de minorer les aspects idéologiques ou géopolitiques de l’intervention américaine – réaffirmer la doctrine Monroe, asseoir des sphères d’influence impériales.

Mais c’est bien le pétrole qui constitue le mobile essentiel de ce coup de force : l’accaparement et l’extraction des plus importantes réserves d’or noir du monde, longtemps exploitées avec une profitabilité inouïe par les multinationales américaines et leurs actionnaires.

Maduro était un dictateur brutal et corrompu, mais Trump s’entend très bien avec de nombreux dictateurs brutaux et corrompus, cela ne génère chez lui nulle hostilité.

L’objectif principal de l’expédition trumpiste est ailleurs : reprendre l’exploitation de la manne pétrolière vénézuélienne au profit des grandes fortunes américaines, exploitation qui avait atteint un premier paroxysme dans les années 1950, pendant cet « âge d’or » mythifié par le mouvement MAGA.

Si l’on veut comprendre l’ambition de la Maison Blanche, c’est sur cette histoire peu connue qu’il faut revenir : celle d’un extractivisme international poussé à son paroxysme, dont Trump cherche à écrire aujourd’hui un nouveau chapitre qui, s’il y parvient, pourrait s’avérer plus extrême encore.

La production pétrolière vénézuélienne commence dans les années 1910 par un vice fondateur : le pétrole est pour ainsi dire donné aux majors étrangères.

Le dictateur Juan Vicente Gomez accorde des concessions extraordinairement généreuses aux multinationales américaines et britanniques, qui y développent rapidement la production.

Dès 1929, Caracas pèse pour plus de 10 % de la production d’or noir de la planète et en est le premier exportateur mondial.

Initialement, Britanniques et Américains se partagent le gâteau. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les seconds finissent par rafler la mise. Le Venezuela devient le premier réceptacle des investissements internationaux américains, et sa première source de profits étrangers.

Il faut bien prendre la mesure des richesses ainsi extraites du Venezuela par les Etats-Unis au mitan du 20e siècle.

En 1957, au sommet de cet extractivisme transfrontière, les profits enregistrés par les majors américaines au Venezuela sont du même ordre de grandeur que l’ensemble des bénéfices réalisés par toutes les multinationales américaines – tous secteurs confondus – dans tous les autres pays d’Amérique latine et tous les pays d’Europe continentale confondus !

L’équivalent de 12 % du produit intérieur net vénézuélien – c’est-à-dire de la valeur de tous les biens et services produits chaque année dans le pays – va aux actionnaires américains. Soit à peu près autant que ce que touche la classe populaire du Venezuela, les 50 % les plus pauvres du pays.

Le PIB du Venezuela augmente, mais au profit des grandes fortunes états-uniennes qui encaissent les dividendes et des employés américains bien payés.

Le Venezuela abrite en effet au début des années 1960 la plus grande communauté d’expatriés américains. Ces derniers y vivent dans des enclaves qui leur sont réservées, dotées d’hôpitaux flambants neufs et de terrains de baseball luxuriants.

C’est « l’âge d’or » auquel le pouvoir trumpiste souhaite revenir. Un partage de la rente pétrolière qu’on peut difficilement imaginer plus injuste et inégalitaire.

C’est aussi un modèle de développement foncièrement instable, qui ne peut susciter que des réactions violentes.

Car comment accepter que les revenus versés aux actionnaires étrangers soient du même ordre de grandeur que ceux touchés par la moitié de la population locale ?

Jusqu’aux années 1950, dans la foulée de Gomez, les différents régimes au pouvoir à Caracas préfèrent choyer les capitaux internationaux, maintenant une fiscalité légère, se pliant aux désidératas des majors, s’enrichissant souvent au passage.

À partir des années 1960, comme dans le reste de l’Amérique latine, les gouvernements successifs vont essayer de négocier des conditions financières plus équilibrées.

