Blog de Michel Diard

La Chouette qui hioque

Petits arrangements autour d’une table

Quand la prétendue majorité (au Parlement, mais pas dans les urnes) tangue à propos de la réforme des retraites, on se fait ‘’une bouffe’’ à l’Elysée, avec des invités triés sur le volet. Si on en croit Le Monde, la liste des invités (ils étaient quand même vingt et un) n’a pas été communiquée ; secret d’Etat ? Au travers des lignes des plumitifs de service, on peut croire que Richard Ferrand, l’ex-président de l’Assemblée nationale, renvoyé séchement par les électeurs en juin, a partagé un plateau de fruits de mer (huîtres, bulots et crevettes) avec les principaux ministres (de poids, précise le quotidien vespéral), chefs de groupes au Parlement et présidents de partis.

Les journalistes (femmes) du Monde n’étaient pas invitées, mais elles ont néanmoins rapporté deux phrases prononcées par le président autiste et toujours aussi autoritaire : « Il n’y a ici qu’une seule personne qui a pris en conscience son risque et amené le sujet devant les électeurs, c’est moi », et « Un amendement, c’est beaucoup moins con que de faire des négos qui iront dans le mur ». Tout est dit sur la méthode du président de la République pour régler une question qui intéresse tous les citoyens.

C’est donc autour du fameux plateau de fruits de mer que c’est solutionné le maltendu entre ceux qui voulaient passer en force par un amendement et, s’il le fallait l’arme du 49.3, et ceux qui voulaient privilégier un débat.

Selon Le Monde, « Le chef de l’Etat, un brin agacé, accepte de tendre la main aux syndicats en ouvrant les concertations dès jeudi 29 septembre – mais pas de « négociations » – pour deux mois, maximum. A l’issue de ces concertations – rapides –, un texte entièrement dédié à la réforme verrait le jour, engloberait tous les volets – âge de départ, pénibilité, carrières longues, pension minimale… – et serait débattu en décembre, pour un vote dans la foulée en janvier 2023. Mais si d’aventure les partenaires sociaux refusaient encore de jouer le jeu des concertations, l’amendement serait intégré immédiatement au PLFSS en cours d’examen. »

Il paraît que François Bayrou est sorti du dîner soulagé. Les salariés, eux, n’ont pas eu le privilège d’être conviés au dîner de l’Elysée ; en revanche, ils ont toutes les raisons d’être inquiets et de manifester.

La casse des acquis sociaux se poursuit à marche forcée ; la casse des services publics aussi : on a appris le jour même du dîner de l’Elysée que 4300 lits d’hôpitaux avaient été fermés en 2021, en pleine épidémie de Covid. Mais le sujet ne figurait pas au menu.

La méthode Macron dans toute sa plendeur, qui règle la crise systémique à coup de dîners entre amis.

La leçon italienne

L’Italie s’apprête à souffrir avec l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni et on ne se pose plus la question de savoir comment un peuple éclairé peut se jeter dans les bras des néo-fascistes. Nous pouvons observer comment, en France, la politique ultra-libérale et autoritaire d’un Emmanuel Macron conduit inexorablement l’électeur vers les marchands d’illusions les plus réactionnaires.

Si, en France, des électeurs perdus se justifient au motif que ‘’Le Pen, on n’a jamais essayé’’, en Italie, en revanche, le peuple a déjà essayé, avec Berlusconi (à plusieurs reprises et qui fait un nouveau retour au premier rang), avec La ligue de Matteo Salvini ou le Mouvement 5 étoiles de Bepe Grillo. Pour quel résultat ? Toujours plus de misère et d’inégalités.

Aujourd’hui, le danger est cependant encore plus grand avec Giorgia Meloni, père communiste qu’elle a renié après la séparation de ses parents, militante dès son plus jeune âge de l’Alliance nationale de Gianfranco Fini (qui a succédé au MSI, parti néo-fasciste). La future première ministre de la péninsule a été députée et vice-présidente de la Chambre des députés, ministre pour la jeunesse du gouvernement de Berlusconi de 2008 à 2011, les Italiens ne découvrent donc pas une nouvelle venue qui veut tout bousculer quand elle a participé à la situation dramatique actuelle. Ce n’est pas en s’associant avec Salvini et Berlusconi qu’elle fera une politique de progrès et de justice sociale, mais elle fait la démonstration qu’elle connaît très bien la façon dont fonctionne la politique et les manières d’atteindre le pouvoir.

Son programme aurait dû inquiéter les Italiens, en matière économique et sociale, mais plus encore en ce qui concerne la culture et la liberté d’expression. Sous le titre ‘’Culture et beauté, notre Renaissance’’, son programme réaffirme les fameuses racines chrétiennes chères à tous les ultra-nationalistes comme la « mise en valeur du Jubilé 2025 et de Rome, capitale de la chrétienté ».

La Meloni entend s’attaquer à toutes les libertés. Dans son programme, on relève entre autres cet engagement : « S’opposer à la ‘’cancel culture’’ et à l’iconoclasme qui menacent les symboles de notre identité ». Ce qui signifie que seront bannis ceux qui ne se réclament pas des idéaux de la chrétienté radicale (Les Fratelli d’Italia n’ont rien à envier aux Frères musulmans !) et ceux qui ne glorifient pas les croyances en l’Italie éternelle, berceau de la chrétienté : « Il est de notre devoir de protéger et de valoriser l’immense patrimoine dont nous sommes les héritiers. Soutenir et protéger la culture italienne, nos artistes, nos créateurs d’imagination, c’est projeter la nouvelle Renaissance italienne dans le futur. » ou encore : « Création d’un nouvel imaginaire italien aussi en promouvant, notamment dans les écoles, l’histoire des grands Italiens et les reconstitutions historiques. »

Ce discours, nous l’avons déjà entendu en France aussi et pas seulement de la bouche de Marine Le Pen ou d’Eric Ciotti, hélas.

Nous sommes avertis et nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas ou que Le Pen, on n’a jamais essayé. Mais, pour éviter d’essayer, encore faut-il que la gauche se réveille et ne se range pas derrière la personnalité du sauveur de la patrie en danger.

Piqure de rappel

L’Europe est bien malade ; le fascisme triomphe en Italie, rejoignant les pays ultra-réactionnaires comme la Pologne et la Hongrie et même la Suisse se joint aux mouvements rétrogrades en votant pour le recul du départ des femmes à la retraite à 65 ans au lieu de 64. Et la France ? Le Pen, Ciotti et autres Bolloré préparent l’arrivée de gouvernements, copies conformes de ceux d’Italie, Hongrie et Pologne, xénophobes, homophobes, anti-IVG, dénonçant tous les acquis sociaux.

On peut remercier l’ultra-libéralisme des Sarkozy, Hollande ou Macron qui a bien préparé le terrain et semé les graines vénéneuses.

