Blog de Michel Diard

La Chouette qui hioque

Mois : mars 2020

La colère gronde

La cinquième puissance économique du monde est en crise à cause de ce terrible coronavirus et elle démontre que sa puissance n’est qu’un château de cartes, ridicule et dérisoire.

Ses hôpitaux sont sa honte et seuls le dévouement des personnels permet de soigner les citoyens contaminés. Mais ils soignent à mains nues : sans masques et sans respirateurs en nombre suffisant. Ils sont exténués parce que les gouvernements successifs ont supprimé des emplois, des lits et imposé de la rentabilité comme dans l’entreprise.

Le docteur Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et porte-parole de leur association, syndiqué CGT, parle haut et dénonce l’incurie de Macron et son gouvernement :

« Gouverner, c’est prévoir, messieurs. Et vous n’avez rien prévu à temps. Nous, urgentistes, demandons que tous les moyens industriels, logistiques et humains de notre pays soient mobilisés immédiatement pour que notre système de santé puisse répondre aux besoins des patients. Il faut arrêter toutes les autres activités non essentielles. Nous refusons d’être en situation de sélectionner les malades qui pourront aller en réanimation et ceux qu’il faudra laisser mourir par manque de moyens. »

Emmanuel Macron et Edouard Philippe ont vanté leurs dernières initiatives. Christophe Prudhomme, lui, fustige le recours à ce dérisoire ‘’hôpital de campagne’’ dressé à Mulhouse ; hier il a dénoncé les trains sanitaires ; son avis détonne sur France 2 à 13h car, jusque-là les médias s’extasiaient. Son interview n’a d’ailleurs pas été reprise au journal de 20h :

« Les trains sanitaires, c’est beaucoup de personnel pour très peu de patients. Or, nous manquons de personnel. Pour nous, l’organisation de ces trains sanitaires est un gâchis. Pour le premier train, 150 personnes ont été mobilisées pendant 24 heures pour transférer 20 patients (…) Plutôt que de transférer les patients, transférons les respirateurs ! »

La tonalité n’est pas différente dans la Lettre de l’intérieur d’hier, l’excellente initiative d’Augustin Trapenard, sur France Inter. Annie Ernaux s’est adressée à Emmanuel Macron depuis Cergy-Pontoise, sa ville de toujours :

« Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la  banderole d’une manif  en novembre dernier – L’état compte ses sous, on comptera les morts – résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux,  tout ce jargon technocratique dépourvu de  chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Education nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.  

Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde  dont l’épidémie révèle les inégalités criantes. Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » – chanson, encore, d’Alain  Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale. »

La colère gronde ; les bourgeois qui ont fui Paris et les beaux quartiers peuvent trembler dans leur retraite de province. Avec Macron et sa clique libérale, ils devront rendre des comptes à ceux qui auront réchappé au coronavirus.

Ferme ta gueule !

Patrick Cohen, 57 ans, a derrière lui une carrière bien remplie ; il a navigué entre service public et privé sans aucun problème (France Bleu Nord, RFO, RFI, France Inter, Europe 1, France Inter puis à nouveau Europe 1, mais aussi l’émission C à vous depuis 2011 sur France 5 et LCP. Quel parcours !). Il est arrogant, volontiers donneur de leçon et spécialiste des invectives.

Il affiche ostensiblement ses opinions, sans nuance qu’il soit sur les chaînes privées ou les chaînes publiques. En l’espace d’une semaine, il vient à nouveau de se signaler par des phrases à l’emporte-pièce comme « Il y a un début de ‘’giletjaunisation’’ dans cette crise sanitaire ! »

Ce qui lui a valu cette réplique de l’économiste Thomas Porcher : « Ce qu’oublie de dire Patrick Cohen, c’est les 70 000 fermetures de lit en 15 ans (4 200 juste en 2018), la casse organisée de l’hôpital public, les alertes non entendues des soignants, etc. En fait, le seul rempart face à la pandémie a été, par choix politiques, abîmé. »

Cela n’a pas cloué le bec à un Cohen virulent qui a récidivé dans l’émission C à vous sur France 5, vendredi soir. Le professeur de néphrologie Gilbert Deray, de la Pitié-Salpétrière, avait longuement dialogué avec Anne-Elisabeth Lemoine et donc Patrick Cohen, apportant des éclairages d’une pertinence rare, avant d’être interpellé sur les problèmes rencontrés dans les hôpitaux. Alors qu’il dénonçait l’hôpital centre de production, avec sa pénurie de personnels et les suppressions de 70 000 lits, etc., il fut interrompu par le docte journaliste en ces termes : « Si on a supprimé des lits, c’est parce qu’on soigne plus vite et qu’on a invité les gens à rentrer plus vite chez eux. »

Quelle réflexion idiote.

Le professeur Deray, sans perdre de son flegme, lui rétorqua aussitôt : « Il faut qu’on ait un peu de médical dans les décisions. »

A vouloir trop voler au secours du libéralisme, Patrick Cohen s’est couvert de honte en recourant à des arguments dignes de Sibeth Ndiaye, le pauvre perroquet du gouvernement.

En juin 2011, alors que Patrick Cohen dirigeait le 7/9 de France Inter, l’exquis François Morel avait signé un billet débutant par un tonitruant « Ferme ta gueule, Luc Ferry, ferme ta gueule ! »

La suite ne manquait pas de sel :

« Arrête de te regarder dans le miroir de ta vanité. Arrête de t’enivrer au son de ta propre voix. Arrête. Tu te contemples, tu te jauges, tu t’admires, et devant ton portrait, tu es excité comme un directeur du FMI devant une femme de chambre guinéenne. Ferme ta gueule, Luc Ferry, s’il te plaît, ferme ta gueule »

Et il avait conclu par une proposition originale de sujet pour le baccalauréat : « Comment peut-on être aussi intelligent et aussi con ? »

Patrick Cohen m’a remis en mémoire le billet de François Morel. Allez savoir pourquoi…

Hommage à Michel Hidalgo

Michel Hidalgo est mort ; la nouvelle m’a profondément attristé parce que j’ai eu la chance de le côtoyer, d’avoir de longues discussions avec un homme merveilleux, doublé d’un entraîneur qui faisait aimer le jeu de football. J’ai partagé avec lui des engagements et une vision du monde, au-delà du football.

