Blog de Michel Diard

La Chouette qui hioque

La chronique d’Antonio Scurati censurée par la RAI

Nous sommes à quelques jours des élections européennes où il nous est promis un triomphe pour le Front national (rebaptisé pour tenter de masquer sa véritable nature).

Les partis d’extrême droite s’installent partout et la peste brune guette aussi en France, où le climat politique est nauséabond et contagieux (il gagne la droite et même les entourages de Macron).

La liberté d’informer est menacée et pas seulement par les chaînes de Bolloré ; le service public envoie, lui aussi, des signes inquiétants.

L’Italie s’est donnée un gouvernement postfasciste avec Giorgia Meloni ; la reprise en main de la RAI est sévère et l’écrivain Antonio Scurati en a fait l’amère expérience le 20 avril quand sa chronique a été censurée.

Je prends l’initiative de publier son texte en guise d’avertissement à ceux qui s’apprêteraient à voter pour la liste d’extrême droite.

« Giacomo Matteotti fut assassiné par des tueurs à gages fascistes le 10 juin 1924.

Cinq hommes l’attendaient en bas de chez lui, des squadristes venus de Milan, des professionnels de la violence, engagés par les plus proches collaborateurs de Benito Mussolini. Giacomo Matteotti, secrétaire du Parti socialiste unitaire, le seul député du Parlement à s’opposer encore à visage découvert à la dictature fasciste, fut enlevé en plein centre de Rome, en pleine journée, à la lumière du jour. Il se battit jusqu’au bout, ainsi qu’il avait lutté tout au long de son existence. Les tueurs le poignardèrent mortellement, puis mutilèrent son cadavre. Ils le forcèrent pour pouvoir le fourrer dans une fosse sommairement creusée avec une lime de forgeron.

Mussolini fut immédiatement informé. Non content de s’être souillé de ce crime, il commit l’infamie de jurer à la veuve qu’il ferait tout son possible pour lui ramener son mari. Le Duce du fascisme prononçait ce serment alors que les papiers ensanglantés de la victime reposaient dans un tiroir de son bureau. 

Mais en ce faux printemps qui est le nôtre, on ne commémore pas seulement l’assassinat politique de Matteotti ; on commémore aussi les massacres nazi-fascistes que les SS allemands perpétrèrent en 1944 avec la complicité et la collaboration des fascistes italiens. Fosses ardéatines, Sant’Anna di Stazzema, Marzabotto, ce sont là quelques-uns des lieux où les alliés démoniaques de Mussolini massacrèrent de sang-froid des milliers de civils italiens sans défense. Parmi eux, des centaines d’enfants et même de bébés. Un grand nombre furent carrément brûlés vifs, certains furent décapités.

Ces deux anniversaires funestes – printemps 1924, printemps 1944 – témoignent que le fascisme a été tout au long de son existence historique – et pas seulement à la fin, ou à quelques occasions – un phénomène irrachetable d’une violence politique systématique, marquée par le crime et le terrorisme. Les héritiers de cette histoire vont-ils enfin le reconnaître ?

Hélas, tout laisse entendre qu’il n’en sera rien. Après sa victoire aux élections d’octobre 2022, le groupe postfasciste au pouvoir disposait de deux possibilités : répudier son passé néofasciste ou tenter de réécrire l’Histoire. Il a indubitablement choisi la seconde.

La présidente du Conseil, qui avait évité le sujet durant sa campagne électorale, s’est obstinément conformée à la ligne idéologique de la culture néofasciste dont elle est issue, chaque fois que les anniversaires historiques l’ont contrainte à l’affronter : elle a pris ses distances par rapport aux atrocités indéfendables du régime (la persécution des Juifs), sans jamais renier l’expérience fasciste dans son ensemble, elle a imputé aux seuls nazis les massacres perpétrés avec la complicité des fascistes de la République de Salò, enfin elle a désavoué le rôle fondamental de la Résistance dans la renaissance italienne (au point de ne jamais employer le mot « antifascisme » à l’occasion du 25 avril 2023).

À l’heure où je vous parle, nous sommes de nouveau à la veille de l’anniversaire de la Libération du nazi-fascisme. Le mot que la présidente du Conseil a refusé de prononcer palpitera encore sur les lèvres reconnaissantes des démocrates sincères, qu’ils soient de gauche, du centre ou de droite. Tant que ce mot – antifascisme – n’aura pas été prononcé par ceux qui nous gouvernent, le spectre du fascisme continuera de hanter la maison de la démocratie italienne. »

Antonio Scurati

Démocratie et fantasme

Meredith Whittaker est une ex-employée de Google ; aujourd’hui, elle est présidente de la fondation Signal, une application permettant de communiquer de façon chiffrée et sécurisée.

A Paris pour participer au Salon Vivatech, elle a accordé un entretien au Monde. Interrogée à propos de la décision du gouvernement de bloquer TikTok en Nouvelle-Calédonie, elle a eu une réponse édifiante :

« Je ne connais pas bien le contexte, mais en 2024, bloquer l’accès à un réseau social afin de reprendre le contrôle d’un territoire, cela semble très daté… Cette décision ressemble à celle d’un régime autoritaire et ne convient pas à une démocratie. »

Les journalistes lui ont demandé si les start-up d’IA européennes comme MistralAI ou Aleph Alpha pouvaient offrir une alternative aux géants du numérique. Sa réponse ne fera pas plaisir à Emmanuel Macron qui n’a d’yeux que pour Mistral :

« Oui, sur un des éléments de la chaîne de valeur de l’IA (la fabrication de modèles), mais elles ne sont pas des concurrentes directes de ces entreprises. Ces start-up ont par exemple toujours besoin, pour le calcul informatique, d’utiliser les infrastructures de Nvidia, de Google ou d’Amazon… L’accès au marché passe forcément par ces acteurs. Beaucoup de responsables politiques en Europe s’accrochent à ce fantasme selon lequel il serait soudain possible de créer un géant, un Microsoft ou un Google européen. Mais en raison de la nature de ces monopoles, qui allient plateformes et infrastructures, et s’auto-renforcent, il paraît impossible de créer un concurrent. »

En conclusion, il faudrait souffler au président de la République qu’il est vraiment temps d’arrêter de prendre les Français pour des demeurés.

Le président Zébulon

Le président de la République ressemble de plus en plus à Zébulon, le petit personnage monté sur ressort de l’émission-culte pour enfants des années ORTF, Le Manège enchanté. Comme lui, Emmanuel Macron est un magicien qui est partout.

On le croit à l’Elysée et il apparaît à Nouméa ; on le croit à Nouméa, il est à Marseille. Bref, la France peut s’enorgueillir d’avoir un président omniprésent, omniscient, tellement présent que les ministres sont effacés et qu’on pourrait se passer d’eux.