Le climat délétère est entretenu par un système médiatique dont Vincent Bolloré est l’exemple emblématique. Le Pen Club français vient de publier un communiqué qui dénonce les méfaits du patron de Vivendi. Implacable, mais insuffisant ; l’appel aux pouvoirs publics pour se saisir du sujet est d’une rare naïveté. Néanmoins, la piqure de rappel des méfaits de Bolloré n’est pas inutile :

« Le PEN Club français alerte une nouvelle fois les pouvoirs publics et l’opinion publique sur les agissements du groupe Bolloré qui entrave explicitement, et jusqu’ici impunément, la liberté d’expression.

Rappelons les désolants épisodes ayant émaillé la prise de contrôle des médias audiovisuels par le groupe Bolloré : départs massifs de la rédaction d’I-télé (2016) suppression des émissions d’investigation et de décryptage (Zapping) à la chaîne Canal+ (2016), puis de l’émission satirique Les Guignols de l’info(2018), le licenciement de Stéphane Guy en décembre 2020, après 23 ans à Canal+, pour « déloyauté », c’est-à-dire sa prise de parole solidaire de Sébastien Thoen, lui-même éjecté pour avoir parodié une émission phare de l’une des chaînes de télévision dirigées par Bolloré, C-News.

Il s’ensuivit en 2021 la suppression de trente-huit postes à la rédaction de la station radio périphérique Europe 1. Puis, dans le domaine de la presse écrite, tout récemment (août 2022), l’éviction du rédacteur en chef politique de Paris-Match pour s’être opposé à la publication d’un article en une mettant à l’honneur un prélat ultraréactionnaire.

L’affaire Guillaume Meurice se place, elle, dans le champ éditorial — l’emprise de Bolloré dans ce secteur a déjà provoqué le départ du Président-directeur général d’Hachette-Livre, Arnaud Nourry, (2021), voire celui de la directrice des Éditions Arthème Fayard, Sophie de Closets (2022). Les prochaines manœuvres du groupe Bolloré — démantèlement du groupe Editis (Laffont, Nathan, Univers Poche, Le Robert…) afin d’acquérir, sans risque de position monopolistique, le groupe Hachette — provoquent une immense anxiété dans le milieu de l’édition, qu’il s’agisse des professionnels du livre ou des auteurs.

C’est dans ce contexte que la censure extrême d’un livre, Le Fin Mot de l’histoire de France en 200 expressions, prévu aux Éditions Le Robert — la sortie du livre a été annulée avant même qu’il soit imprimé — auquel Guillaume Meurice a participé, résonne de façon aiguë. Les faits ayant conduit à cette décision ? L’humoriste aurait commis une plaisanterie insoutenable : à l’entrée « Faire long feu », il avait apporté ce commentaire : « Expression remplacée aujourd’hui par “révéler sur Canal + les malversations de Vincent Bolloré”. » 

Tout indique qu’un nouveau pas est franchi dans le musellement de la libre expression en France exercé par un puissant groupe privé mû par une idéologie rétrograde, accentuant de façon dangereuse les effets négatifs de la concentration des médias, concentration examinée par une commission sénatoriale, il y a quelques mois : les manquements à l’éthique et la brutalité des procédures sont de l’avis du PEN Club français suffisamment graves pour que les pouvoirs publics se saisissent du sujet et que soit instituée une commission d’enquête. »

Leçons d’une assemblée

Au lendemain d’une assemblée générale de copropriété scandaleusement grotesque, où l’on a pu voir à l’œuvre une caricature de syndic, se vantant cependant d’être le premier d’entre eux, un président de séance tout entier à sa solde et des copropriétaires (dont l’appartement qu’ils occupent est souvent le seul bien) complètement perdus comme beaucoup de Français aujourd’hui devant les hausses vertigineuses des prix de l’énergie, de l’alimentation et se heurtant à une absence de perspective crédible pour s’en sortir.

Le déroulement de cette assemblée (un rendez-vous important quand il est le seul d’une collectivité à qui on cache les informations, parce que qui détient l’information détient le pouvoir) et l’attitude du président de séance m’ont immédiatement ramené aux Lettres persanes de Montesquieu (1721), quand Usbek, s’adressant à à son ami Rica, décrit les dérives du pouvoir absolu en France.

Le pouvoir absolu de l’Ancien Régime, je l’avais devant les yeux, trois cents ans plus tard, ici et après plusieurs révolutions. Hélas, toujours à recommencer.

Cette vision m’a plongé dans un abîme de réflexions et je m’interroge sur les moyens de sortir de l’état de sujétion des citoyens dans la vie quotidienne de la cité et a fortiori dans une petite communauté qu’on appelle copropriété pour reprendre les choses en main.

Mes réflexions m’ont aussi remis en mémoire quelques petites phrases extraites de la bande dessinée de Marjane Satrapi, Persepolis. La grand-mère s’adressant à sa petite fille lui glisse une formule pleine de sagesse : « Dans la vie, tu rencontreras beaucoup de cons. S’ils te blessent, dis-toi que c’est la bêtise qui les pousse à te faire du mal. Ça t’évitera de répondre à leur méchanceté. Car il n’y a rien de pire au monde que l’amertume et la vengeance. Reste toujours digne et intègre à toi-même. »

Je vais rester digne et intègre ! Et poursuivre mon combat pour la libération et l’émancipation des esprits.

Too much !

Après les obsèques d’Elizabth II, les journalistes français des chaînes de télévision sont rentrés dans leurs rédactions à Paris et nous avons l’espoir d’avoir enfin rendez-vous avec l’information. La société du spectacle s’en est donné à cœur joie pour éviter de parler des restrictions énergétiques, de l’inflation, de la réforme des retraites, des salaires à la traîne, des professeurs qui manquent et de bien d’autres problèmes du quotidien qui minent la société française. L’occasion était trop belle !

Mais il fallait que le spectacle soit beau et les Britanniques n’ont pas lésiné sur les moyens ; Le Monde a pu parler de « la vaste machinerie théâtrale » qui entoure le mythe de la monarchie et qui « fait obstacle à toute pensée critique » en présentant la tribune de l’écrivain Adam Thirwell, qui se prononce contre cette monarchie : « Je préférerais qu’elle n’existe pas », la qualifiant de « loufoquerie teintée de mysticisme ».

Adam Thirwell a vu dans toutes les manifestations consécutives aux obsèques d’Elizabeth « un drôle d’épisode collectif » et il remet les pendules à l’heure : « Il est, en effet, très beau, ce mythe du bien contre le mal, d’une monarchie qui incarnerait certaines valeurs, mais il se fourvoie sur le fond (Macron parle d’une protectrice de la « démocratie », alors qu’elle est l’incarnation même du pouvoir qui s’affranchit de l’élection !). Rappelons-nous qu’en 2019 la reine avait donné son aval à la suspension du Parlement de Boris Johnson et qu’il a fallu que la Cour suprême intervienne pour rouvrir le Parlement, jugeant une telle suspension illégale. Notre démocratie était protégée non pas par la reine, mais par la boussole morale des juristes. Voilà pourquoi il est si difficile de penser à la reine maintenant qu’elle est morte. Si elle adorait les chevaux et les chiens, ce qui la rendait fort sympathique, elle a également maintenu un régime fondé sur l’injustice. »

Depuis une dizaine de jours les images en provenance de Londres étaient belles et peignaient un pays recueilli ; la machinerie théâtrale a éclipsé toute réalité : « Alors que ce pays est en pleine crise – de la représentation, de l’économie, de l’information –, on nous demande d’observer une curieuse parenthèse : dix jours de deuil national. Résultat, tout le monde s’envoie des messages pour savoir ce que deviennent, pendant la coupure, les établissements scolaires, les rendez-vous médicaux à l’hôpital, les congrès d’affaires… Nous sommes en train de vivre un drôle d’épisode collectif, où tout le monde se retrouve à jongler entre plusieurs registres. »

Quelques voix des sujets de sa gracieuse majesté (sans majuscules) se sont élevées pour dire que, décidément, l’étalage de la Monarchie c’est vraiment ‘’too much’’.