Le Venezuela prend la tête de ce mouvement. C’est un homme politique vénézuélien, Juan Pablo Pérez Alfonzo, qui se trouve derrière la création de l’OPEP (Organisation des pays producteurs de pétrole) en 1960. Le pays prend les rênes du mouvement pour faire advenir un « nouvel ordre économique international », exiger une réécriture des règles du commerce mondial.

Ce processus culmine dans la nationalisation, en 1976, des actifs d’ExxonMobil, Shell et Chevron au Venezuela.

Donald Trump a 30 ans. Il ne cesse aujourd’hui de dénoncer ce « vol ». Et ne cache guère son objectif principal : revenir aux conditions léonines de la période 1920-1960.

S’il y parvient, on peut envisager un doublement voire un triplement des profits de l’industrie pétrolière américaine, l’un des plus gros financeurs de Trump et du parti républicain.

Les réserves d’or noir du Venezuela sont en effet considérables : les plus importantes du monde. Et elles sont quasi-inexploitées, la production s’étant effondrée en raison de la mauvaise gestion du régime chaviste et du durcissement des sanctions américaines en 2017.

Les enjeux financiers sont d’autant plus importants que les prix du pétrole sont plus élevés que dans les années 1950. Si Trump parvenait à rétablir les conditions financières qui prévalaient au milieu du 20e siècle, la manne captée par les majors américaines et leurs propriétaires en serait augmentée d’autant.

Quand Trump dit qu’il veut « gouverner » le Venezuela, c’est là son projet.

Pour fixer un ordre de grandeur, les profits d’Aramco – le principal producteur de pétrole d’Arabie saoudite, pays qui abrite les deuxièmes plus grandes réserves d’or noir – se sont élevés ces dernières années à $100-$150 milliards par an.

$100 à $150 milliards par an : c’est la somme en jeu, aujourd’hui, derrière l’enlèvement de Maduro. »

Un voeu : dire non !

Le changement de millésime est, par tradition, le moment de faire des vœux. Assez rarement réalisés. Soit.

Tout au long de 2025, j’ai relevé toutes les vicissitudes d’un monde en régression, en voie de droitisation. Les réactionnaires ici, les libertariens là fêtent leurs victoires. Rien n’est cependant inéluctable.

Il me revient en mémoire des lignes lues dans Libération il y a quelques mois seulement sous la plume d’Adrien Naselli parlant des travaux d’Asma Mhalla.

A propos de la crise en France, il était noté que Les Etats-Unis et la Chine « se disputent le prochain ordre mondial » et « cela explique en partie la crise dans laquelle s’enlise la France, puisque les ‘’Big Tech’’ deviennent l’infrastructure de l’Etat américain et que nous sommes en cours de vassalisation par les Etats-Unis à travers les réseaux technologiques. Dans ce nouveau monde, la rupture entre Musk et Trump l’été dernier n’a que peu d’importance puisque l’architecture de ce nouveau système politique à deux têtes n’a pas bougé d’un iota et que la dictature du flux est installée. A cet égard, la stratégie de saturation cognitive fut simple mais efficace : polariser, hystériser, saturer les cerveaux de contenus toujours plus outranciers pour que le seuil de l’acceptabilité s’abaisse. Dès lors, on peut faire accepter n’importe quoi à n’importe qui. »

Pour sortir de cette situation, « il faut absolument domestiquer son usage de la technologie, en faire une hygiène cognitive (…)  Pour cela, la question du réel, du lien physique et affectif avec les gens est primordiale. La fraternité, l’altérité, les livres, les cafés sont des antidotes puissants pour que les cerveaux respirent. Cela semble simpliste mais une balade, une conversation dans la rue et les cafés, en levant la tête de son écran, sont devenus aujourd’hui des actes politiques premiers. Et puis un jour, dire non. Dire non pour penser par soi-même, pour se réhabituer à tenir debout intérieurement, pour réhabiter le monde. »

C’est ce que je souhaite pour 2026 : dire non.