Mais le président de la République présente l’inconvénient d’être autoritaire et de décider de tout, pourvu que ce soit pour défendre le libéralisme et l’atlantisme.

Dublin, Oslo et Madrid viennent d’annoncer de concert que les trois pays allaient reconnaître l’existence de l’Etat de Palestine rejoignant ainsi les 139 autres pays qui ont déjà pris une décision hautement politique.

Les dirigeants de l’Irlande, de la Norvège et de l’Espagne ont mené des discussions avec d’autres pays européens, dont la France (mais aussi le Portugal, la Belgique et la Slovénie), pour qu’ils se joignent à leur démarche, comptant sur un effet de nombre. Simon Harris, Jonas Gahr Store et Pedro Sanchez ont pris la décision pour imposer un cessez-le-feu aux deux bélligérants, hâter la libération des otages et relancer le processus d’une solution à deux Etats, vivant en paix. Le moment leur a semblé pertinent.

Mais pas pour Emmanuel Macron, qui prétend que les conditions ne sont pas réunies pour se joindre aux neuf Etats européens qui ont donc désormais reconnu l’Etat de Palestine et son droit à la terre.

Zébulon s’agitait ; Emmanuel Macron aussi. Mais souvent à contre-temps. 

En s’alignant sur les positions de Biden, il discrédite le pays des Droits de l’Homme.

Décolonisation

Une tribune signée par dix spécialistes (anthropologues, sociologue, historien ou encore politiste), parue dans le Monde mériterait d’être portée à la connaissance du plus grand nombre. Et, en premier lieu, reprise par les médias du service public. Hélas, il n’en sera rien. France Télévisions a pris fait et cause pour le gouvernement et se complaît dans la ‘’macronie’’ et s’y vautre.

Dans cette tribune donc, les signataires constatent que « Depuis trente-six ans et les accords de Matignon (1988), la Nouvelle-Calédonie vivait dans la paix, et des avancées sociales, politiques, économiques considérables avaient été acquises, rendant de plus en plus réelle la construction d’une citoyenneté calédonienne. Et pourtant, il y a quelques jours, Louis Le Franc, le plus haut représentant de l’Etat français dans l’archipel, constatait : « On s’engage tout droit dans une guerre civile. » Qu’y a-t-il d’étonnant à cela, quand on considère la brutalité de la méthode choisie par Emmanuel Macron pour sortir de l’accord de Nouméa ratifié en 1988, celle du passage en force ? Le 23 novembre 2021, nous alertions dans une tribune publiée dans Le Monde sur les risques de la méthode choisie. »

Le constat est sévère pour le pouvoir de l’Elysée : « Car depuis 2021, qui peut encore croire à la neutralité d’un Etat prétendument « arbitre » ? De la nomination au gouvernement Borne de Sonia Backès, cheffe de file des loyalistes les plus radicaux, à la désignation du député calédonien Nicolas Metzdorf, anti-indépendantiste intransigeant et membre du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale, comme rapporteur du projet de loi sur la modification du corps électoral, l’Etat français a pris fait et cause pour le camp loyaliste, quoi qu’en disent l’Elysée et Matignon. »

Les spécialistes se plaisent à reconnaître que le FLNKS « a pourtant fait preuve d’ouverture en acceptant de discuter d’un dégel partiel du corps électoral, fixé dans l’accord de Nouméa, à condition que ce point capital soit débattu au sein d’un accord global. Mais la réforme brutale imposée depuis Paris empêche tout dialogue serein sur l’avenir institutionnel de l’archipel. » En revanche, ils dénoncent la myopie des dirigeants français qui ne veulent pas voir les inégalités criantes dont souffre la population kanak et qui se traduit par l’explosion de sa jeunesse. Ils dénoncent aussi les déclarations d’Emmanuel Macron qui affirmait en 2023 que la France « ne saurait donc s’honorer d’être « à l’avant-garde de l’autodétermination des peuples », dans le cadre d’une stratégie Indo-Pacifique « respectueuse de l’histoire des peuples autochtones, respectueuse des cultures qui sont présentes, respectueuse des collectivités ». Il y a une distorsion entre les paroles et les actes que Macron ne veut pas voir.

Les signataires appellent en conclusion à une décolonisation négociée, impératif absolu, tout en s’interrogeant : « Que visent le gouvernement et le chef de l’Etat en persistant dans cette méthode ? », c’est-à-dire d’imposer la loi quoi qu’il en coûte.

Gabriel Garcia Marquez

Gabo ne nous avait pas livré toutes ses œuvres et grâce à ses fils nous pouvons enfin découvrir un roman inachevé, Nous nous verrons en août (Grasset).

Ses 150 pages se lisent d’un trait ; le prix Nobel est un formidable conteur qui sait retenir le lecteur, on le savait et on le retrouve encore ici. La trame est simple, mais le roman est foisonnant de sensualité, de sexualité et d’érotisme, sans voyeurisme ni vulgarité. Gabo reste fidèle au réalisme magique.

Ana Magdalena Bach, épouse et mère de famille sans histoire, se rend chaque année sur la tombe de sa mère dans une île caribéenne imaginaire mais à l’atmosphère identique à celle des précédents romans, chaude, humide, sensuelle. Elle dépose tous les ans, à la même date, la même gerbe de glaïeuls. Le rituel ne varie pas, décrit avec force détails, jusqu’au jour où elle découvre la passion corporelle avec un inconnu dans l’hôtel où elle est descendue.

La vie d’Ana bascule alors, au rythme du temps et de son âge, des changements de la vie quotidienne, de ses émotions ou encore de la météo. Elle découvre l’amour au temps de la maturité au gré de rencontres d’amants de passage et, bientôt, quatre ans après sa première expérience, elle est confrontée au changement de société. Le choc est terrible.

Si Gabo est un immense écrivain, on oublie souvent qu’il fut aussi journaliste, scénariste (il avait été étudiant au Centre expérimental de cinématographie à Rome), réalisateur, mais surtout un passeur hors du commun.

Dans les années 1980 il avait créé une école internationale de cinéma et de télévision à San Antonio de los Banos, au nord de Cuba où il animait des ateliers d’écriture de scénarios pour aider de jeunes réalisateurs de toute l’Amérique latine à progresser.

Les éditions Seghers ont eu l’excellente idée de publier L’Atelier d’écriture-Comment raconter une histoire, c’est-à-dire les échanges entre Gabo et une dizaine ‘’d’apprentis’’ tout au long d’une semaine.

