Blog de Michel Diard

La Chouette qui hioque

L’aveu

Je me refuse à regarder les chaînes de Vincent Bolloré ; question d’hygiène mentale et d’engagement citoyen pour une information honnête.

En revanche, j’avais regardé avec curiosité et avidité l’audition du milliardaire d’obédience catho-réactionnaire devant la commission d’enquête du Sénat ; il s’était payé la tête des sénateurs présents en osant jurer que son intérêt dans les médias « n’est ni politique, ni idéologique, il est uniquement économique ».

Je suppose que, aussitôt sorti de son audition, le Breton bien-pensant s’était rendu auprès de son confesseur, l’abbé traditionnaliste Gabriel Grimaud, pour avouer avoir menti et se confesser. Confession aussitôt accordée, on suppose, tant ce curé agité de la calotte est l’obligé de Bolloré.

Télérama, à qui rien n’échappe, a écouté l’émission ‘’L’heure des pros’’ animée par un autre agité du bocal, Pascal Praud. Ce dernier est soit un imbécile, soit un être tellement assuré de l’impunité de son patron (ou les deux) pour avoir fait en direct un aveu et quel aveu ! Richard Sénéjoux, journaliste, a entendu, ébahi, le valet de Bolloré déclarer : 

« Éric Zemmour avait mis au cœur de la société française, de sa campagne électorale, ces sujets-là. On les a développés sur cette antenne. […] On avait envie parfois de défendre cette identité française, ses mœurs, ses coutumes, ses habitudes… »

Le sénateur à l’origine de la commission d’enquête sénatoriale, David Assouline, a aussitôt réagi en rappelant que Vincent Bolloré a prêté serment et que le code pénal prévoit en cas de faux témoignage des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende.

CNews à l’origine de la campagne d’Eric Zemmour, ce n’est pas un scoop ; qu’un de ses animateurs avoue, en revanche, qu’elle est bien une chaîne idéologique ; ça va mieux en le disant.

Je n’ose pas croire que la justice passera ; je n’ose pas croire que l’ARCOM sévira. Macron n’a aucun intérêt à se fâcher avec Vincent Bolloré qui, avec la puissance de frappe de l’empire médiatique qu’il a créé, tient toute la bien-pensance libérale dans sa main (ou plutôt dans ses micros et ses caméras).

L’art du discours de Vincent Lindon

Vincent Lindon, président du jury du Festival de Cannes, a prononcé un discours d’ouverture auquel les festivaliers ne sont pas habitués. Il s’est interrogé sur le rôle de l’artiste dans la cité, sur le rôle du cinéma dans l’éveil des consciences. Il a enfin donné une très belle définition de la culture.

On a retrouvé à Cannes l’acteur engagé qui avait publié en mai 2020 une tribune dénonçant la situation du système de santé en répondant à la question : ‘’Comment avons-nous pu en arriver là ? ‘’

Son discours de Cannes, brillant, a ému ; à juste titre. Vincent Lindon parle avec beaucoup de retenue, mais ses mots sont forts parce qu’ils sont sincères et justes.

Le voici in extenso :

« J’ai essayé d’écrire un texte, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour arriver à parler.

Seul, réduit à moi-même sous les feux de la rampe, condamné à la liberté, je suis profondément ému, fier et bouleversé, de conduire ce jury exceptionnel, empreint d’une gratitude profonde, d’avoir été choisi par Pierre Lescure et Thierry Frémaux, parmi tant d’autres, non moins méritants, mais plus habitués à vivre dans la solitude du travail.

Il serait sans doute logique, ou en tout cas humain, de laisser éclater ma joie d’être devant vous ce soir, pour présider la 75ème édition d’un festival hors-normes, le plus grand festival de cinéma du monde, de célébrer l’événement et de jouir sans entraves de l’honneur qui m’est fait. Mais en ai-je le droit ?

Ne devrait-on pas évoquer, depuis cette tribune, qui concentre, pour un temps, tous les regards du monde, les tourments d’une planète qui saigne, qui souffre, qui étouffe et qui brûle dans l’indifférence des pouvoirs ? Oui, sans doute. Mais que dire, sinon, de neuf, ou au moins d’utile ? 

C’est une question à laquelle tous les artistes ont été, sont, et seront confrontés. Doit-on user de sa notoriété, aussi modeste soit-elle, pour porter haut et fort la parole des sans-voix, ou, au contraire, refuser d’exprimer publiquement une position dans des domaines où nous n’avons ni légitimité, ni compétence particulière ?

Je n’ai pas la réponse !

Pour tenter de me mettre en règle avec un sort trop généreux, mal à l’aise dans le confort et les privilèges, même si bien trop humain pour y renoncer, j’ai souvent pris le risque de parler haut, parfois naïvement, pour dénoncer des douleurs ressenties par d’autres, mais qui, si elles épargnaient mes chairs, torturaient ma conscience.