Michel Hidalgo était un homme sensible et intelligent, doux mais qui savait aussi prendre des décisions. Il est celui qui a redonné sa fierté au football français.

En 1976, il a eu l’intelligence de s’appuyer sur l’ossature de l’équipe de Saint-Etienne (le pays était en pleine vague verte) puis de lancer de jeunes joueurs dont il avait décelé le talent comme Michel Platini pour former « son » équipe nationale. Et, après la vague verte, la France a connu sa période bleue, réhabilitant le jeu de football en tournant le dos au football en bleu de chauffe, ennuyeux parce que défensif.

Il avait un enthousiasme communicatif qu’il a su faire partager à des joueurs de talent qui ne pensaient qu’à marquer des buts.

Il y a eu des jours heureux, mais comme le football n’est qu’un jeu et qu’il est pratiqué par des hommes, il y a eu des jours euphoriques et des jours moins glorieux. L’équipe de France ne gagnait pas toujours mais elle était attachante et crainte par les adversaires.

J’ai le souvenir de rencontres perdues, comme ce match Argentine-France à Buenos-Aires en 1978 qualifié d’anthologie. La France avait finalement laissé la victoire aux futurs champions du monde, mais son jeu avait enthousiasmé même les plus chauvins des Argentins. Comme ce match dramatique Allemagne-France de 1982 à Séville, perdu après des tirs au but. Mais il y eut aussi ce formidable France-Belgique du 16 juin 1984 à Nantes.

Ce jour-là, Michel Hidalgo avait innové en alignant trois « numéros 10 », comme on les appelait, à savoir Michel Platini, Alain Giresse et Bernard Genghini et trois défenseurs seulment. Il avait osé. Résultat ? Un match fou remporté 5-0 par les Bleus (avec 3 buts de Platini). On était bien loin de la demi-finale de la coupe du monde 2018, France-Belgique (1-0), triste à en mourir.

Michel Hidalgo aimait ses joueurs, avec lesquels il échangeait beaucoup ; il ne cessait de répéter qu’il avait toujours préféré le dialogue et la concertation.

Quand Michel Platini et Alain Giresse, évoluant dans des registres semblables, se crurent en concurrence pour jouer au même poste, Michel Hidalgo réussit à les convaincre qu’ils pouvaient jouer côte à côte. Quel bonheur !

J’ai encore d’autres souvenirs, beaucoup, mais l’un m’avait particulièrement marqué. Il m’avait confié à la fin d’une rencontre (laquelle ? Je ne sais plus ; foutue mémoire) où l’équipe de France était malmenée, avoir dit à ses joueurs à la mi-temps : « Faites-vous plaisir, jouez comme vous savez le faire ; si nous perdons, j’endosse toute la responsabilité de la défaite. » L’équipe avait réalisé une seconde période étonnante et gagné.

Michel Hidalgo, c’était le beau football, un jeu simple, avec la prime donnée à l’intelligence, tournant le dos à ce modèle défensif qu’on retrouve aujourd’hui avec Didier Deschamps. Mais Michel Hidalgo était un terrible gagneur ; il n’aimait pas perdre et ses joueurs, Platini, Bossis, Rocheteau, Six, Giresse, etc., ont vraiment adhéré à sa vision et partagé cette conception humaniste du football.

Alors, pour ces moments inoubliables en ta compagnie, merci Michel et au revoir.

Bonjour ‘’beau gosse’’

Augustin Trapenard, le banquier repenti, qui, chaque jour sur France Inter à 9h10, anime l’excellente émission Boomerang, a eu une idée formidable. Exit Boomerang donc et place à Lettres d’intérieur. Il a demandé à des écrivains, artistes, comédiens, de rédiger une lettre sur un sujet libre à la personne de leur choix pendant la période de confinement. Et, lui, Augustin Trapenard lit ces lettres. Un moment rare et intelligent ; de la grande radio.

Erri De Luca a écrit à une opposante au tunnel sous le Mont-Blanc emprisonnée ; sa lettre est touchante d’humanité. Alain Mabanckou, lui, à écrit à la France.

Ariane Ascaride, la délicieuse comédienne, la compagne de toujours de Robert Guédiguian, elle, a écrit à un jeune Montreuillois. Sa lettre est si émouvante, si belle que j’ai cru bon de la publier pour continuer de partager des mots, rien que des mots, mais qui mis bout à bout font une lettre merveilleuse de sensibilité et de témoignage sur les inégalités, un engagement à lutter pour les éradiquer.

« Je décide de t’appeler « Beau gosse ». Je ne te connais pas. Je t’ai aperçu l’autre jour alors que, masquée, gantée, lunettée, j’allais faire des courses au pas de charge, terrifiée, dans une grande surface proche de ma maison. Sur mon chemin, je dois passer devant un terrain de foot qui dépend de la cité dans laquelle tu habites et que je peux voir de ma maison particulière pleine de pièces avec un jardin.

Je suis abasourdie de vivre une réalité qui me semblait appartenir à la science fiction.

À mon réveil chaque jour je prends ma température, j’aère ma maison pendant des heures au risque de tomber malade, paradoxe infernal et ridicule. La peau de mes mains ressemble à un vieux parchemin et commence à peler, je les lave avec force et savon de Marseille toutes les demie heures. Si je déglutis et que cela provoque une légère toux, mon sang se glace et je dois faire un effort sur moi-même pour ne pas appeler mon médecin. Je n’ai d’ailleurs pas fui en province pour rester proche de lui. Je deviens folle !

Sortir me demande une préparation  mentale intense, digne d’une sportive de haut niveau, car pour moi une fois dehors tout n’est que danger ! Et c’est dans cet angoissant état d’esprit, que je t’ai vu, loin, sur ce terrain de foot, insouciant, jouant avec tes copains, vous touchant, vous tapant dans les mains comme des chevaliers invincibles protégés par le bouclier de la jeunesse.

Vous étiez éclatants de sourire, d’arrogance, de vie mais peut-être aussi porteurs de malheurs inconscients.

Si vous étiez dehors, c’est qu’il n’est pas aisé d’être je ne sais combien dans un appartement toujours trop étroit, c’est invivable et parfois violent.