Autant l’avouer, c’est passionnant. Les échanges sont libres ; on pratique le tutoiement et on n’hésite pas à se couper.  Et à se critiquer. On partage un foisonnement d’idées, de tâtonnements et de remises en cause dans une atmosphère de création incroyable.

Gabo, le passeur, fait partager une méthode créatrice basée sur trois éléments : la modestie, l’ambition et les moyens. Il pose des questions pour faire avancer les réflexions des participants.

Gabo, le passeur, éveille les consciences ; il termine ainsi son atelier d’écriture : « Il n’y a pas de vraie création sans risque, et donc sans un élément d’incertitude (…) Les prétentieux qui croient tout savoir, qui ne doutent jamais de rien, finissent par se heurter droit contre le mur, et ils en meurent. »

Au fond, Gabo s’est défini lui-même : modeste, mais ambitieux, exigeant, professionnel.

Pur esprit colonial

Je suppose qu’Emmanuel Macron et Gérald Darmanin ont pris leurs décisions en toute conscience et en toute responsabilité.

C’est le président de la République qui a nommé Sonia Backès secrétaire d’Etat chargée de la citoyenneté dans le gouvernement d’Elisabeth Borne et c’est encore lui qui a avalisé la candidature de Nicolas Metzdorf à la députation. Or, ces deux élus du mouvement Renaissance sont connus pour leurs sentiments anti-indépendantistes ; ils ont largement participé à créer le climat de violence sur l’île.

C’est le ministre de l’intérieur qui a menti devant les sénateurs en déformant les écrits d’une lettre du FNLKS. C’est ce même Darmanin qui insulte la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), coordonnant les mouvements indépendantistes, en traitant ses dirigeants de mafieux. C’est encore ce même Darmanin qui a géré le projet de loi sur dégel du corps électoral, cachant les véritables chiffres des résidents autorisés à voter pour les élections territoriales.

C’est Macron qui dénonce les violences sans condamner les milices.

Les indépendantistes ont raison de dénoncer le passage en force du président et du gouvernement. Le pouvoir politique considère la Nouvelle Calédonie comme une colonie de peuplement, où les jeunes kanak sont au chômage quand les ressortissants français arrivant sur le Caillou, eux, trouvent immédiatement un emploi.

Emmanuel Macron et Gérald Darmanin ont pris le parti de rester inflexibles, en optant pour le maintien de la Nouvelle Calédonie dans la République française, n’ayant que mépris pour la volonté des kanak d’accéder à l’indépendance. Quel qu’en soit le prix et le nombre de morts. 

Ils sont irresponsables. Par pur esprit colonial.

Mensonges de ‘’Choose France’’

Emmanuel Macron en déroulant le tapis rouge à plus d’une centaine de grands patrons venus de tous les pays du globe (y compris de l’Inde, extrêmement sollicitée par notre président), prétend accélérer la réindustrialisation de la France. Mais son grand raout sous les ors de Versailles est loin du compte ; le président ment et il en est conscient.

Pour rendre le pays attractif, Macron cultive une politique de l’offre qui conduit à la diminution des prestations sociales et à l’augmentation du temps de travail.

La politique antisociale a de effets irréversibles ; on assiste à une augmentation de la dette publique, en dépit de la baisse des dépenses publiques. La politique de l’offre entraîne mécaniquement l’effritement des recettes publiques (baisse d’impôts sur les sociétés, sur les hauts revenus et les patrimoines, exonérations de cotisations sociales, etc.) en raison du recul de la consommation et de la faiblesse de la croissance économique.

Il est donc faux de prétendre que la dérive du déficit public est le résultat d’une dérive des dépenses publiques.

En revanche, la désindustrialisation de la France est une triste réalité. Elle se constate par le retrait de la part de l’industrie (et de ses emplois) par le développement des services (et de leurs emplois précaires et mal rémunérés). Cette désindustrialisation entraîne, elle aussi, l’accroissement du déficit extérieur et, donc, de la dette.

Le président de la République ose prétendre que les investissements étrangers annoncés au sommet ‘’Choose France’’ vont aider à la réindustrialisation du pays. Mais il oublie d’avouer que l’attractivité de la France a nécessité la casse de notre système social. Que les grands groupes n’hésitent pas à s’implanter dans les pays où l’attractivité est encore plus forte (sans se soucier des effets désastreux pour les salariés des pays qu’ils quittent).

Les investissements étrangers ne sont qu’un leurre, même s’ils produisent quelques effets. Les sommes annoncées paraissent énormes ; le nombre d’emplois créés, eux, le sont beaucoup moins (parfois, ils ne se concrétisent pas).

‘’Choose France’’ est une vaste opération de communication, aux effets très limités pour les salariés. En revanche, l’attractivité de la France, championne de la casse sociale, est une aubaine pour les capitaux étrangers à la recherche de bénéfices à deux chiffres et de dividendes toujours plus élevés. Elle jette un voile discret sur l’insuffisance des investissements de la part des grands groupes français qui ont délocalisé leur production.

Humour et service public

Sybile Veil a été appelée à Radio France en 2015 dans un service public traumatisé par une grève d’un mois. Aujourd’hui, elle est confrontée à ceux qui l’accusent à juste titre de vouloir limiter la liberté d’expression.

L’énarque, devenue grande bourgeoise en entrant dans la famille de Simone Veil, s’est empêtrée dans la suspension de Guillaume Meurice, dont la blague comparant Benyamin Netanyahu à « une sorte de nazi sans prépuce » a déplu. Les personnels de Radio France sont en grève et le mouvement est fortement suivi.

Dans un article publié par le média en ligne The Conversation, un chercheur de l’Université libre de Bruxelles, Guillaume Grignard, s’interroge sur la signification de la suspension de Guillaume Meurice et sur la satire politique française.

Il écrit que « Depuis les polémiques autour de la blague de Guillaume Meurice en octobre 2023 et son amplification récente qui a amené l’humoriste à être écarté de l’antenne de France Inter, beaucoup a été dit et plus que jamais cette discorde largement médiatisée et relayée dit quelque chose sur la France d’aujourd’hui. »

Il constate que la France est un pays profondément divisé « et que l’humour amplifie cette division en accentuant les frontières entre les groupes politiques. » Il ajoute que l’émission de Charline Vanhoenecker, Le grand dimanche soir, « est plutôt un théâtre politique au contenu foisonnant pour les politologues, qui reproduit le rapport de force à l’Assemblée nationale ».