En France, où, malgré les regrets de Macron déplorant l’absence de la figure du roi, et où le service public en a fait trop, ‘’enough is enough’’.

Paroles d’ambassadeur

Si le quotidien économique Les Echos n’existait pas, il faudrait l’inventer. La formule n’est pas belle ; elle a le mérite d’être explicite.

La Bible des patrons et la propriété de la troisème fortune de France, M. Arnault, vient de publier un article d’un certain Thibault Lanxade.

Le nom n’étant pas inconnu, Internet est venu à mon secours. Notre billetiste est le fils de l’amiral Jacques Lanxade, chef d’état-major des armées de 1991 à 1995, et de Loïse Rostan D’Ancezune. Il est donc bien né.

Devenu dirigeant d’entreprise, il a rapidement pris du galon au Medef, devenant vice-président de 2015 à 2018, chargé des petites et moyennes entreprises. Après avoir soutenu Emmanuel Macron en 2017, il a reçu une belle récompense en étant nommé (ça ne s’invente pas) ‘’ambassadeur de la mission sur l’intéressement et la participation par le ministre de l’économie et des finances et le ministre du travail’’ en octobre de la même année. Encore un machin qui ne sert à rien, sinon à récompenser des amis et à faciliter les opérations de lobbying patronal.

Thibault Lanxade a pris sa plus belle plume pour écrire dans Les Echos : « Ne nions pas la réalité : nous ne pouvons pas (encore) nous passer des énergies fossiles et encore moins de la technologie nucléaire. Nous ne pouvons pas non plus nous passer de notre industrie de défense. Nous avons de la chance : nous possédons des fleurons dans tous ces domaines. Ils peuvent nous aider à assurer notre souveraineté. Est-ce bien l’heure de les vouer aux gémonies ? »

Autrement dit, au diable la taxe sur les super-profits !

Bernard Arnault ne pouvait pas refuser de publier un tel plaidoyer en faveur des super-riches et ainsi souffler au président de la République la conduite à tenir face à l’inflation galopante. Les super-riches d’abord, les salauds de pauvres après !

Et, silence dans les rangs !

Triste spectacle

« Bouygues, RTL Group, TF1 et le groupe M6 mettent aujourd’hui un terme au projet de fusion des groupes TF1 et M6, annoncé le 17 mai 2021. »

Le communiqué commun des deux groupes pose plus de questions qu’il n’en résoud. Car, si le premier rapport de l’Autorité de la concurrence (ADLC) concluait à un refus de la nouvelle concentration dans le secteur audiovisuel, les patrons des deux groupes n’ont pas ménagé leur peine pour renverser la situation.

Ils ont multiplié les actions de lobbying auprès de Bruno Le Maire, puis ils ont fait jouer toutes leurs relations ; Le Monde rapporte que : « Hasard ou coïncidence, Martin Bouygues s’était également rapproché d’Emmanuel Macron, ces derniers mois. Le 16 mai, l’homme d’affaires et le président de la République, qui ne se connaissaient pas vraiment, ont dîné ensemble avec leurs épouses et en compagnie du couple Sarkozy. » Sarkozy, l’abonné aux tribunaux, est décidément omniprésent quand il s’agit d’affaires, de médias et de relations.

La concentration avait semblé acquise quand le mandat d’Isabelle de Silva à la présidence de l’ADL (hostile au projet) n’avait pas été renouvelé. Elle tendait à prouver qu’Emmanuel Macron était favorable à la fusion TF1-M6.

Les deux groupes sont fort marris et le disent dans leur communiqué : « Les parties déplorent que l’Autorité de la Concurrence n’ait pas pris en compte l’ampleur et la vitesse des mutations du secteur de l’audiovisuel français. Elles restent convaincues que la fusion des groupes TF1 et M6 aurait été une réponse appropriée aux défis découlant de la concurrence accélérée avec les plateformes internationales. »

De nombreuses questions restent en suspend. Pourquoi une telle concentration, logique en système capitaliste et ultralibéliste, a-t-elle échoué ? Quel rôle a joué le président de la République ? La décision s’inscrit-elle dans les luttes au sommet du pouvoir pour l’élection présidentielle de 2027 ? Emmanuel Macron va-t-il se servir de ce non-évènement pour achever la démolition d’un service public de l’audiovisuel quand la présidente de France Télévisions appelait de ses vœux une fusion lui permettant de réclamer davantage de publicité sur ses chaînes ?

Les réponses nous manquent.

Le projet TF1-M6 était ouvert également à Patrick Drahi qui avait déjà acté le rachat de TFX et 6ter ; comment va réagir le groupe Altice, dont les appétits en matière de chaînes de télévision est stoppé ?

Mais, surtout, qui va racheter les filiales d’un groupe allemand Bertelsmann (TF1 et RTL), pressé de céder ses médias en France ? Le calendrier est serré, car l’autorisation de diffusion des chaînes du groupe M6 doit être renouvelé au printemps ; les règles prévoient l’interdiction de vendre pendant les cinq ans suivant le renouvellement. Il serait étonnant que Bertelsmann attende encore cinq ans pour quitter le marché français.

La situation des chaînes privées est inquiétante et vient se rajouter aux débats sur l’avenir du service public après la suppression de la redevance.

La fin de l’année 2022 et l’année 2023 seront particulièrement agitées et, dans ces jeux à coup de milliards, les citoyens ne seront au mieux que des spectateurs. Car, une fois encore, « l’esprit des affaires l’a emporté sur les affaires de l’esprit » (Jack Ralite) ou encore « les affaires, la politique et les médias sont devenus désespérement entremêlés en France » (The Economist).

Quand les économistes sont perdus

Olivier Passet, directeur de la recherche au sein de l’institut privé Xerfi, spécialisé dans l’analyse économique, n’hésite pas à écrire que « rarement nos représentations économiques n’ont été aussi violemment disqualifiées par l’observation des faits. »

On savait que les économistes, toujours plongés dans les cours de la bourse, les profits et les dividendes, étaient de piètres analystes, mais voilà qu’un des leurs jette un pavé dans la mare et les disqualifie. Ce sont toutes les thèses sur le libéralisme qui sont discréditées. Olivier Passet « souligne trois anomalies majeures qui sont autant d’énigmes pour la théorie économique ».