Vos parents travaillent, eux, toujours, à faire le ménage dans des hôpitaux sans grande protection ou à livrer toutes sortes de denrées et de colis que nous récupérerons prudemment avec nos mains gantées après qu’ils ont été posés devant nos portes fermées. Prudence oblige.

Bakari, je suis née dans un monde similaire au tien je n’ai eu de cesse de l’avoir toujours très présent dans mon cœur et ma mémoire, et je n’ai eu de cesse de le célébrer et d’essayer de faire changer les choses.

Aujourd’hui je te demande pardon, à toi porteur sain certainement qui risque d’infecter l’un des tiens.

Je te demande pardon de ne pas avoir été assez convaincante, assez entreprenante, pour que la société dans laquelle tu vis soit plus équitable et te donne le droit de penser que tu en fais partie intégrante. Tout ce que je dis aujourd’hui, tu ne l’entendras pas, car tu n’écoutes pas cette radio.

Je voudrais juste que tu continues à exister, que ta mère, ton père, tes grands-parents continuent à exister, à rire et non pleurer.

Je ne sais pas comment te parler pour que tu m’entendes : je suis juste une pauvre folle masquée, gantée, lunettée, qui passe non loin de toi et que tu regardes avec un petit sourire ironique car tu n’es pas méchant, tu es simplement un adolescent qui n’a pas eu la chance de mes enfants.

Ariane Ascaride, Montreuil, 26 mars 2020 »

L’heure du jugement viendra

La cacophonie au plus haut sommet de l’Etat n’échappe plus à personne ; crise mal gérée, communication défaillante. Tout s’éclaire malgré les volontés de dissimuler l’essentiel, à savoir les causes profondes de ces épidémies à répétition.

Aucun, du président de la République aux ministres en passant par le premier ministre et celui de la santé, ne veut reconnaître ses fautes et la faillite des choix politiques. Mais l’irresponsabilité de tous est engagée. Y compris celle de la Cour des comptes qui n’a cessé de réclamer des coupes drastiques dans les dépenses publiques. Y compris celle du directeur de l’AP-HP d’Île-de-France qui a accepté tous les plans de fermetures de lits, de réduction des budgets et tarification à l’acte.

Si nous sommes en guerre, l’état-major est furieusement absent et sera tenu pour responsable de la catastrophe annoncée. Heureusement, Sarkozy, Hollande et Macron n’ont pas pu balayer totalement les services publics dont ils vantent aujourd’hui le dévouement exemplaire.

Mais la cacophonie cesse subitement quand il s’agit de faire payer les salariés en annonçant par ordonnances que certaines dispositions du code du travail sont, à nouveau, rabotées au prétexte de l’état d’urgence sanitaire. Revenir à la semaine de 60 heures, réduire les libertés publiques et augmenter les contrôles policiers n’est pas admissible, n’est pas supportable. Le danger est trop grand d’une accoutumance.

Tous sont à l’unisson pour décréter que le confinement doit être renforcé et plus strict mais en précisant aussitôt que les salariés doivent aller travailler, malgré des transports publics réduits.

Gérald Darmanin et Muriel Pénicaud sont les plus féroces, assénant qu’il faut aller travailler pour sauver les entreprises et éviter les licenciements massifs de demain. Ils n’osent pas dire tout haut qu’ils font un nouveau cadeau aux patrons des grands groupes ; ils prennent prétexte de l’intérêt national quand ces grands groupes ont délocalisé !

Tous devront rendre des comptes ; déjà de nombreux citoyens ont déposé des plaintes ! 

La tâche sera rude, car la bête blessée rugit encore. La seule réponse à son incurie consistera à multiplier les solidarités pour lutter contre l’épidémie, mais aussi pour préparer le moment du jugement : c’est tous ensemble que nous devons les accuser de nous avoir mis en danger et tous ensemble que nous bâtirons une autre société.

Les connards qui nous gouvernent

Frédéric Lordon est un économiste atterré ; il parle franc et haut. Là, il n’a pas manqué l’occasion : il a trouvé le 14 mars sur le compte Twitter de Claude Askolovitch, journaliste sur France Inter (la revue de presse du 7/9) et sur Arte (émission 28’) ces quelques lignes :

« D’un ami pneumologue dans un grand hôpital parisien ; « Les connards qui nous gouvernent depuis 30 ans se rendent enfin compte de l’intérêt d’avoir plus d’infirmières, plus de médecins et une réserve de lits avec un taux d’occupation qui ne soit pas de 100 % ! »

Il a vivement réagi sur le site du Monde diplomatique le 19 mars, dans un long article dont je n’extrais que ces quelques lignes qui rassurent sur l’état d’esprit des citoyens et laissent entrevoir que Macron ne sortira pas indemne de la pandémie :

« Bien sûr ça n’est pas moi qui le dis — ça non. C’est Claude Askolovitch. Plus exactement, Claude Askolovitch rapporte les propos d’un « ami pneumologue ». Enmême temps, on sent qu’il les endosse un peu. Ça n’est pas exactement lui qui le dit mais un peu comme si quand même. En tout cas, tous les papiers de la respectabilité sont dûment tamponnés : un journaliste de France Inter et d’Arte, on pourra difficilement plus en règle. Et donc tout d’un coup, sans crier gare, le voilà qui parle, ou laisse parler, de nos gouvernants comme de « connards ».