« En conclusion, l’humour apparaît ainsi comme un véritable thermomètre démocratique, de quoi peut-être formuler une loi ou une relation de causalité à démontrer dans de futures recherches : plus une société démocratique parvient à rire d’elle-même, mieux elle se porte. A contrario, plus la société est divisée, moins elle parvient à se rassembler par le rire. L’ambivalence de l’humour apparaît alors comme un outil pertinent pour penser la solidité démocratique d’une société. L’éviction provisoire de Guillaume Meurice de France Inter serait ainsi le signal d’une France profondément divisée et marquée par la haine de l’autre camp, de quoi donner à l’humour un champ particulièrement fécond dans l’optique des élections présidentielles de 2027. »

Sybile Veil, ex-collaboratrice de Nicolas Sarkozy et étudiante à l’ENA dans la même promotion qu’Emmanuel Macron, a déversé sa haine sur Guillaume Meurice. Oui, mais, les personnels de Radio France ont eu le bon réflexe de lui rappeler que cette maison est un service public et non une officine pour chanter les louanges du libéralisme et de la classe dirigeante, autoritaire et si peu démocratique.

En Italie, les journalistes de la RAI ont également observé une grève pour un motif identique, la liberté d’expression y est également menacée. Est-ce un hasard ?

Rancunier et incompétent

Bruno Le Maire est un ministre qui ‘’perd ses nerfs’’ (ce n’est pas un bon signe) quand on ose le contredire. Il estime que l’accord sur les fins de carrière signé par le patron de la SNCF, Jean-Pierre Farandou, contrevient à la loi de réforme de la retraite.

Il est rancunier et infatué comme tous les imbéciles de sa classe des nantis et des premiers de cordée.

Il a donc convoqué M. Farandou comme on convoque le prévenu d’un délit ; il avait annoncé vouloir lui demander des comptes. Cerise sur le gâteau, il a tenu à lui annoncer lui-même qu’il était viré. Mais en lui précisant qu’il restait en poste jusqu’à la fin des Jeux olympiques. Le ministre est trop bon ; son successeur, non encore désigné, aurait dû faire face à l’épisode des Jeux olympiques où la SNCF doit répondre à une demande accrue.

M. Farandou a réagi fermement devant les sénateurs en démontrant la mauvaise foi du ministre. Lui, président de la SNCF a rétabli la bonne santé de la SNCF, contrairement au ministre de l’économie qui a amplifié la dette de la France ! Ses résultats sont en hausse, les bénéfices aussi, l’accord ne coûtera rien aux contribuables, ni aux clients, ni aux caisses de retraite.

Pour être complet, il a ajouté qu’il avait accordé un entretien au Monde dans lequel il mentionnait l’ouverture de négociations sur les fins de carrières, précisant à l’adresse de Le Maire : « Tout le monde peut lire le Monde ». Imparable.

Jean-Pierre Farandou et Bruno Le Maire ne sont pas issus du même monde ; le premier a travaillé plus de quarante ans à la SNCF, alors que le second n’a fait que de la politique et n’a jamais connu le monde du travail. Quand M. Farandou parle de la pénibilité, il est crédible ; quand Bruno Le Maire estime que l’accord signé dans l’entreprise nationale n’est pas satisfaisant, il se couvre de ridicule.

La décision de Bruno Le Maire apparaît ainsi pour ce qu’elle est : éminemment politique. Pour le prétendu hobereau Bruno Le Maire, les patrons d’entreprises publiques sont censés obéir et n’ont aucune latitude dans les négociations. Qu’on se le dise. Et avis au successeur de Jean-Pierre Farandou et aux autres patrons de groupes publics.

Du côté de l’audiovisuel public, le ministre n’a rien à craindre ; les patronnes, Sybil Veil et Delphine Ernotte sont de bonnes élèves de l’ultralibéralisme.

Bruno Le Maire est rancunier, certes, mais que disent le président de la République et le premier ministre ? Jusqu’où supporteront-ils un ministre incapable de tenir les comptes du pays mais qui licencie les prétendus mauvais élèves des entreprises publiques ?

Vive l’information

Les médias, écrits, audiovisuels ou qu’on les appelle réseaux sociaux, devraient constituer le plus formidable instrument d’éducation. Hélas, aujourd’hui, ils sont le plus formidable instrument de manipulation des masses. 

Les journalistes se morfondent de voir comment la façon dont ils conçoivent leur profession est piétinée par ceux qui ont fait main basse sur les médias ; les pressions sur les moyens d’informations sont de plus en plus impressionnantes : gouvernements, lobbys, publicité, entre autres. La puissance de l’argent est un étouffoir de la vérité.

La mission sociale du journaliste est moins importante que la volonté des riches, ultra-riches ou autres premiers de cordée d’écraser les pauvres. Et de les divertir (au nom de la sacro-sainte ‘’infotainment’’, cette information qu’on traite avec les procédés du divertissement). Les problèmes sociaux et moraux posés par l’accaparement des médias ne sont plus seulement les problèmes des seuls journalistes, mais un problème de démocratie, de respect du droit à l’information. L’information et l’éducation du public s’accommodent mal du contrôle des propriétaires, des gouvernements ou des lobbys. Par respect pour les citoyens.

Ce qui se passe dans les médias du service public en France est inquiétant, où la ministre de la culture (mais de quelle culture ?) ressort le projet de holding pour mieux contrôler France Télévisions et Radio France (au bénéfice des chaînes privées), où la direction de France Télévisions réorganise la grille en éliminant quelques émissions parmi les plus informatives, où la direction de radio France sanctionne l’émission de Charline Vanhoenecker et menace Guillaume Meurice de licenciement.

Le domaine de l’information et son corollaire la diffusion des idées ne bénéficient pas des progrès des technologies quand celles-ci sont mises au service des seuls puissants, sous l’influence de la politique ultralibérale et de son ingérence directe sur les contenus de tous les médias, favorisant ainsi l’autocensure, ce mal qui ronge les rédactions.

Voici venu le temps pour les journalistes de reconquérir les fondamentaux de leur profession, qui n’est pas seulement un moyen de gagner sa vie, mais une fonction sociale hautement responsable. L’essentiel pour les journalistes, ce n’est pas le commerce d’une information frelatée pour le seul bénéfice des ultra-riches et de leurs valets, mais d’écrire, de montrer, de photographier en recherchant la vérité et de dire cette vérité aux citoyens. Cela signifie d’écrire, de montrer et de photographier en pleine conscience de sa responsabilité sociale. Le journaliste n’est pas un mercenaire ; en toute circonstance, il devrait travailler en sauvegardant la liberté de la pensée.

C’est bien pourquoi, ce qui se passe à France Télévisions et à Radio France avec Charline Vanhoenecker et Guillaume Meurice, à La Provence, chez Vincent Bolloré, chez Bouygues, chez Altice, ne peut pas rester sans réactions des syndicats de journalistes et des mouvements sociaux. La solidarité doit s’exprimer pleinement.