« La première anomalie c’est le découplage inédit de la croissance et de l’emploi. Scruter l’économie française en 2022, c’est scruter une économie évoluant très en dessous de ses capacités (de son potentiel comme on dit) (…) Ce que confirme l’OCDE, qui considère le PIB français comme étant encore inférieur de 2% à son potentiel (…) Les immobilisations et l’emploi ont résisté dans un premier temps, ce qui aurait dû générer logiquement une situation de sureffectif, défavorable à une reprise de l’emploi ou de l’investissement par la suite. Or ce n’est pas du tout ce que l’on observe.  L’emploi est reparti dès la fin 2020, a dépassé ses niveaux d’avant crise dès début 2021 en dépit des rechutes sanitaires, et surplombe désormais de plus de 800 000 ses niveaux pré-covid. Les difficultés de recrutement sont à leurs zéniths (…) Et in fine nous parvenons à ce grand paradoxe : sur 3 ans l’économie a connu sa pire performance de croissance de l’après-guerre, alors que les créations d’emplois sur la même période sont à un quasi-record historique, à plus d’un million, niveau qui n’a été dépassé que lors de l’euphorie de la bulle internet au tournant des années 90-2000. »

L’économiste de Xerfi a relevé une deuxième anomalie qui, pour lui, est une deuxième énigme : « Après deux chocs contraires majeurs les agents privés conservent une situation d’aisance financière qui défie les pronostics (…) Une aisance que confirment les données bancaires les plus récentes sur le niveau de cash des agents privés : le niveau d’épargne financière, notamment la composante la plus liquide, demeure à des niveaux élevés de façon atypique. Le résultat recouvre bien sûr de fortes disparités au plan individuel, mais il n’en bouscule pas moins nos représentations standards. »

Olivier Passet a pu remarquer un dysfonctionnement étonnant : « Alors que l’inflation s’infiltre de plus en plus profondément dans l’économie, que les taux d’intérêt remontent, que la récession mondiale paraît inévitable, les Bourses vacillent mais résistent encore sur leur niveau d’avant Covid (…) Des taux d’intérêt dont le niveau défie ce que nous croyions savoir sur leur mode de formation (…) Une règle qui disait en substance qu’un taux court intègre a minima l’inflation courante pour protéger les épargnants, plus une prime sanctionnant le fait que l’inflation s’écarte de sa cible et que l’activité s’éloigne de son sentier soutenable non inflationniste. Si l’on appliquait cette règle aujourd’hui, les taux courts devraient voisiner 14% aux États-Unis et 12% en Europe. »

Sa conclusion est un camouflet à tous les économistes, y compris ceux qui soutiennent avoir des réponses à tout comme Macron et Le Maire : « Bref, l’économie contemporaine, mettant en échec nos représentations standards dominées par le paradigme de l’équilibre, qui ont la vie dure, emboîte les déséquilibres, des déséquilibres qui eux aussi ont la vie dure. Et plus que jamais nos outils d’analyse, nous poussent à la faute d’interprétation et à la production de fake news, attendant une mise à jour sans cesse reportée. »

Sans commentaire.

Où sont les syndicats de journalistes ?

Il y a deux ans de cela, dans mon dernier essai, Journalistes, brisez vos menottes de l’esprit, j’exhortais mes consoeurs et mes confrères à réagir à une confiscation sans précédent de l’information et plus généralement de la culture. Etais-je assez naïf pour croire encore à une mobilisation d’une profession malmenée et agressée chaque jour davantage, avec des appels réitérés et indignés de ses syndicats qui, hier, savaient encore dénoncer ceux qui font main basse sur l’information.

Les agressions sont quotidiennes ; Vincent Bolloré écarte Bruno Jeudy de la rédaction de Paris Match et il appelle Laurence Ferrari à la rédaction en chef du service politique du magazine ; faut-il préciser que l’impétrante a donné suffisamment de gages de docilité à Bolloré sur CNews, où elle continuera d’ailleurs à présenter l’émission Punchline, en se tenant à l’écart de la longue grève à iTélé. Aujourd’hui, on apprend que Vincent Bolloré a fait suspendre la parution d’un livre, commandé par les éditions Le Robert, à Guillaume Meurice et Nathalie Gendrot, Le fin mot de l’histoire en 200 expressions, faisant évoquer des risques de contentieux. A l’Elysée aussi, Emmanuel Macron se penche sur le contrôle de l’information en embauchant Frédéric Michel, en provenance directe de l’empire Murdoch, le père de Fox News.

Les syndicats de journalistes publient des communiqués, qu’Emmanuel Macron et Vincent Bolloré, hautains et méprisants, ne liront même pas. J’ai la nostalgie d’une époque où, à chaque méfait de Robert Hersant, l’Union nationale des syndicats de journalistes (UNSJ) appelait à la grève nationale ; le mot d’ordre était suivi largement dans toutes les rédactions. Il me sera rétorqué que, malgré tout, les puissants ont fait main basse sur tous les grands médias et que nos grèves ont été stériles. A ceux qui osent le prétendre, je répondrai de façon provocatrice : et si nous n’avions rien fait, où en serions-nous aujourd’hui ?

Les syndicats de journalistes, à commencer par celui dont je suis membre, subissent les événements et les actes de censure, les concentrations ; leur inaction me pèse. Ils doivent mettre mon indignation au crédit de mon âge avancé et de la sénilité dont ils me croient atteint. Ou de mon incompréhension de la situation nouvelle, d’un état du monde politique et syndical compliqué et incompréhensible pour un vieux journaliste d’hier.

Je persiste à m’indigner ; et à penser que le rôle d’un syndicat est d’éclairer les salariés et à les appeler à débattre des formes d’actions appropriées. Pas de rédiger des communiqués qui répètent toujours les mêmes refrains et servent de cache-sexe à leur impavidité, alors que les attentes sont grandes dans les rédactions. Seules celles du service public de l’audiovisuel semblent ne pas subir. Hélas.

Pour terminer ce billet, je voudrais rappeler aux journalistes qui, comme Laurence Ferrari, se rangent du côté des Bolloré ou Arnault qui leur donnent des os à ronger, ces phrases de Jean-Maurice Hermann à propos de l’éthique des journalistes : « La liberté pour un journaliste, c’est de pouvoir écrire ou parler conformément à ses opinions, d’orienter son travail dans le sens qu’il croit juste et utile. Quelles que soient les conditions légales et économiques et quel que soit son talent, le journaliste qui accepterait, par souci de lucre ou de carrière, de défendre indifféremment n’importe quelle thèse serait plus méprisable que la dernière des prostituées qui, elle, ne vend que son corps et y a souvent été contrainte par les injustices sociales. »

Jean-Maurice Hermann a écrit ces lignes en 1977 ; elles n’ont pas vieilli, même dans le contexte actuel. Je réitère : mais où sont les syndicats ?