Lordon fustige, à juste titre, Agnès Buzyn, Jean-Michel Blanquer, sans oublier le premier de cordée, ci-devant président de la République, l’infaillible Emmanuel Macron :

« Macron, comme un hipster du 11e arrondissement qui aurait fait l’atelier poésie au collège, nous invite — le 11 mars –- : « Nous ne renoncerons à rien, surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer, surtout pas aux terrasses, aux salles de concert, au fêtes de soir d’été, surtout pas à la liberté », pour le 12 fermer les écoles, le 14 laisser son premier ministre annoncer un début de confinement général, et le 16 morigéner la population qui continuait sur la lancée de l’exemple qu’il lui donnait depuis des semaines ; quand on se remet sous les yeux le tableau d’ensemble de ces ahurissements, on se dit en effet que tous ces gens se sont fait prendre soit par surprise, soit par connerie. Et que l’hypothèse de la surprise étant à l’évidence exclue, il ne reste que celle de la connerie — qui n’est pas une surprise. »

La chute de son plaidoyer antilibéral est un appel pressant à l’action pour changer de modèle, enfin, avant le grand désastre :

« En réalité, une pandémie du format de celle d’aujourd’hui est le test fatal pour toute la logique du néolibéralisme. Elle met à l’arrêt ce que ce capitalisme demande de garder constamment en mouvement frénétique. Elle rappelle surtout cette évidence qu’une société étant une entité collective, elle ne fonctionne pas sans des constructions collectives — on appelle ça usuellement des services publics. La mise à mort du service public, entreprise poursuivie avec acharnement par tous les libéraux qui se sont continûment succédés au pouvoir depuis trente ans, mais portée à des degrés inouïs par la clique Macron-Buzyn-Blanquer-Pénicaud et tous leurs misérables managers, n’est pas qu’une mise à mort institutionnelle quand il s’agit du service public de la santé — où les mots retrouvent leur sens propre avec la dernière brutalité. En décembre 2019, une banderole d’hospitaliers manifestants disait : « L’État compte les sous, on va compter les morts ». Nous y sommes. Pour l’heure on dit « connards », mais il ne faut pas s’y tromper : c’est peut-être encore une indulgence. Qui sait si bientôt on ne dira pas autre chose. »

Que Frédéric Lordon soit entendu. Et vite. Pour ne pas laisser Macron tenter de ravauder le système capitaliste sur le dos des salariés.

Vive la lecture

J’avais un vieux copain qui aimait répéter : « Je ne sais pas si l’intelligence a des limites, mais la connerie, elle, n’en a pas. »

Les sondages auxquels s’abreuvent goulument les médias m’ont remis en mémoire à la fois ce vieux copain et sa sentence. Ce matin, en ouvrant mon ordinateur, je découvre en effet sur la page d’accueil Orange ces deux titres côte à côte : « Confiance : la cote de Macron bondit (+13) en pleine crise sanitaire » et « Coronavirus : les Français ne font plus confiance au gouvernement ».

La première ‘’information’’ fait référence à un sondage Harris Interactive – Epoka publié vendredi, la seconde à un autre sondage réalisé par BVA pour Orange et Europe 1.

La France est à l’arrêt, pas les instituts de sondage. Mais eux aussi ont sans doute été atteints par un virus, plus grave encore que le Covid 19. Et j’ai peur que celui-là soit incurable. Ils continuent à sonder, sans se soucier s’ils se contredisent et trompent les citoyens, sommés de croire leurs âneries.

Mais avec ces deux sondages, on fait deux informations et, sous le prétexte d’informer, on plonge le cerveau des Français dans l’ignorance, la confusion et le rejet des médias.

Le gouvernement aussi se complaît dans la désinformation et tente d’entretenir la confusion. Olivier Véran, médecin et tout nouveau ministre de la santé, communique par Twitter, comme Trump (mais toute ressemblance est fortuite sans doute). Il écrit sur son compte : « Beaucoup a été dit, à tort ou à raison, sur nos équipements en masques de protection, face au Covid 19. En toute transparence, voici la situation dont nous avons hérité. »

De qui se moque ce petit nouveau qui apprend si vite ?

Hier, il était socialiste et déjà député ; il siégeait à la commission des affaires sociales. Ce député, donc, a tout voté sous le pitoyable règne de François Hollande, en compagnie de Benjamin Griveaux (à qui il doit son maroquin !). Et dans le gouvernement socialiste on trouvait un certain Emmanuel Macron, ministre de l’économie ?

Non seulement la connerie n’a pas de limites, mais chez nos gouvernants la mémoire est courte, très courte.

Pour lutter contre toutes les désinformations, il faut s’armer intellectuellement. Les fondateurs des syndicats à la fin du XIXe siècle l’avaient compris ; l’une de leurs premières tâches avait été de créer des bibliothèques dans les Bourses du travail.

On recommence ?

La peste, le coronavirus et le livre

Les Français (mais pas qu’eux) confinés redécouvrent la lecture. C’est bien la seule bonne nouvelle en cette période de pandémie mortelle.

Les librairies sont fermées ; certains s’en désolent et réclament leur réouverture. D’autres font de la résistance, comme Rodolphe Rust de la librairie/galerie La Mauvaise Réputation à Bordeaux, qui, sur le site Actualitté, écrit :

« Nous ne sommes pas n’importe qui ! Nous sommes un peuple essentiel qui a des lettres ! Laissez-moi flâner chez un libraire ! C’est essentiel ! Je te le dis gentiment, ami lecteur, va mourir ! Pour peu que Bruno Le Maire décide que nous soyons indispensables, je vous préviens que Jardiland devra ouvrir pour ma mère, le bistrot du coin pour le voisin et la pizzeria locale pour un pote dont c’est la nourriture primordiale. Chacun ses priorités. »

L’argument est recevable.

Rodolphe Rust, qui utilise largement le point d’exclamation, est un libraire qui ne craint rien ni personne, pas même Amazon. Grâce au prix du livre unique.

Donc, lisons en favorisant notre libraire et boycottons Amazon !

Dans les moments de crise, le livre est non seulement nécessaire, il est un refuge et un moyen de réfléchir intelligemment, loin de TF1 et de son Koh-Lanta, de France 2 et de ses émissions d’une rare sottise comme Ça commence aujourd’hui ou Affaire conclue et bien d’autres. Et d’ailleurs, les moments de crise ont largement prouvé que les Français avaient besoin du livre.

Le Traité sur la tolérance de Voltaire avait connu des records de ventes après l’attentat contre Charlie Hebdo et Paris est une fête d’Ernest Hemingway s’était arraché après les attentats du 13 novembre à Paris.

Aujourd’hui, le coronavirus a dopé les ventes de la Peste d’Albert Camus.

Que les Français lisent la Peste est plutôt une très bonne nouvelle, car si le lauréat du prix Nobel a trouvé l’inspiration dans une épidémie qui avait frappé Alger et Oran, celle-ci n’est que la métaphore d’un mal absolu, le nazisme, c’est-à-dire le racisme. Ce mal qui ronge aussi la France aujourd’hui et sans doute plus profondément que le coronavirus.