Le ministre-grenouille

Bruno Le Maire s’est érigé en gardien du temple ultra-libéral et je me demande encore pourquoi Emmanuel Macron, ni de droite, ni de gauche, peut conserver un aussi petit ministre de l’économie, incapable de réduire la dette publique.

Bruno Le Maire se déclare volontiers gardien orthodoxe, mais il est d’une intelligence médiocre, grotesque parfois ; il se dit habité d’une mission et se comporte en permanence comme un robot programmé par les dogmes les plus réactionnaires.

Il est effronté et se permet de convoquer le président de la SNCF pour le tancer et lui dire tout le mal qu’il pense, lui, le coryphée de l’orthodoxie capitaliste, d’un accord que M. Farandou a signé avec les syndicats sur l’âge de départ de la retraite.

Rien n’a filtré de l’entretien, mais je suppose que notre ministre a rappelé au président de la société nationale que c’est le gouvernement qui l’a fait roi. Il a feint de découvrir le fameux accord qui taille en pièce la réforme des retraites, alors que tous les services du gouvernement étaient avertis du contenu des négociations.

Que Bruno Le Maire mente, est-ce une surprise ; dans les sphères de pouvoir, la culture du mensonge contamine l’art de gouverner.

Bruno Le Maire a fort à faire pour tenter de faire croire qu’il est ministre de l’économie. Le patron de TotalEnergies, Patrick Pouyanné vient en effet d’annoncer que son groupe pourrait quitter la bourse de Paris pour celle de New York.

Bruno Le Maire a déclaré haut et fort qu’il se battrait pour que cela ne se fasse pas, que nous avons besoin de Total, etc., avec des trémolos dans la voix.

Pouyanné lui a fait un pied de nez en lui rétorquant que l’actionnariat américain du groupe pétrolier était passé de 33 % à 48 % en dix ans, entraînant mécaniquement le recul de l’actionnariat européen de 45 % à 34 % et que l’actionnaire seul décide ; pas le ministre. Pour se faire bien comprendre, il a même ajouté qu’il ne s’agissait pas d’une question d’émotion, mais d’une question d’affaires.

Voilà de quoi clouer le bec à un ministre-grenouille qui voulait se faire aussi gros que le bœuf. En vain ; l’économie n’est pas une fable de Jean de La Fontaine.

Jean-Pierre Farandou rit sous cape et renvoie Le Maire à la morale du fabuliste :

« Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages. Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages. »

Quand Dominique Seux éructe

Quand Dominique Seux éructe, c’est bon signe pour les salariés. Et c’est le cas aujourd’hui quand le directeur délégué de la rédaction du quotidien de Bernard Arnault, éditorialiste à France Inter et invité quasi permanent de 24 heures Pujadas sur LCI et de C dans l’air de Caroline Roux sur France 5, signe un éditorial au vitriol dans Les Echos sous le titre : « SNCF, éboueurs : stop aux chantages ».

Il se dit partagé entre tristesse et colère et envisage de créer « un agenda spécial recensant tous les préavis de grève d’ici et pendant les Jeux olympiques ».

Ce bourreau de travail est toujours prêt à vilipender ces salauds d’ouvriers qui sont toujours en grève, ces salauds de fonctionnaires qui ‘’n’en foutent pas la rame’’ et qui ont un statut incroyable. Pour lui, c’est « Touche pas à mes Jeux ». Pourquoi. Parce que ces salauds de cheminots et d’éboueurs oseraient faire grève pendant les Jeux olympiques dont le patron de Seux est un ‘’sponsor créatif et premium’’, et alors que Bernard Arnault « a mobilisé plusieurs de ses Maisons afin qu’elles mettent leur créativité au service du rayonnement du savoir-faire français ».

Moi qui croyais naïvement que LVMH avait investi dans une opération marketing, je n’avais rien compris !

Revenons à Dominique Seux, sans doute grassement payé non seulement par Les Echos, mais aussi pour ses piges royales, qui déverse toute sa morgue sur les salariés qui n’ont plus que la grève pour faire entendre leurs revendications dans un pays ou Macron a sapé le dialogue social. Pour lui, c’est insupportable.

Mais qui fera taire ces valets de ce capitalisme honteux ? Qui fera taire Dominique Seux, ce journaliste multi-employeur, riche, homme de communication de l’ultra-riche Bernard Arnault et qui n’aime pas la classe ouvrière ? 

Le cadeau aux enseignants

Les enseignants des collèges et lycées sont sidérés, mais révoltés : les rectorats ont adressé le 29 avril un e-mail aux chefs d’établissement que « en application du décret (…) du 21 février portant annulation de crédits, une mesure de réduction des dotations des heures supplémentaires et des indemnités pour mission particulière (…) feront l’objet d’un ajustement » pour la fin de l’année scolaire 2023-2024.

Cela signifie qu’actions de soutien, aide aux devoirs, activités sportives et artistiques, aide aux handicapés, remplacements de courte durée, préparation aux examens hors des horaires d’enseignement ne seront plus payées aux enseignants. Les primes pour 7,5 millions d’heures ont coûté 333 millions d’euros en 2023.

La décision est l’un des résultats de l’annulation de crédits dans le cadre du plan de 10 milliards décrété par le gouvernement. Le ministère de l’éducation nationale a été sommé de trouver 683 millions d’économie. La ministre, Nicole Belloubet a osé dire pour justifier la décision : « Il faut faire des choix. », oubliant d’admettre que la mesure a été décidée sans concertation et qu’elle est à effet immédiat. En pleine année scolaire alors que de nombreuses activités sont en cours.

Voilà une mesure qui va sans doute amener de nombreux jeunes à fuir le métier d’enseignant et démobiliser ceux qui sont aujourd’hui en poste. Il s’agit d’un mauvais signe au moment où le gouvernement envisage de créer des groupes de niveau pour lutter contre le décrochage ou pour venir en aide aux élèves rencontrant des difficultés.

L’éducation nationale victime de la dette de la France, qui l’eût cru ?

Pauvres enseignants qu’on confine aux seules heures de cours alors que les initiatives pédagogiques sont essentielles. C’est scandaleux sur le fond et dans la forme.

Si, aujourd’hui, c’est la fête du travail, mais ce n’est pas la fête des enseignants.