Les seuls engagements incontestables d’un artiste, d’une ou d’un cinéaste notamment, sont sans nul doute, les œuvres auxquelles ils prêtent leur concours.

Simple acteur, je traverse des personnages qui portent d’autres noms que le mien, exercent d’autres métiers, des puissants parfois, des vaincus plus souvent, car ce sont eux qui m’émeuvent et m’inspirent pour essayer de toucher au cœur. C’est notre métier. Qu’il m’ait valu plus d’honneurs que je n’en mérite, j’en ai pleine conscience. Mais je sais, que, comme tous ceux qui ont eu l’extraordinaire bonheur de pouvoir vivre de leur art, dans une existence libre, nous sommes une composante infime d’un grand tout, essentiel, qui s’appelle la culture. Car la culture n’est pas une aimable excroissance, ni un futile ornement de la société, elle n’est pas en marge, elle en est le centre. Elle en sera le vestige. 

Que resterait-il du règne de Joseph II sans Mozart, de Louis XlV sans Molière, Racine ou Corneille, de la papauté de Jules II sans Michel-Ange ?

Leur place dans l’Histoire, les nations et leurs dirigeants, la doivent d’abord aux liens qu’ils ont su tisser avec des créateurs dont les œuvres subliment le génie humain.

Le Festival International du Film de Cannes prolonge cette tradition séculaire. Né d’une volonté de lutte, contre un fascisme, qui avait dénaturé le cinéma européen, il n’a cessé d’accueillir, de protéger et de réunir les plus grands cinéastes de leur temps.

Ouvert sur toutes les cultures, n’exigeant rien d’autre que l’exigence, ses sélections ont retenu des films dont l’ambition ne se limitait pas seulement à remplir les salles.

C’est la fonction du Festival de Cannes. C’est sa gloire. C’est cette ligne inflexible, artistique et citoyenne, qui rend nécessaire, ce qui, sans cela, serait obscène : projeter des images radieuses en surimpression de celles abominables, qui nous parviennent d’une Ukraine héroïque et martyrisée, ou bien encore, ensevelir sous la mélodie du bonheur, les massacres silencieux qui s’abattent sur le Yémen, ou le Darfour.

Et, enfin, pour conclure, une question :

Pouvons-nous faire autre chose qu’utiliser le cinéma, cette arme d’émotion massive, pour réveiller les consciences et bousculer les indifférences ?

Je ne l’imagine pas !

Que la puissance évocatrice et la profondeur des œuvres des grands cinéastes, n’influent pas sur la marche du monde.

Je ne l’imagine pas non plus !

Même si cela revient à écoper, avec un dé à coudre, la coque d’un navire qui se remplit par vagues, notre force c’est que nous y croyons, et que vos œuvres sont immortelles.

Même si parfois, quand l’actualité nous écrase et que le découragement me gagne, je me demande, si nous ne sommes pas en train de danser sur le Titanic…

Peut-être alors, si nous prêtions l’oreille, entendrions-nous, au milieu du vacarme des empires et des nations, comme un tendre et faible bruissement d’ailes, le doux murmure de la vie et de l’espoir.

Voici venu le temps des artistes, des cinéastes responsables, pour nous porter, pour nourrir notre imaginaire, et nous aider, à nous répéter en nous même, chaque fois que nous le pourrons, en hommage à tous ceux qui souffrent et qui se battent dans le monde :  être vivant et le savoir. »

Merci, Vincent Lindon pour ce très beau texte d’un artiste formidable et d’un citoyen soucieux de la marche du monde. Votre discours présidentiel, on souhaiterait qu’il inspire un autre président, celui de la République.

Sans-gêne

Le gouvernement de Jean Castex n’a pas encore été annoncé que les ministres pensent déjà à leur avenir et quittent le navire.

A l’image de Jean-Baptiste Djebbari qui vient de se recaser dans une jeune entreprise spécialisée dans les voitures à hydrogène, Hopium que le quotidien économique compare déjà à la Tesla française.

Sans doute savait-il avant d’autres qu’il ne serait pas reconduit dans le nouveau gouvernement.

Son nouveau patron au sein d’Hopium, Olivier Lombard, l’a nommé au conseil d’administration avant de lui confier un poste exécutif en juin prochain. Celui-ci justifie l’embauche du ministre délégué chargé des transports par le réseau que Djebbari a tissé dans les instances de l’Union européenne, Hopium ayant des ambitions internationales.

Brillant exemple des connivences entre ultralibéraux et milieux de l’entreprise et de la finance qui ne choquent même plus. Connivences et lobbying gangrènent Bruxelles et les ministres de Macron s’y adonnent goulument.