S’il est difficile de lutter contre la pandémie actuelle, il est encore plus difficile d’éradiquer tous les racismes, exprimés ou non.

S’il suffit d’un vaccin et du confinement pour vaincre le premier, il faut énormément de livres pour espérer défaire nos sociétés de l’autre.

Prise de conscience

L’épidémie du coronavirus met au jour toute la monstrueuse perversité du capitalisme mondialisé, rebaptisé libéralisme. Toutes les turpitudes de ses gérants viennent dessiller les yeux des plus crédules. Même le président des riches semble touché par la grâce et promet des remises en question du modèle économique et social.

On peut ne pas croire à sa subite conversion à la solidarité et à un monde plus juste ; n’est-il pas celui qui est allé le plus loin dans les cadeaux aux nantis et dans le dédain affiché pour ceux qui ne sont rien ? Mais on saura lui rappeler ses engagements le moment venu.

Dans de nombreux secteurs d’activité, mais surtout dans le monde hospitalier, l’urgence est à l’éradication du coronavirus. Sauf dans les médias où les vieilles pratiques continuent à sévir.

A France Télévisions, les reporteurs viennent de faire part de leur « malaise et inquiétude ». Dans le communiqué des deux syndicats SNJ et SNJ-CGT on peut lire :

« Nous remettons également en cause des sujets qu’il nous est demandé de réaliser, comme si rien n’avait changé. Le fond est souvent occulté par la forme avec les fameux micro-trottoirs, degré zéro du journalisme. En cette journée par exemple, des équipes sillonnent les villes en quête de témoignages de citoyens sur la situation que nous vivons. On ‘’vadrouille’’, comme le disent certains encadrants ! On vadrouille et on contamine peut-être notre public… »

Enfin ! Oui, enfin une remise en cause du contenu de l’information par ceux qui vont sur le terrain. Une sorte de jacquerie des journalistes debout. Un désaveu pour les ‘’encadrants’’ qui ne quittent jamais leur bureau, sinon pour aller dîner en ville.

Les pauvres d’Esther Duflo

Esther Duflo a reçu le prix Nobel d’économie en 2019 avec son mari Abhijit Banerjee pour ses travaux sur le développement et la pauvreté. Esprit brillant, la lauréate a accumulé les diplômes.

Normalienne, maîtrise d’histoire, DEA d’économie de l’EHESS, agrégée de sciences économiques et sociales, elle a soutenu une thèse de doctorat au sein du département d’économie du prestigieux Institut de technologie du Massachusetts (MIT) sous la direction de celui qui deviendra son mari. Elle a acquis la nationalité américaine en 2012 et poursuit ses recherches sur les problèmes de développement.

Esprit brillant donc, le prestigieux hebdomadaire The New Yorker la qualifiant « d’intellectuelle française de centre gauche qui croit en la redistribution et qui souscrit à la notion optimiste que demain sera peut-être meilleur qu’aujourd’hui. »

Elle a donné un long entretien à Télérama au cours duquel elle déclare :

« L’idée sous-jacente est que la vie des pauvres est tellement difficile et la nôtre tellement meilleure que forcément ils ont tous envie de venir. Ce raisonnement est bâti sur une double erreur. La première : que la vie des gens vivant dans la pauvreté serait forcément affreuse. C’est ce que je croyais aussi quand j’étais enfant, je ne me suis libérée de cette erreur qu’en allant dans les pays en développement (…) Que les gens soient pauvres ne signifie pas que leur vie soit pauvre(…) Seconde erreur : les pauvres seraient prêts à tout pour améliorer leur vie matérielle. Ce n’est absolument pas le cas. Même dans les endroits où il n’y a aucune barrière à la mobilité, comme en France, les gens ne se déplacent pas de 400 kilomètres pour prendre un nouveau job. »

Que les gens pauvres n’aient pas une vie pauvre, comme le pense Emmanuel Macron par exemple, est évident. Mais que les gens pauvres ne traversent pas la rue pour trouver du travail, comme le prétend encore Emmanuel Macron, est absolument faux. Surtout quand il n’y a pas de travail de l’autre côté de la rue ou plus encore à 400 kilomètres.

On peut être lauréat du prix Nobel, comme Esther Duflo, ou énarque, comme Emmanuel Macron, et prononcer des jugements erronés, gravement erronés. Et partager, au fond, une même vision du monde des pauvres. Surtout quand on est à classer parmi les classes favorisées se situant au centre gauche.

Les Tartuffes et le scandale d’Etat

La France est à l’arrêt, en quarantaine. Pour une durée indéterminée.

Alors, oui, la crise du coronavirus remet fondamentalement en cause le système libéral, donc capitaliste et une mondialisation telle que dessinée par les multinationales, leurs actionnaires, pour leurs seuls dividendes.

La crise du coronavirus aurait pu être évitée. Un directeur de recherche du CNRS à Aix-Marseille a travaillé sur les virus à ARN (acide ribonucléide), ceux du coronavirus. La suite, je vous la laisse découvrir sur son cri de colère lu à la fin de la manifestation des enseignants-chercheurs le 5 mars pour protester contre un projet de loi visant à soumettre la recherche à la solde des entreprises.

Un cri que les grands médias n’ont pas entendu. On sait pourquoi.

« Je suis Bruno Canard, directeur de recherche CNRS à Aix-Marseille. Mon équipe travaille sur les virus à ARN (acide ribonucléique), dont font partie les coronavirus. En 2002, notre jeune équipe travaillait sur la dengue, ce qui m’a valu d’être invité à une conférence internationale où il a été question des coronavirus, une grande famille de virus que je ne connaissais pas. C’est à ce moment-là, en 2003, qu’a émergé l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) et quel’Union européenne a lancé des grands programmes de recherchepour essayer de ne pas être prise au dépourvu en cas d’émergence. La démarche est très simple : comment anticiper le comportement d’un virus que l’on ne connaît pas ? Eh bien, simplement en étudiant l’ensemble des virus connus pour disposer de connaissances transposables aux nouveaux virus, notamment sur leur mode de réplication. Cette recherche est incertaine, les résultats non planifiables, et elle prend beaucoup de temps, d’énergie, de patience.