Grand Guignol

Devant les réactions des enseignants, des parents d’élèves et des partis de gauche, le gouvernement a fait marche arrière et a publié le communiqué laconique suivant ce jour, 1er mai, sans honte :

« Conformément à la priorité donnée à l’Éducation nationale par le Gouvernement, le Premier ministre et la ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse ont souhaité que les établissements scolaires continuent à disposer des moyens de mener à bien leurs missions. En conséquence, la ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse a donné instruction pour que, dès demain, les académies recouvrent les moyens budgétaires initialement notifiés afin de poursuivre l’attribution d’heures supplémentaires dans les établissements. »

Quelle politique de Gribouille ! Quelle pitié d’avoir un président et un gouvernement aussi confus et aux abois.

La chute

La descente aux enfers d’Arnaud Lagardère n’en finit pas. Il vient d’être mis en examen pour « diffusion d’informations fausses ou trompeuses, achat de vote, abus de biens sociaux et abus de pouvoir, et non-dépôt de comptes » Il a été placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de gérer et l’obligation de fournir un cautionnement de 200 000 euros. En conséquence, selon un communiqué du groupe, « dans le cadre de sa mise en examen, une mesure provisoire d’interdiction de gérer a été prononcée à l’encontre de M. Arnaud Lagardère, mesure qu’il conteste et contre laquelle il va faire appel, mais qui le contraint néanmoins à se démettre de ses mandats exécutifs au sein du groupe ».

Arnaud Lagardère entraîne derrière lui Pierre Leroy, l’ancien directeur général délégué, et deux commissaires aux comptes mis en examen pour complicité d’abus de biens sociaux, présentation de comptes inexacts et non-révélation de faits délictueux.

Bref, l’affaire Lagardère fait désordre et met au jour de graves dysfonctionnements dans la gouvernance des grands groupes. Elle met en cause le rôle des conseils d’administration où les sièges sont distribués aux amis qui viennent chercher leurs jetons de présence, trop souvent exorbitants, sans se soucier de la conduite des entreprises. Bref, on se réunit pour ‘’papoter’’ entre copains-copines.

Dans le conseil de surveillance, devenu conseil d’administration après l’abandon du statut de société en commandite, du groupe fondé par Jean-Luc Lagardère, on a pu relever des noms connus et, depuis février 2020, celui de Nicolas Sarkozy (il siège aussi dans le groupe Accor et les casinos Barrière). L’ex-président de la République n’a rien remarqué, rien vu dans les comptes trompeurs de son « frère » Arnaud ?

Curieusement ces administrateurs ne sont jamais à l’origine des découvertes de malversations ou d’abus de biens sociaux. On se demande bien pourquoi. Dans le cas présent, c’est le fonds d’investissement Amber Capital, créé par un financier français, Joseph Oughourlian, qui avait porté plainte contre Arnaud Lagardère. Or, Oughourlian était l’allié de Vincent Bolloré, qui a profité du désarroi de Lagardère pour voler à son secours (prétendait-il) à l’appel de Sarkozy, lancer une OPA et prendre le contrôle du groupe, via Vivendi.

On règle ses comptes et on provoque la chute d’Arnaud Lagardère ? Qu’en pense Nicolas Sarkozy ?

Mort pour les Jeux olympiques

Les Jeux olympiques de Paris occupent tout l’espace médiatique. Aucun détail ne doit nous échapper. Ou presque.

Oui, presque, seulement. Car certains ‘’détails’’ sont passés sous silence. Comme la mort d’Amara Dioumassy, 51 ans, père de 12 enfants, mort au travail sur le chantier du bassin d’Austerlitz le 16 juin 2023. L’une des victimes des chantiers des Jeux olympiques ; le bassin d’Austerlitz est censé rendre l’eau de la Seine suffisamment propre pour permettre certaines épreuves.

Le collectif « éco-syndicaliste écrit : « La mort d’Amara est une mort modeste qui contraste avec les Jeux olympiques grandioses ». Les médias ne veulent pas gâcher la fête.

Si la Charte sociale imposée par les organisations françaises a permis de diviser par 4 le nombre d’accidents du travail, Amara Dioumassy, lui, est la victime de trop des chantiers : heurté par un camion dépourvu de bip de recul, sans ‘’homme-trafic’’ pour guider le chauffeur, sans marquage au sol du sens de la circulation, etc., le malheureux a subi les manquements à la sécurité de l’employeur.

Ses camarades lui ont rendu hommage le 27 avril pour qu’il ne soit pas oublié ; l’employeur, filiale de Veolia, fait traîner les procédures avant d’indemniser la famille.

Les Jeux seront peut-être une grande fête (nous n’en sommes pas si sûr), mais pas pour les orphelins.

Les camarades d’Amara Dioumassy lui ont rendu hommage, mais plus encore, ils dénoncent ce qui se passe chaque jour en France :

« Deux morts par jour, des dizaines d’accidents graves, des milliers de vies brisées par les produits toxiques, l’usure physique, les violences psychologiques sont causées par l’exploitation capitaliste du travail. Les responsables sont rarement inquiétés. Au contraire, le gouvernement brutalise nos droits pour user davantage les corps et les esprits, de la réforme du lycée professionnel à la réforme des retraites, en passant par celle de l’assurance chômage. La santé et la sécurité des travailleurs sont une priorité du combat syndical. Mais si ce drame nous rappelle la nécessité absolue de concevoir un autre rapport au travail, qui serait fondé non sur le sang mais sur le soin du travailleur, de son temps libre, du bien commun, l’histoire d’Amara nous invite aussi à réfléchir à l’ensemble des processus de dominations à l’œuvre. »

La mort au travail n’est pas, n’est plus acceptable.

La crise ? Quelle crise ?

Les mauvaises nouvelles s’accumulent ici et ailleurs. 

Après la vague de licenciements dans l’industrie de l’habillement, le grand commerce et le bâtiment prennent le relais, avec Casino, Nexity et d’autres dont on ne parle guère dans les grands médias. Pour ne pas désespérer le peuple à quelques semaines des élections européennes ?

Le monde se déchire, en Ukraine et en Palestine, avec ses centaines de morts chaque jour. 

Les agriculteurs en révolte doivent affronter les effets du dérèglement climatique et regardent les dégâts sur les futures récoltes.

Selon l’INSEE, « la confiance des ménages se dégrade ». Comment est-ce possible dans le monde d’Emmanuel Macron ?

Tout s’effondre autour de lui, mais il pérore pendant une heure et demie sur l’Europe, sans convaincre personne. Son ministre de l’économie, l’ineffable Bruno Le Maire, lui, parle d’une ‘’simplification de la feuille de paie’’ (en trompe l’oeil) quand les Français, eux, parlent d’augmenter les salaires.