Bolloré pire que Murdoch

David Colon, professeur d’histoire à Science Po et spécialiste de la propagande, vient de publier Rupert Murdoch, l’empereur des médias qui manipule le monde aux Editions Tallandier. Olivier Tesquet, journaliste à Télérama, a eu un entretien avec l’auteur dans lequel on peut lire à propos du processus de constitution de l’empire Murdoch :

« C’est d’abord l’application de principes qui lui ont été enseignés par son maître à penser, lord Beaverbrook (fondateur du Daily Express et premier grand baron de la presse britannique après la Première Guerre mondiale) : faire des tabloïds bas de gamme destinés à un public populaire, qui se concentrent sur le crime, les célébrités et le sexe. Cela se traduit en même temps par l’application de principes de gestion qui voient Murdoch remplacer les journalistes assignés au suivi de la vie politique ou économique par de médiocres fait-diversiers pour qui une carrière au sein de la pieuvre News Corp est enviable, avec des possibilités d’ascension très rapides. Il en résulte un constat choquant : Murdoch (naturalisé américain depuis 1985) est sans doute le premier employeur de journalistes au monde tout en ayant avec constance manifesté le plus grand mépris à l’égard des règles éthiques du journalisme. Il estime que la finalité première de ses médias est de répondre aux attentes du public, sans considération pour la recherche de la vérité, ce qui l’a conduit depuis longtemps à diffuser de fausses informations ou des théories du complot. »

Voilà de quoi faire frémir ceux qui croient encore à la démocratie et à la necessaire liberté des journalistes.

Le journaliste n’a pas manqué de faire un rapprochement avec le cheminement de Vincent Bolloré en France. La réponse de l’universitaire est saisissante :

« J’ai écrit ce livre dans l’espoir que nous prenions collectivement conscience de ce qu’implique la concentration des médias. Bien sûr, Bolloré et Murdoch présentent des similitudes. Comme l’Australien, le Français semble vouloir renforcer son pouvoir dans l’univers des médias, du divertissement et de l’édition. Comme lui, il recourt à la propriété croisée, qui permet de posséder à la fois journaux, stations de radio et chaînes de télévision. CNews suit la même démarche politique que Fox. Mais la vraie différence, c’est la prégnance du fait religieux : jamais Murdoch n’aurait diffusé de messe en direct — Vincent Bolloré l’a fait avec CNews lors de l’Assomption en 2021. »

David Colon, avec son livre, est un lanceur d’alerte : l’information est en grand danger en France avec ces patrons milliardaires qui ont fait main basse sur les médias, écrits et audiovisuels, l’édition et la culture.

Ces quelques phrases viennent alimenter le nécessaire débat sur la liberté d’informer, quand le débat a été tronqué au Sénat par des Bolloré, Arnaud et consorts, plus menteurs les uns que les autres.

L’information est quasiment passée inaperçue, mais elle est inquiétante, terriblement. Emmanuel Macron a embauché un nouveau communicant, Frédéric Michel, un proche de la famille Murdoch et du New Labor de Tony Blair. Les journalistes sont prévenus : attention aux « fake news » !

La mort du Commonwealth

Mon ami Paco, éminent journaliste espagnol, vient de publier un article relatif à l’avenir du Commonwealth après la mort d’Elizabeth II. L’analyse est éclairante ; il semble que le Commonwealth ait vécu et que les partisans de la république sont de plus en nombreux.

Héritage de l’ancien Empire britannique et du colonialisme, il est un conglomérat en voie de décomposition et d’éclatement. Sur les 56 pays membres, on compte en effet aujourd’hui 36 républiques et 5 ont un souverain autre que celui proclamé à Londres.

Paco cite un article d’une consoeur, Menaka Guruswamy de l’Indian Express, paru en août dernier et qui contestait la participation des athlètes de son immense pays aux Jeux du Commonwealth : « Ce que les pays participant à ces Jeux ont en commun, c’est que la Grande-Bretagne nous a pris notre richesse. Cette « richesse commune » [c’est le sens littéral de Commonwealth] est maintenant la richesse britannique. »

La journaliste, jeune juriste, rapporte Paco, « faisait partie de l’équipe qui a fait passer devant la Cour suprême de l’Inde un amendement juridique à ce qu’elle a décrit comme ‘’la libération des Indiens LGBTQI de la sinistre section 377 du Code pénal indien’’ qui était en place depuis 1860, c’est-à-dire depuis l’époque du Raj, c’est-à-dire de la domination britannique, qui signifiait la dépénalisation de l’homosexualité en Inde. »

C’est sur ce terreau contestataire des vestiges de l’empire colonial que de nombreux pays membres du Commonwealth veulent s’émanciper de ce qui n’est rien de plus « qu’un club post-colonial avec peu d’influence dans le monde moderne ».

En Nouvelle-Zélande, au Canada, en Jamaïque, les populations sont nombreuses à vouloir imiter les îles de la Barbade, qui ont opté pour la république le 30 novembre 2021. Et, dans de nombreux pays, des référendums sont inscrits à l’ordre du jour.

La mort d’Elizabeth peut accélèrer le désir d’amancipation des populations. Et c’est une page du colonialisme qui va sans doute se tourner.

Les émules de Trump

Les Eats-Unis son un curieux pays ; les universités d’entreprises y sont nombreuses, mais moins réputées que les universités, publiques et privées, qui peuvent recevoir chacune des subventions publiques ou privées.

En revanche, il existe des universités confessionnelles, catholiques comme celle de Washington ou de Georgetown, évangéliques (qui soutiennent ouvertement Donald Trump). A New York, on trouve aussi une université juive, la Yeshiva University, fondée en 1886, pour promouvoir l’étude du Talmud.

Elle accueille plus 6000 étudiants et délivre des diplômes dans des spécialités comme la biologie, la psychologie, la comptabilité, etc.

Quelques étudiants LGBTQ avaient osé créer un club, le Yeshiva University Pride Alliance, en 2018, et avait demandé la reconnaissance en tant qu’association agréée pour pouvoir organiser réunions ou conférences.

Les étudiants avaient avancé que l’université Yeshiva est ‘’ouverte’’ et accueille des étudiants non juifs ; un juge avait estimé que le refus de la direction n’était pas fondé.

Furieuse les dirigeants de la Yeshiva ont saisi la Cour suprême des Eats-Unis avec des arguments atterrants :« En tant qu’université juive profondément religieuse, Yeshiva ne peut pas se plier à cet ordre, parce qu’il viole ses convictions religieuses sincères sur les valeurs de la Torah à transmettre aux étudiants ».

Doit-on s’étonner que, après sa récente décision condamnant l’avortement, la Cour suprême ait donné raison à la direction de l’université Yeshiva, débouté l’association des étudiants LGBTQ et suspendu la décision du juge sans motiver sa décision ?

L’ombre de Trump plane sur les Etats-Unis !

Université privée !