C’est une recherche fondamentalepatiemment validée, sur des programmes de long terme, qui peuvent éventuellement avoir des débouchés thérapeutiques. Elle est aussi indépendante : c’est le meilleur vaccin contre un scandale Mediator bis.

Dans mon équipe, nous avons participé à des réseaux collaboratifs européens, ce qui nous a conduits à trouver des résultats dès 2004. Mais, en recherche virale, en Europe comme en France, la tendance est plutôt à mettre le paquet en cas d’épidémie et, ensuite, on oublie. Dès 2006, l’intérêt des politiques pour le SARS-CoV avait disparu ; on ignorait s’il allait revenir. L’Europe s’est désengagée de ces grands projets d’anticipationau nom de la satisfaction du contribuable. Désormais, quand un virus émerge, on demande aux chercheurs de se mobiliser en urgence et de trouver une solution pour le lendemain. Avec des collègues belges et hollandais, nous avions envoyé il y a cinq ans deux lettres d’intention à la Commission européenne pour dire qu’il fallait anticiper. Entre ces deux courriers, Zika est apparu…

La science ne marche pas dans l’urgence et la réponse immédiate.

Avec mon équipe, nous avons continué à travailler sur les coronavirus, mais avec des financements maigres et dans des conditions de travail que l’on a vues peu à peu se dégrader. Quand il m’arrivait de me plaindre, on m’a souvent rétorqué : « Oui, mais vous, les chercheurs, ce que vous faites est utile pour la société… Et vous êtes passionnés ».

Et j’ai pensé à tous les dossiers que j’ai évalués.

J’ai pensé à tous les papiers que j’ai revus pour publication.

J’ai pensé au rapport annuel, au rapport à 2 ans, et au rapport à 4 ans.

Je me suis demandé si quelqu’un lisait mes rapports, et si cette même personne lisait aussi mes publications.

J’ai pensé aux deux congés maternité et aux deux congés maladie non remplacés dans notre équipe de 22 personnes.

J’ai pensé aux pots de départs, pour retraite ou promotion ailleurs, et aux postes perdus qui n’avaient pas été remplacés.

J’ai pensé aux 11 ans de CDD de Sophia, ingénieur de recherche, qui ne pouvait pas louer un appart sans CDI, ni faire un emprunt à la banque.

J’ai pensé au courage de Pedro, qui a démissionné de son poste CR1 au CNRS pour aller faire de l’agriculture bio.

J’ai pensé aux dizaines de milliers d’euros que j’ai avancés de ma pochepour m’inscrire à des congrès internationaux très coûteux.

Je me suis souvenu d’avoir mangé une pomme et un sandwich en dehors du congrès pendant que nos collègues de l’industrie pharmaceutique allaient au banquet.

J’ai pensé au Crédit Impôt Recherche, passé de 1.5 milliards à 6 milliards annuels (soit deux fois le budget du CNRS) sous la présidence Sarkozy.

J’ai pensé au Président Hollande, puis au Président Macron qui ont continué sciemment ce hold-upqui fait que je passe mon temps à écrire des projets ANR.

J’ai pensé à tous mes collègues à qui l’ont fait gérer la pénurie issue du hold-up.

J’ai pensé à tous les projets ANR que j’ai écrits, et qui n’ont pas été sélectionnés.

J’ai pensé à ce projet ANR franco-allemand, qui n’a eu aucune critique négative, mais dont l’évaluation a tellement duré qu’on m’a dit de la redéposer tel quel un an après, et qu’on m’a finalement refusé faute de crédits.

J’ai pensé à l’appel Flash de l’ANR sur le coronavirus, qui vient juste d’être publié.

J’ai pensé que je pourrais arrêter d’écrire des projets ANR.

Mais j’ai pensé ensuite aux précaires qui travaillent sur ces projets dans notre équipe.

J’ai pensé que dans tout ça, je n’avais plus le temps de faire de la recherche comme je le souhaitais, ce pour quoi j’avais signé.

J’ai pensé que nous avions momentanément perdu la partie.

Je me suis demandé si tout cela était vraiment utile pour la société, et si j’étais toujours passionné par ce métier ?

Je me suis souvent demandé si j’allais changer pour un boulot inintéressant, nuisible pour la société et pour lequel on me paierait cher ?

Non, en fait.

J’espère par ma voix avoir fait entendre la colère légitime très présente dans le milieu universitaire et de la recherche publique en général. »

La crise du coronavirus est un scandale d’Etat : les libéraux ont préféré priver un laboratoire de recherche de quelques centaines de milliers d’euros et, aujourd’hui, la facture de la mise à l’arrêt de la France va coûter des milliards !

Alors, oui, il faut changer le système.

Les Tartuffes

L’épidémie de coronavirus a des effets inattendus chez ceux qui siègent à l’Elysée, à Matignon ou à Bercy. Emmanuel Macron veut « interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de la démocratie. »

Bruno Le Maire a emboîté le pas au président et constaté que « il y aura dans l’histoire de l’économie mondiale un avant et un après coronavirus » ; il prône une révision de l’organisation de la mondialisation.

On pourrait croire à une conversion idéologique radicale, si on ne se rappelait pas que le président de la République d’aujourd’hui a été ministre de l’économie hier, qu’il a reçu encore récemment le patron de BlackRock à l’Elysée et le gratin des multinationales à Versailles, alors que toutes leurs productions ont été délocalisées en Chine et dans des pays à bas coût salarial, ou sous-traité leurs principales activités dans ces mêmes pays. 

Il est curieux de voir les dirigeants de la France découvrir tout à coup que 80 % des principes actifs des médicaments sont importés de Chine.

Il est encore plus curieux de voir le président qui casse le service public de santé rendre hommage aux personnels hospitaliers « engagés avec dévouement et efficacité », alors qu’il est resté sourd à leurs revendications (et à leurs grèves) depuis plus d’un an.

On peut s’étonner, aussi, de l’entendre évoquer les faiblesses de la démocratie quand il utilise le 49-3 pour faire adopter la réforme des retraites sans débat, humiliant l’Assemblée nationale.

Néanmoins, soyons rassurés, les entreprises seront mieux soutenues que les salariés : Macron a demandé au gouvernement de préparer un plan de relance français et européen, sans que le ruissellement soit assuré.