Comment prendre les dirigeants au sérieux quand le médiateur de l’énergie publie des chiffres alarmants, mais qui n’étonnent même plus. Ce médiateur confesse qu’en 2023 on a enregistré 1 000 908 factures d’électricité et de gaz impayées (en hausse de 3 % en un an). Plus du quart des impayés ont entraîné des coupures : 178 000 pour l’électricité et 87 300 pour le gaz.

Les pauvres sont doublement sanctionnés ; on leur coupe électricité et gaz. Macron et Le Maire ne s’apitoient pas, ils détournent leur regard du côté des Jeux olympiques et parlent d’autre chose. Ils masquent les profits vertigineux des grands groupes en parlant fort ; ils évitent de comparer les salaires et les dividendes.

Gérald Darmanin, lui, vole au secours des maires qui déclenchent le couvre-feu pour les jeunes et publient des arrêtés anti-mendicité.

Pour notre jeune président et son gouvernement, il n’y a pas de crise, seulement des Français incapables de traverser la rue, se complaisant dans le chômage.

Au secours, ils sont devenus fous et ils abandonnent les pauvres à leur triste sort. C’est indécent, révoltant ; il y a non-assistance à personnes en danger.

Les œillets fanent aussi

Le 25 avril 1974, 136 capitaines qui avaient créé le Mouvement des forces armées (MFA) mettaient fin à la sanglante dictature fondée par Antonio de Oliveira Salazar au Portugal. C’était le début de la Révolution des œillets et le retour de la démocratie avec le départ en exil au Brésil de Marcelo Caetano, le successeur de Salazar à la présidence du Conseil de l’Estado Novo. C’était aussi la fin de treize années de guerres coloniales, dites guerres de pacification, en Angola, Mozambique, Sao-Tomé-et-Principe, Guinée-Bissau et Cap-Vert, où 140 000 jeunes portugais étaient engagés.

La population a connu des moments d’allégresse inouïe grâce à des militaires démocrates et a tourné la page de la terrible police politique de Salazar, la PIDE (Police internationale et de défense de l’Etat), pratiquant la torture et les exécutions sommaires, faisant régner la terreur et la peur.

Aujourd’hui, cependant, le 50e anniversaire de la Révolution des œillets a un goût amer ; quelques jours plus tôt, le 10 mars, le Portugal s’est réveillé avec la gueule de bois : le même peuple qui avait chassé un pouvoir fascisant, a accordé 18 % de suffrages au parti d’extrême droite Chega (ça suffit en portugais) créé cinq ans auparavant seulement.

L’exemple portugais vaut pour toute l’Europe et pour la France : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. » (Bertolt Brecht, La résistible ascension d’Arturo Ui, 1941).

Les errements de la gauche au pouvoir et particulièrement de la social-démocratie (mais pas seulement), les politiques de plus en plus répressives et anti-sociales de Macron sont rejetées ; toutes les déceptions et les difficultés à vivre dignement entraînent de plus en plus de citoyens vers un parti dont l’idéologie, réelle et masquée, est inspirée des dictatures et des fascistes d’hier.

Le 50e anniversaire de la Révolution des œillets aurait dû être une fête ; elle est gâchée. Ne l’oublions pas avant de voter demain et en 2027.

Les œillets fanent aussi.

Notre santé sacrifiée

Il y a quelques jours des médecins ont lancé un cri d’alarme dans une tribune publiée par Le Monde ; ils dénonçaient le non remboursement des tests « sur certains cancers en présence d’une mutation génétique ; cela notamment dans les cancers du sein, de l’ovaire, du poumon, de la prostate, du côlon, dans les cancers rares et les leucémies. » Ils étaient utiles « en limitant l’errance thérapeutique et en augmentant les chances de guérison. »

Les signataires s’étonnaient : « aucun mécanisme de financement n’a été prévu pour ces examens une fois ceux-ci évalués et inscrits à la nomenclature (passés dans le droit commun), ce qui ne garantit pas un accès équitable, notamment pour les malades hospitalisés dans les établissements publics. Contraints désormais de les financer sur leurs fonds propres, les hôpitaux les moins solides financièrement ne pourront plus les proposer aux malades. A titre indicatif, leur prix est de l’ordre de 240 euros pour le cancer du poumon, de 370 euros pour le cancer du côlon. »

Aujourd’hui, on apprend que Sanofi a décidé de ne plus commercialiser en France le vaccin contre la grippe Efluelda « réservé aux plus de 65 ans, en raison d’un prix ‘’inférieur aux coûts de production et de distribution’’ du produit » selon la direction du groupe pharmaceutique.

Il s’agit ici des deux derniers exemples de l’état lamentable de notre système de santé. D’un côté, le gouvernement réduit les crédits, ferme des lits, favorisant la médecine privée ; de l’autre, l’industrie pharmaceutique oriente ses recherches et les médicaments vers ce qui est le plus rentable à court terme. Au mépris de la santé des citoyens.

Faut-il rappeler que les si fonds d’investissements étrangers contrôlent le capital de Sanofi (67 % du capital), ce sont les fonds américains qui en possèdent la plus grosse part (44,1 %), même si le premier actionnaire est L’Oréal avec 9,4 % du capital.

La financiarisation de la santé (avec sa course aux dividendes) est aberrante et dangereuse : ce sont les fonds américains et les grands groupes comme L’Oréal qui déterminent la politique du gouvernement. On peut en voir chaque jour les effets scandaleux.

Le même groupe Sanofi a annoncé la veille un quatrième plan de suppression de postes dans la recherche et le développement en dix ans, dédiée à l’oncologie, jugée insuffisamment rentable, pour se recentrer sur l’immunologie : 1200 postes seront supprimés, dont 330 en France.

On peut rappeler que Sanofi a fait un bénéfice net de 5,436 milliards d’euros en 2023 et distribué environ 4,7 milliards de dividendes. Si Sanofi pète la santé, celle des Français est sacrifiée. Comme les chercheurs et salariés du groupe.

Partager des lectures

La lecture est indispensable pour s’élever et mieux comprendre le monde, et pour se cultiver. Surtout quand on rencontre des textes intelligents.