A quoi sert l’école et l’université ? La question peut sembler absurde si on considère que l’éduction nationale est un investissement pour former les citoyens et leur permettre d’acquérir les savoirs fondamentaux et, selon le niveau atteint, à pouvoir s’adapter en permanence à un emploi. Cela signifie que l’université, par exemple, ne prépare pas à l’emploi des cadres et dirigeants chez Peugeot, Renault, à la BNP Paribas ou ailleurs, mais elle prépare à une formation générale et théorique pour s’intégrer à n’importe quel process de travail à une époque où les changements d’entreprises se multiplient au cours d’une carrière.

Les critiques sont aussi vieilles que le patronat : les jeunes ne sont pas assez préparés à la vie de leurs entreprises. Avec plus ou moins de véhémence. Car il y eut des époques où de nombreux patrons considéraient encore que l’entreprise devait être aussi un lieu de formation pour les jeunes diplômés récemment embauchés ou pour les changements de stratégies internes.

De sondage en sondage, et compte tenu de l’évolution du mode de gouvernance de l’entreprise à la mode libérale, chaque année les critiques se font plus virulentes : l’université doit évoluer et s’orienter vers davantage de ‘’professionnalisation’’, le grand mot est lâché ! Dans les entreprises, on veut des jeunes diplômés immédiatement opérationnels.  Sous ce prétexte fallacieux, de nombreux groupes ont créé des universités d’entreprises, à l’image d’Accor, de PSA, Gefco, Orange, Airbus, SNCR Réseau, Véolia, Capgimini, etc. Aujourd’hui, on dénombre environ une centaine d’universités d’entreprises en France et les initiateurs s’interrogent en permanence sur les évolutions leurs formations pour répondre à leurs besoins immédiats.

Trois enseignants en école de management de Lyon, Grenoble et Clermont-Ferrand ont signé une contribution sur le site The Conversation dans laquelle ils se sentent autoriser à affirmer que « les universités d’entreprises sont des acteurs clés du monde de l’éducation. » Au diable l’éducation nationale et l’université !

Leur argumentation ne surprend donc pas : « À l’heure où l’entreprise devient société à mission, où la responsabilité sociétale des entreprises (RSEest au cœur des réflexions stratégiques, elles jouent un rôle essentiel dans l’appropriation de cette dynamique historique nouvelle. En s’ouvrant sur la société, à un moment où incertitude, brouillard, ruptures et chocs sont devenus le quotidien des organisations, les universités d’entreprises pourront renforcer leurs capacités d’anticipation et leur légitimité, contribuant ainsi pour le meilleur à la performance durable de leur maison mère. »

Pour ‘’améliorer la performance de la maison-mère’’ et augmenter les dividendes, vive le libéralisme conquérant et vive ‘’l’université privée’’ !

Des sommes considérables sont ainsi détournées de la taxe dite d’apprentissage vers les universités privées au détriment des vraies universités, prétendument autonomes depuis la loi Pécresse ; manquant cruellement d’argent, ces dernières sont contraintes de se tourner vers des financements d’entreprises imposant des inflexions dans le contenu des diplômes.

C’est cela aussi, le libéralisme.

Honni soit qui mal y pense !

Peu m’importe la mauvaise réputation, je ne porterai pas le deuil de la reine Elizabeth, à l’inverse du service public de l’audiovisuel (télévision et radio, dans un même élan) qui s’est vautré dans l’information ‘’people’’.

Le journal de France 2 a battu tous les records en proposant une édition spéciale d’une longueur insensée. Mais en oubliant de parler de tout ce qui fait de la monarchie une réalité insupportable, surannée et dépassée.

Elizabeth est une de ces souveraines sans pouvoir réel dans une démocratie parlementaire et la longévité de son règne (sur quoi et sur qui ?) ne justifie en rien la place démesurée accordée à sa mort dans la presse française.

On a pu entendre qu’Elizabeth avait fait entrer la modernité dans son règne et qu’elle avait été au service de son pays en sacrifiant sa vie de famille. En oubliant de rappeler qu’elle avait fait la démonstration à la fois de son autoritarisme et de son esprit réactionnaire à plusieurs reprises (les amours de sa sœur Margaret, le divorce de la princesse Diana et le courage de son petit-fils Harry quittant la cour royale devenue étouffante pour lui et son épouse qui avait l’inconvénient de n’être née ni princesse, ni totalement blanche).

Les médias (et le service public en premier lieu) ont oublié de mentionner la fortune d’Elizabeth, actionnaire entre autres du gigantesque fonds d’investissement américain BlackRock. Aujourd’hui, on estime que le patrimoine royal, le Crown Estate, estimé à 23 milliards d’euros, en fait une famille parmi les plus riches du royaume, avec des immeubles à Londres, 11 000 hectares de forêts, des terres agricoles, etc. C’est sans doute cela qui est moderne ! Tant de richesse quand les inégalités n’ont jamais été aussi profondes dans le pays et les services publics mis à l’encan et désorganisés !

Les commentaires font également l’impasse sur le passé colonial du Royaume-Uni, ne disent rien du mutisme de la reine quand Margaret Thatcher refusa d’aider à mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud ou quand les forces britanniques commirent des actes sanglants en Irlande.

Pour brosser un portrait élogieux de la reine, le service public a fait une place de choix à un bonimenteur, royaliste assumé et ami du président de la République, au bagout exécrable, et même à Adélaïde de Clermont-Tonnerre, patronne de Point de vue, édité par Royalement Vôtre Editions (ça ne s’invente pas) société à laquelle est associée Artémis, la holding de la famille Pinault, autre empereur du luxe.

Que le service public d’une République fasse ainsi la promotion de la royauté est indécent. Même si le jeune président de notre République a estimé dans un délire dont il a le secret que « La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude, car elle ne se suffit pas à elle-même (…) Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. »

Le peuple de France, contrairement à Macron, s’est très bien habitué à l’absence de la figure du roi ; le peuple britannique, lui, continuera de subir, hélas, la dure loi de l’ultralibéralisme de sa nouvelle première ministre, sans Elizabeth, dont le trône ne cachait même pas la fortune.

La Restauration ?  L’Ancien Régime ? Non, merci.

Histoire d’un jeune président qui avait des idées de vieux

Dans un discours, devant un parterre d’ambassadrices et d’ambassadeurs, jour de rentrée scolaire, soit le 1erseptembre, un jeune président se livré à un exercice périlleux, persuader son auditoire de mener une mission nouvelle. Gageure que de faire bouger des diplomates ?

« Le monde a changé, a-t-il dit, et notre pays est souvent attaqué. Il est attaqué dans les opinions publiques par les réseaux sociaux et des manipulations. » Faut-il dare-dare convoquer un conseil de défense ?