Alors, il ne peut pas être question d’union sacrée autour du président de la République. Les luttes sociales doivent se poursuivre et même s’intensifier dès l’éloignement de l’épidémie.

Plus le capitalisme apparaît incapable de répondre aux besoins de l’humanité, plus le changement de régime est à portée de bulletin de vote.

Tout est fait pour faire face

Trois médecins, le professeur André Grimaldi (Pitié-Salpêtrière), l’hépatologue Anne Gervais Hasenknopf (Louis-Mourier à Colombes) et le cardiologue Olivier Milleron (Bichat-Claude Bernard) lancent un appel au secours dans une tribune publiée dans le Monde, sous le titre : ‘’L’hôpital public ne peut pas fonctionner comme une clinique privée qui choisit ses patients pour optimiser sa plomberie’’.

L’épidémie du coronavirus bouleverse tout, écrivent-ils, et « tout est fait pour faire face et c’est bien ».

Leur tribune dénonce la politique de santé poursuivie depuis de trop nombreuses années :

« La santé publique percute le concept de ‘’l’hôpital de flux’’, celui où pas un lit ne doit être libre car c’est du ‘’manque à gagner’’ à l’ère de la tarification à l’activité (T2A) (…) On découvre s’il en était besoin, l’aberration d’un financement de l’hôpital majoritairement par la tarification à l’activité : l’impossibilité d’avoir des taux d’occupation des lits à 100 % (…) Le nouveau coronavirus a le mérite de rappeler des évidences : on ne paie pas des pompiers simplement pour qu’ils aillent au feu, on les souhaite présents et prêts dans leur caserne, même quand ils ne font que briquer leur camion en attendant la sirène. »

Les trois médecins dénoncent la situation devant laquelle ils vont se trouver avec des lits vides en prévision « d’un afflux éventuel de patients » et donc une baisse d’activité qui va pénaliser les hôpitaux publics en raison de la tarification à l’acte. Ils sont d’autant plus critiques que « le candidat Macron avait promis la fin du financement de l’hôpital public par la T2A, mais aucune proposition sérieuse alternative n’a été faite depuis trois ans. »

En la matière, les promesses ont été passées à la trappe ; le président des riches est pourtant au pied du mur et cette épidémie vient apporter une preuve supplémentaire, hélas, des choix ultralibéraux du président de la République. Les personnels hospitaliers (comme les pompiers d’ailleurs) sont en grève depuis plus d’un an sans être entendus. Emmanuel Macron, lui aussi, reste droit dans ses bottes ; il n’écoute pas les appels au secours des hospitaliers ; pis encore, en pleine crise, il a envoyé Agnès Buzyn en campagne à Paris.

La tribune des trois médecins est un énième appel au secours pour sauver l’hôpital public. Avec aussi peu de chance d’être entendu, malgré l’urgence vitale engendrée par l’épidémie. Car, au fond, comme ils l’ont constaté, « tout est fait pour faire face et tout est bien ». Quand le Covid-19 sera vaincu, l’hôpital public redeviendra l’hôpital de flux et sa tarification à l’acte.

Culottés !

Les patrons français, mais les autres aussi sans doute, font preuve d’un culot démesuré. Toujours prompts à dénoncer les charges sociales (quand il s’agit de salaires différés et socialisés) insupportables et les impôts trop lourds (quand il s’agit de participer à l’organisation des territoires facilitant leurs affaires, qu’il s’agisse des routes, des chemins de fer, des aéroports, des écoles, collèges, lycées et universités formant leurs futurs employés, des hôpitaux, etc.), ils n’hésitent pas à exiger des aides de l’Etat en permanence.

Xavier Niel, qui doit le début de sa fortune au ‘’Minitel rose’’ (l’argent, pour certains n’a ni odeur, ni morale), a été sollicité pour reprendre les éditions du quotidien France Antilles, le dernier vestige du groupe Hersant (il était encore la propriété d’une petite-fille du papivore, Aude Jacques-Ruettard).

On pouvait s’interroger sur les motivations de son attrait soudain pour la presse régionale d’outre-mer. En fait, l’opération ne va pas coûter cher au patron de Free : le financement de son offre proviendra pour moitié de fonds publics et il ne devrait conserver que 126 salariés, dont 43 journalistes pour faire des quotidiens pour la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane.

Niel, actionnaire du groupe du Monde, n’est donc pas le sauveur dont rêvaient les salariés. Les trois départements auront doit (pour combien de temps ?) à une information aseptisée et rabougrie. De qui se moquent Niel et ceux qui, à l’Elysée, à Matignon et à Bercy, l’ont sollicité ?

Geoffroy Roux de Bézieux, lui, révèle qu’il a envoyé un « petit mot à Jean-Michel Blanquer » au prétexte que « L’Éducation nationale annule les sorties scolaires, ce qu’on comprend parfaitement […] mais je pense qu’elle devrait payer une partie de ce qui est dû. »

Le président du MEDEF ne doute de rien, lui qui n’a pas de mots trop durs pour condamner le poids trop élevé des impôts.

Agnès Buzyn, elle, était ministre de la santé et a versé une larme en quittant son bureau après que Macron lui eut intimé l’ordre de se porter candidate à la mairie de Paris après les péripéties sexuelles et informatiques de Benjamin Griveaux.

Il faut préciser que, auparavant, la grande bourgeoise avait refusé cette mission impossible.

Mais elle se prête au jeu avec une avidité étonnante pour une candidate des travaux forcés. Pour donner le change, elle multiplie bourdes et mensonges, résultats d’une impréparation de l’impétrante. Et même Paris Match transformé en bulletin de propagande pour sa cause éprouve les pires difficultés à la rendre crédible.