Dans Télérama, j’ai lu un entretien avec une sociologue, Coline Cardi, qui éclaire la prétendue question de l’addiction à la violence dans la jeunesse. Avec elle, tout s’éclaire. Elle dit :

« Les statistiques montrent que la violence n’est pas plus importante qu’elle n’a été. En revanche, la tolérance à la violence est moins forte, et le discours politique, avec l’instrumentalisation de ces violences, nourrit des thèses de droite, voire d’extrême droite, autour de la répression et de la faiblesse de l’autorité. Alors qu’il y a évidemment des explications à cet usage de la violence par une certaine jeunesse qu’on stigmatise et qu’on observe aussi plus que les autres — des enfants des cités, des enfants dont on suppose qu’ils sont d’origine musulmane. »

A propos des annonces faites par Gabriel Attal à Viry-Châtillon, elle relève :

« L’ensemble de ces mesures désocialise : elles permettent de dégager la responsabilité de la société dans son ensemble vis-à-vis d’une jeunesse qui est par ailleurs très grandement délaissée. En ce moment, par exemple, la mobilisation des enseignants est très forte en Seine-Saint-Denis, face à l’absence de moyens alloués aux écoles du département. Gabriel Attal déresponsabilise également le travail social : comment tenir un tel discours tout en allant dans une maison des jeunes ? Ces structures sont en train de perdre des subventions et ont du mal à recruter des professionnels diplômés, à cause des salaires de misère et des dysfonctionnements institutionnels forts. Donc pointer du doigt les parents est une manière de se désengager complètement d’une responsabilité collective autour de ces jeunes. Étonnamment, il n’a pas encore été question de supprimer les allocations, ce qui est la menace habituelle. »

Autre média, autre lecture, réconfortante, qui démontre combien les médias sont encore indispensables pour s’informer. Encore faut-il éviter les chaînes, les radios et les journaux de Bolloré et préférer les médias encore sérieux. Claire Sécail, dont j’ai déjà parlé, s’est entretenue avec une journaliste de France Télévisions sur le site de franceinfo. Formidable d’intelligence cet entretien ; hélas il ne sera pas repris par les journaux télévisés du service public qui préfèrent la ‘’fait diversion’’.

Claire Sécail dit, entre autres :

« Il y a toujours des logiques sociales derrière des faits divers. Ce qu’il faut chercher à comprendre, c’est si celles-ci sont représentatives de ce qui se joue dans une société de manière plus large. »

Elle ajoute :

« Quand un fait divers surgit, il doit d’abord être envisagé dans sa singularité. Une fois que l’on a compris ce qui s’est passé, s’il s’avère que la logique politique n’est pas compatible avec une logique sociale plus large, cela pose un problème : on tente de faire rentrer des ronds dans des carrés. Le passage d’un fait divers en fait de société devient alors abusif, voire complètement malhonnête. »

Et Claire Sécail dénonce :

« La récupération politique survient quand une personnalité veut capitaliser autour d’une émotion. Il est intéressant de noter à quel point ce phénomène a touché des fonctions élevées dans notre société. L’exemple le plus frappant concerne les présidents. Longtemps, ils ont eu tendance à laisser les faits divers à distance. En 1969, on se souvient que Georges Pompidou avait cité le poète Paul Eluard pour répondre à une question à propos du suicide de Gabrielle Russier, une enseignante condamnée pour détournement de mineur. Il y avait une émotion si forte qu’il devait répondre, mais il a gardé le cadre républicain, le respect de la fonction. Au fil du temps, la posture des chefs d’Etats a évolué. Nicolas Sarkozy voyait dans les faits divers de la matière pour lancer des lois. Cela permettait de mettre en scène une activité politique régalienne, au service de la sécurité, du pénal… »

Notre démocratie est chancelante et en grand danger ; la ‘’fait diversion’’ fait des ravages et le lit du RN, mais tant que nous aurons des intellectuels de cette qualité pour dénoncer les dérives de l’information et de la politique, tout n’est pas perdu.

Jacobin

Jacobin est une revue lancée par des intellectuels se réclamant du socialisme et du marxisme aux Etats-Unis. Ses fondateurs font figure de gauchistes radicaux dans un pays où la réélection de Trump est plausible.

Un récent article analyse «La rhétorique passionnée du fascisme des libéraux (qui) contourne l’autoréflexion ». On peut lire, par exemple : « Faire constamment référence à une « crise » sans fin et toujours urgente ne contribue pas – et n’a même pas contribué – à améliorer le fonctionnement de notre démocratie. Trump n’est pas président actuellement, mais les inégalités règnent. Les États-Unis envoient des armes dans le monde entier malgré les objections de leurs citoyens. » Ou encore : « Cela devrait être préoccupant car la démocratie américaine est fragile. En effet, on ne sait pas exactement dans quelle mesure ce pays est une démocratie. De nombreux citoyens de gauche sont bien conscients du caractère antidémocratique des principales organisations et institutions américaines, du Sénat à la Cour suprême en passant par le Collège électoral. Et vous savez probablement que l’argent façonne notre système politique, souvent au profit des riches. Mais notre déficit démocratique est encore plus important. Au cours du XXe siècle, la classe dirigeante américaine a construit un écosystème incroyablement complexe de groupes gouvernementaux et non gouvernementaux qui a effectivement permis aux Américains ordinaires d’avoir très peu de mot à dire sur plusieurs domaines, notamment la politique étrangère et la macroéconomie. »

Plus loin, les auteurs écrivent : « Il est possible que la frustration face à cet état de choses antidémocratique soit un facteur contribuant au rejet du Parti démocrate par un nombre croissant d’électeurs noirs, latinos et asiatiques sur la loyauté desquels le parti s’appuie depuis longtemps. »

De cet article, on retiendra encore : « Pour les libéraux, il est plus facile de blâmer le « fascisme » (ou la « rage rurale blanche », ou les « déplorables » ou les « nationalistes chrétiens ») pour être à l’origine des problèmes de notre pays que le néo-libéralisme, dérégulateur, financiariste et militariste de Bill Clinton et de Barack Obama. Ces priorités libérales ont contribué à donner naissance à la droite moderne – mais pour admettre cela, les élites libérales devraient réexaminer les prémisses de leur politique, et l’introspection est bien moins agréable que de se rallier contre un ennemi sans ambiguïté. »

Enfin, en guise de conclusion, ils notent que « voir le fascisme partout empêche ceux qui méprisent à juste titre les positions sociales et économiques réactionnaires de Trump d’élaborer les alternatives audacieuses dont nous avons besoin pour la nouvelle ère dans laquelle nous entrons si clairement. Le temps des avertissements sévères contre notre Adolf Hitler américain (semi, proto ou fascioïde) est révolu depuis longtemps. Si nous voulons vraiment améliorer notre démocratie, nous devons mettre un terme au débat sur le fascisme et nous tourner vers notre avenir incertain. »

Toute ressemblance avec la situation en France (et ailleurs en Europe) où on a peine à qualifier l’extrême droite de fasciste, n’est pas fortuite. Emmanuel Macron, Le Maire, Darmanin empruntent de plus en plus de postures au parti de la famille Le Pen plutôt que de se « tourner vers notre avenir incertain ».

La gauche, de son côté… Mais où est-elle donc ?

Lira-t-elle Jacobin ?

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