Très attentifs, les ambassadrices et les ambassadeurs ont attendu sagement en quoi consistait cette mission nouvelle. Et le jeune président parla avec emphase d’une mission « pas simplement pour contrecarrer évidemment ces fausses informations, mais pour pouvoir les stopper de manière claire, au plus vite et porter les valorisations de nos propres actions. A cet égard, nous devons beaucoup mieux utiliser le réseau France Médias Monde, qui est absolument clé et qui doit être une force pour nous. Parce qu’il y a parfois un décalage conceptuel entre l’idée que nous nous faisons dans nos frontières de l’indépendance, ce qui est tout à fait légitime de la part des journalistes et des rédactions et la réalité à laquelle ces mêmes rédactions sont confrontées sur le terrain quand il y a des propagandes anti-françaises réelles. Nous avons besoin d’avoir des instruments de communication qui disent quand la France est attaquée à tort, qui disent ce que fait la France et qui relaient notre action. »

Les journalistes ont vitupéré contre les propos du jeune président, déclarant ne pas être des agents de sa propagande. Et ils se sont souvenus d’une conférence de presse d’un autre président, pas du tout jeune celui-là, qui, le 2 juillet 1970, avait déclaré : « L’information doit être libre, indépendante », mais ajoutant à destination des journalistes que leur parole « engage la France (…) Être journaliste à l’ORTF, ça n’est pas la même chose que d’être journaliste ailleurs. L’ORTF, qu’on le veuille ou non, c’est la voix de la France. C’est considéré comme tel à l’étranger et c’est considéré comme tel par le public. »

Il avait ajouté qu’il ne ne demandait pas aux journalistes de faire l’éloge du gouvernement (« Rien de plus ennuyeux pour les téléspectateurs ») mais qu’ils adoptent « une certaine hauteur de ton et de pensée ».

Etrange parallélisme des pensées présidentielles !

Quand un jeune président qui voulait tout bousculer (il avait même écrit un livre pour faire la révolution), emprunte les arguments à un vieux président, se piquant lui aussi de modernité, gaulliste emprunt de l’esprit d’indépendance nationale, on se dit que l’histoire bafouille et que nous voilà revenus en 1970, avec un service public de l’audiovisuel à la botte de l’Elysée. Et que ce billet est tout simplement l’histoire d’un jeune président qui avait des idées de vieux !

Pèlerinage ?

Parfois, certains choix éditoriaux laissent pantois. A Dijon, il suffit d’une petite quarantaine (à peine) de dévots prétendant faire un pèlerinage du centre-ville jusqu’en banlieue proche, à Fontaine-les-Dijon précisément, commune qui a vu naître le futur saint Bernard, l’abbé de Clairvaux et promoteur de l’ordre cistercien, pour que le quotidien local, Le Bien Public, consacre un article et une vingtaine de photos sur son site.

La gazette locale, qui porte les idées réactionnaires dans son ADN, s’est néanmoins fendu d’un titre qui se veut drôle : « Le pèlerinage des Grenouilles à Dijon : ils ont coassé jusqu’à Fontaine », ajoutant : « Cela faisait des lustres que Dijon n’avait pas connu un pèlerinage au départ du centre-ville. Les paroisses de Dijon Saint-Bernard et Fontaine-lès-Dijon ont renoué samedi avec une tradition ancienne, celle d’un hommage religieux rendu à saint Bernard, avec un parcours reliant Dijon à Fontaine. »

Le plumitif de service a osé poser la question : « Pourquoi les grenouilles ? » La réponse de l’organisateur, Don Guillaume Chevallier se veut désopilante : « Parce qu’on commence à la fontaine aux grenouilles de la place Darcy (…) Parce qu’on est prêt à se mouiller pour le Seigneur ! Mais surtout à cause de ça et que c’est la fête de saint Bernard… La fête à la grenouille ! »

Le Bien public, en revanche, ne dit pas un mot sur l’organisateur du pèlerinage. Don Guillaume Chevallier, est un prêtre de la communauté Saint-Martin, presque une secte, connue pour son catholicisme identitaire, réactionnaire, hostile à l’accueil des homosexuels dans l’Eglise catholique, militant contre la loi Taubira ou la place des femmes dans la hiérarchie ; proche de Philippe de Villiers, puis de Zemmour, il voue une haine farouche aux Musulmans.

Cette communauté accueille des séminaristes en provenance des milieux grands bourgeois et n’hésite pas à se financer grâce à un fonds d’investissement douteux, abrité au Luxembourg pour éviter les recherches de journalistes trop curieux.

Don Guillaume Chevallier, comme tous les membres de sa communauté a réhabilité le port de la soutane en permanence et dit la messe en latin. Notre curé n’a donc rien de progressiste ; il tente de se cacher derrière une façade joviale et folklorique, mais il investit la rue ostensiblement pour tenter d’amener de nouvelles ouailles vers l’extrême droite.

Autant d’informations que le Bien public a caché à ses lecteurs ! Les pèlerins ont paraît-il coassé, mais leur coassement a des relents nauséabonds et inquiétants.

Entente cordiale entre amis

Les milliardaires finissent toujours par s’entendre ; c’est la leçon qu’on peut tirer du duel qui a opposé pendant plusieurs mois Xavier Niel, le patron d’Iliad et de Free, à Rodolphe Saadé, le patron de CMA-CGM, spécialiste du fret maritime et à la tête d’une flotte de 583 navires porte-conteneurs, pour la prise de contrôle de La Provence, le quotidien de Marseille.

Rodolphe Saadé rachètera le journal (une bagatelle d’environ 80 millions d’euros), mais Niel n’a pas tout perdu ; les deux milliardaires se sont accordés pour implanter une imprimerie commune dans le Var, pour le quotidien marseillais et Nice-Matin, propriété de Niel.

Sans demander leur avis aux imprimeurs de Nice et de Marseille !

On s’interroge sur cet intérêt subit de Saadé pour la presse. 

A moins que la 5e fortune de France considère que le contrôle de La Provence a un intérêt stratégique pour ses activités de fret maritime, puisque la CMA-CGM emploie 2900 salariés à Marseille. 

A moins que la prise de contrôle d’un quotidien d’influence puisse servir au moment où l’opinion publique demande de plus en plus fortement la taxation des super-profits. Saadé est en première ligne pour défendre ses intérêts monstrueux. Au cours du premier semestre de 2022 il a réalisé un profit de 14,8 milliards d’euros, soit 4 milliards de plus que TotalEnergie, grâce à l’envolée des prix du fret (le prix d’une ‘’boîte de 20 pieds’’ est passé de 1750 à 2850 euros), si bien qu’en transportant moins de contenurs qu’en 2021, la CMA-CGM a vu son chiffre d’affaires bondir de 60 % !

Plus scandaleux encore, les opérateurs de fret maritime bénéficient d’un avantage fiscal exorbitant, inventé par les armateurs grecs, généralisé par l’Union européenne à la fin des années 1980 et transposé en toute discrétion par la France en 2003 : l’impôt sur les sociétés comme CMA-CGM est plafonné et au premier semestre Saadé a payé au titre des impôts une somme qui ne représente que 2 % de ses profits.

Le prix de rachat de La Provence n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan des profits de Saadé. Qui prétend, pour se défendre, multiplier les investissements, sans préciser à qui ils bénéficieront.

Les salariés de La Provence ne verront sans doute pas leur situation s’améliorer quand leur journal devient la propriété d’un milliardaire, s’ajoutant à la longue liste des médias contrôlés par les super-riches ; seul Xavier Niel peut avoir le sourire. Il récupère 80 millions et une nouvelle imprimerie rutilante dans le Var.