Sur BFM Paris, elle aussi convoquée par le parti du président, Agnès Buzyn a osé déclarer :

« Si je suis maire, j’aiderai les hôpitaux parce qu’ils ont été insuffisamment aidés par la mairie de Paris, notamment en termes de logement des infirmières, ce sera ma priorité. »

Ian Brossat, adjoint au logement d’Anne Hidalgo, candidat dans le 20e arrondissement et porte-parole du Parti communiste, lui a répondu sèchement

« On atteint quel niveau de foutage de gueule, là ? Un an de grève, des milliers de démissions administratives, un ministère abandonné en rase campagne, et elle fait la leçon ? »

Un représentant de la Confédération nationale du logement (CNL) à la commission d’attribution de Paris Habitat, outré de la mauvaise foi de Buzyn, a ajouté :

« Nous attribuons une centaine de logements par séance. Parmi les bénéficiaires, il y a à chaque fois 5 à 6 agents des hôpitaux. Compte tenu de leurs horaires de travail décalés, ils font partie des dossiers sur lesquels nous sommes très vigilants. Pareil pour d’autres métiers, comme les éboueurs ou les auxiliaires de puériculture par exemple. »

Et Ian Brossat a même précisé que, depuis 2017, la mairie de Paris a réservé 500 logements sociaux aux personnels hospitaliers, en liaison avec le ministère. Agnès Buzyn ne pouvait pas ignorer ce qui n’est pas un détail.

Décidément, elle sera une aussi piètre élue municipale qu’elle fut une piètre ministre de la santé, précipitant la catastrophe de l’hôpital public.

Xavier Niel, Geoffroy Roux de Bézieux et Agnès Buzyn, dignes symboles d’une caste, celle des nantis sans scrupules. Culottés, très culottés.

Pour des femmes libérées

L’Humanité consacre son édition du jour à la lutte des femmes. Une très belle livraison, profondément révolutionnaire dans l’ensemble de son contenu.

D’autres glorifient la ‘’journée de la femme’’ (et retrouverons leurs accents machistes et retomberons dans le patriarcat, L’Humanité, elle, parle de la journée de lutte pour les droits des femmes. Nuance d’importance.

Du long et captivant entretien avec la philosophe Stéphanie Roza, chargée de recherche au CNRS, à propos de son livre ‘’La Gauche contre les Lumières ?’’ (Fayard, 208 pages, 18 euros), j’ai retenu ces quelques phrases, terribles et terrifiantes mais tellement justes :

« On assiste à une racialisation et une confessionnalisation du débat qui sont profondément délétères parce qu’elles nous font entrer dans une logique de confrontation. Toutes les idéologies de gauche se sont affaiblies ces dernières années. C’est la toile de fond que je décris dans mon livre. Or, au lieu de se rassembler pour trouver des solutions collectives, on se détruit mutuellement. Des jeunes qui ont envie de combattre toutes les oppressions, découvrent un champ de bataille où les gens s’insultent, où l’on est incapable de trancher les débats démocratiquement. Le féminisme intersectionnel est aussi un courant qui nous vient d’outre-Atlantique. Je ne connais pas suffisamment les Etats-Unis, mais certains militants estiment que la barrière des races est tellement importante que, dans un premier temps, organiser les Noirs à part se justifie. En France, il n’y a jamais eu de ségrégation légale sur notre sol. On a connu une autre configuration avec les colonies. Il y a du racisme, mais la barrière est moins hermétique. En France, séparer les gens en fonction de leur ethnie est donc une régression terrifiante. »

Que ceux qui ne veulent pas participer à une union à gauche pour combattre le macronisme (ils se reconnaîtront) lisent ces lignes et, surtout, en tirent les leçons qui s’imposent.

Que le président de la République, pourfendeur déclaré d’un séparatisme qui n’existe que dans son discours, lise la chute des réflexions de Stéphanie Roza.

Et la France pourrait s’en porter mieux. Les femmes en premier lieu.

La liberté de Miss Islande

L’homme qui est aujourd’hui premier ministre, Edouard Philippe, souffre assurément de perte de mémoire (à moins qu’il ne feigne l’amnésie). Peu importe au fond, le résultat est aussi grave dans un cas comme dans l’autre pour la démocratie d’un pays où le concept est désormais un mot qui se vide de son sens.

Il a annoncé le recours à l’article 49-3 de la constitution pour faire adopter la loi sur la réforme des retraites quand, en juillet 2016, le député Edouard Philippe, courroucé et même indigné, avait quitté l’hémicycle du Palais-Bourbon quand Manuel Valls avait annoncé le recours au même article 49-3 pour faire adopter une loi travail œuvre d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie.

Il serait sans doute risible d’écouter les explications entre les deux personnages qui nous gouvernent.

Le spectacle est désespérant et le bon peuple assiste, comme impuissant, à un jeu de rôle dramatique pour les institutions et la démocratie. Combien de citoyens vont encore se détourner des urnes après un tel épisode : à quoi cela sert-il de voter si les décisions sont imposées par les premiers de cordée ?

Il faut le répéter au risque d’être ennuyeux : il ne faut jamais désespérer et il faut poursuivre la lutte.

J’ai trouvé dans le dernier livre, épatant, de l’autrice islandaise Audur Ava Olafsdottir, Miss Islande, de nouveaux arguments pour ne pas abandonner la lutte.

Son héroïne, Hekla, une jeune islandaise belle et intelligente, rêve de devenir écrivaine. Dans un pays exagérément patriarcal, elle se heurte aux interdits d’une société bien-pensante où la femme est confinée à la reproduction et aux tâches ménagères, sûrement pas à l’écriture. Le cercle des poètes de Reykjavik qui se réunit au café Mokka est réservé aux hommes. Dans ce pays aux dimensions réduites et gelé, les personnages, les femmes mais aussi les hommes, souffrent des préjugés accumulés et pesants, à l’image de Jon John, homosexuel moqué et brimé, contraint de cacher son homosexualité.

Mais Hekla est opiniâtre, elle lutte parce qu’elle est libre et elle finira de s’affranchir parce qu’elle est libre de penser et de rejeter une société sclérosée, qui n’aspire qu’à protéger un vieux monde.

Hekla est aux antipodes des Emmanuel Macron et Edouard Philippe ; elle est l’avenir et elle nous promet d’aller vers un nouveau monde pour peu qu’on n’abandonne pas la lutte et qu’on chasse les préjugés, les interdits et les discours bien-pensants.

Partout, et pas seulement en Islande, notre liberté de pensée est certes menacée, mais elle reste notre bien le plus précieux pour faire reculer obscurantisme, préjugés, lois liberticides et antisociales ; alors préservons cette liberté et utilisons-la.

(Audur Ava Olafsdottir, Miss Islande, éditions Zulma)