Les ultra-riches peuvent s’écrier « Vive la crise ! » et les pauvres peuvent pleurer.

Vive le basket-ball

Quel match ! J’ai vu les joueurs placer des layup main gauche, main droite, précis, ou un hook shot diabolique.

Quand un joueur a trouvé la mire avec un floater main gauche ou sur son stepback jumper c’était du délire parmi les spectateurs. 

Les grands gabarits ont multiplié les dunks, rageurs ou offerts, ou enchaîné avec un tip-in époustouflant, après avoir recherché un allay-oop avec un coéquipier.

Quand le pivot a trouvé la faille sur son jump shot en fadeaway, la salle était debout.

Vous n’avez rien compris ? Moi non plus. Nous sommes particulièrement ignares et ne comprenons pas le basket-ball d’aujourd’hui raconté par un journaliste de L’Equipe sur le site du journal en direct des championnats d’Europe.

Il faut être intelligent et expert en ‘’langue basket’’ pour comprendre. Ou journaliste.

On a marché sur la lune

J’emprunte le titre de ce billet à un album d’Hergé après avoir lu un éditorial d’Eric Le Boucher dans Les Echos, le quotidien économique de Bernard Arnault (l’homme qui ne se déplace qu’en jet privé !).

Eric Le Boucher a découvert la lune et entend nous le faire savoir avec des phrases définitives : « C’est entendu, nous sommes entrés dans un monde ‘’post-libéral’’ » Et nous, pauvres analphabètes en matière d’économie nous ne nous en étions pas aperçu.

Qu’est-ce qui peut faire écrire un jugement aussi péremptoire à Eric Le Boucher ?  Lisons-le : « Les Etats sont de retour, ils doivent « planifier » la transition écologique, investir des milliards, la politique monétaire doit basculer dans l’austérité, le commerce doit veiller à la sécurité des approvisionnements et pas seulement leur prix, les consommateurs doivent apprendre la frugalité, même les jeux vidéo pour enfants doivent être limités. »

Il suffit que l’Etat, avec nos impôts, sorte le chéquier pour tenter de masquer son incurie quand une crise inédite déclenche une inflation majeure pour que Les Echos l’analyse comme le virage vers un monde post-libéral.

L’exercice auquel se livre Eric Le Boucher me laisse pantois ; il m’a semblé que le gouvernement annonce encore vouloir baisser les impôts, surtout ceux des entreprises, prie ces dernières de verser des primes plutôt que d’augmenter les salaires et refuse de taxer les super-profits. Ce serait donc cela le monde post-libéral ?

L’éditorialiste a lui aussi des interrogations : « Mais quelles sont les nouvelles lignes de la pensée post-libérale ? » Sa réponse est déroutante : « Mystère. On n’en trouve aucune dans la littérature de la science économique hormis l’empirisme. Le monde d’après se fera en avançant. D’où le désarroi des dirigeants à définir par avance et concrètement les politiques publiques et, au passage, l’énorme avantage des populistes qui ne s’embarrassent pas des détails sur leur ‘’autre monde’’ et se suffisent du magique ‘’il n’y a qu’à’’. La France en est un exemple parfait, mais aussi l’Italie, les Etats-Unis et, en réalité, l’ensemble des pays occidentaux. »

J’en conclus que s’il n’y a pas de pensée post-libérale, c’est que nous sommes toujours englués dans un monde libéral, d’une pureté idéologique assumée, qui ne se réformera qu’en avançant. Vers plus de libéralisme ; donc vers l’ultra-libéralisme ?

Sans doute.

Si Eric Le Boucher n’a pas découvert la lune, il a ‘’avancé’’ sur notre satellite, où il a même rencontré des ‘’populistes’’ un peu magiciens, incompétents et très dangereux.

Les grandes manœuvres

La France manque d’énergie et de certains aliments, pendant que les prix flambent et que le pouvoir macronien se refuse à taxer les super profits des grands groupes et continue à distribuer les chèques pour calmer les mécontentements.

Quelle rentrée !

Si la situation sociale est explosive, les grands groupes industriels, eux, continuent à se livrer une guerre sans merci pour conquérir de nouvelles parts de marché au détriment du concurrent.

Ce qui se passe dans les milieux audiovisuels est rocambolesque ; les plateformes de streaming Netflix, Amazon Prime Video, Disney+ scrutent tous les mouvements comme les arrivées prochaines en France de Warner Bros Discovery ou de Paramount+. Et observent attentivement les gains ou les pertes d’abonnés.

La filiale de Warner Bros Discovery, HBO, qui détient un catalogue impressionnant, a rompu son accord avec OCS (pour Orange Cinéma Séries) un bouquet de chaînes détenu par Orange (66,67 %) et Groupe Canal+ (33,33 %).

L’avenir des chaînes OCS (3 millions d’abonnés) s’est assombri et on parle de leur vente et d’un rachat par Canal+, leur actionnaire minoritaire ; mais Warner Bros Discovery est également un repreneur potentiel pour favoriser l’implantation prochaine de HBO en France et une concurrence frontale avec Netflix et Disney+.

Le groupe Canal+ de Vincent Bolloré n’est pas un observateur neutre. Il vient de déclencher les hostilités avec le groupe TF1 et d’annoncer qu’il ne diffuse plus les chaînes du groupe contrôlé par Bouygues, à savoir TF1, TMC, TFX, TF1 Séries Films et LCI.

Il entend renégocier les termes d’un contrat signé en 2018 et arrivé à son terme.

Bolloré a attendu une période propice pour renégocier, les retransmissions de la Coupe du monde de football du 20 novembre au 18 décembre au Qatar ; sa décision risque de priver les abonnés à Canal + des rencontres de la compétition sur TF1.

Bolloré, s’il doit racheter les chaînes OCS a un besoin urgent de cash et il n’est donc pas prêt à céder aux exigences de TF1 « d’une rémunération très conséquente pour ses chaînes gratuites », selon les termes de son communiqué, précisant que « conscient de l’importance de la Coupe du Monde de Football pour ses abonnés et fort de son partenariat avec beIN Sports qui détient l’intégralité des droits de la compétition, le Groupe Canal+ sera en mesure de proposer l’intégralité de l’évènement à ses abonnés. »

Le match Bolloré-Bouygues se joue donc sur un fond de concurrence avec les grandes plateformes de streaming américaines, à coup de milliards. Le téléspectateur n’y comprend rien, n’en attend rien et, finalement, sera contraint de payer toujours plus cher pour avoir accès aux chaînes à péage comme Canal+ qui relaient les chaînes gratuites. Une aberration totale. Pour le téléspectateur ces luttes intestines ne donnent aucune garantie, bien au contraire, que le spectacle sera meilleur demain.

L’inertie du gouvernement et le mutisme de la ministre de la culture et de la communication sont insupportables. Pour le plus grand bonheur des plateformes américaines qui vont imposer leur vision du monde en toute quiétude et en engrangeant les bénéfices.

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