Questions

Comment un jeune Américain de 18 ans peut-il se transformer en tueur et se rendre dans un supermarché à Buffalo, dans l’Etat de New York, pour commettre un véritable carnage raciste (13 victimes, onze personnes noires et deux blanches, 10 morts et 3 blessés) ?

Comment un réseau social, Twitch, peut-il diffuser le carnage en direct, le tueur ayant pris soin de fixer une caméra sur son casque, et, ensuite, proclamer une tolérance zéro contre toute forme de violence ?

Comment laisser publier un manifeste raciste de 180 pages dénonçant la honteuse théorie du ‘’grand remplacement’’ sur le même réseau social ?

Comment laisser la vente des armes en vente libre dans un pays où en 2021 on a dénombré 45 000 morts violentes ?

Comment la plus haute autorité d’un pays comme les Etats-Unis, la Cour suprême, composée de membres non élus, peut-elle décréter le droit à l’avortement hors-la-loi ?

Comment tout cela peut-il advenir dans une démocratie comme les Etats-Unis sinon par une vision raciste, sexiste et xénophobe de la société qui continue à gagner du terrain dans des esprits réactionnaires, hélas nombreux ?

Les Etats-Unis ne sont pas peuplés que de réactionnaires, vieux et jeunes, de racistes, de tueurs surarmés et d’ignorants proches de l’analphabétisme ; les Etats-Unis ont aussi des chercheurs, des scientifiques et des gens de culture parmi les plus admirables, bref une intelligentsia éclairée mais aussi des pauvres de plus en plus nombreux.

En me posant ces questions, une très belle formule de Jack Ralite rejaillit : « L’esprit des affaires l’a emporté sur les affaires de l’esprit. »Quel rapport avec la situation ? Les Etats-Unis ne sont-ils pas le phare de l’ultralibéralisme où le fric à tout gangréné et où les lobbies des armes, du racisme et de l’obscurantisme font la loi 

Que fait la police ?

Le tribunal de Nancy vient de prononcer de lourdes condamnations à l’encontre de sept policiers de la brigade anticriminalité (BAC) pour harcèlement et injures racistes à l’encontre de collègues, une femme et trois hommes, traités de bougnoule ou de bicot.

Les faits sont graves, mais faut-il s’en étonner ? Il est avéré que l’extrême droite a réussi à pénétrer les milieux policiers et à polluer de nombreux esprits. On ne répète pas à longueur de discours que les immigrés (et par extension tous les citoyens à la couleur de peau mate ou noire) sont des délinquants sans provoquer les dérapages de ceux qui sont investis de larges pouvoirs et soutenus (voire encouragés) par le pouvoir politique, ministres et préfets.

La répression policière a connu des épisodes sanglants, comme le 17 octobre 1961, quand des Algériens manifestant pour la levée du couvre-feu qui leur était imposé ont été jetés dans la Seine. Il y eut aussi la tuerie du métro Charonne, la mort de Malik Oussekine (tué par des ‘’voltigeurs’’, imaginés dans les cerveaux pervers de Pasqua et Pandraud) ; la liste est longue, ponctuée de drames insupportables.

Depuis quelques années, les scandales sont permanents, même s’ils ne provoquent plus autant de morts. On ne parle plus de scandales, mais de bavures, aussitôt ramenées à de simples incidents par un ministre, Darmanin, qui n’a rien à envier à ses prédécesseurs. Les bavures, donc, se multiplient et s’étendent à la répression au cours de manifestations pacifiques des organisations syndicales. La machine à discréditer fonctionne à merveille !

On est toujours très étonné de voir des représentants de syndicats de policiers accueillis à bras ouverts par les journalistes des chaînes de télévision, recueillant une version tendancieuse des faits et avançant toutes les ‘’bonnes’’ raisons pour tenter de justifier les agissements de leurs collègues. Ils volent la vedette au ministre. Quelques syndicats de policiers font de la surenchère électoraliste et corporatiste et prêchent la légitime défense. Ils sont l’objet de toute l’attention du pouvoir et des partis qui attisent les peurs et font en permanence l’apologie de la ‘’fermeté’’ pour éradiquer la délinquance réelle ou supposée.  

A Saint-Denis, récemment, c’est une fillette de 8 ans qui a été blessée à la suite d’une intervention ‘’musclée’’ et disproportionnée de la police municipale pour interdire le rassemblement de quelques Sénégalais célébrant la victoire de leur équipe nationale de football en Coupe d’Afriques des nations. Faire la fête est considéré comme un délit quand on n’est pas vraiment blanc.

Bref, il y a un malaise et il serait temps de revoir les schémas d’intervention policière. Mais dans un système ultralibéral, il n’y a plus de place pour la contestation et même pour les rassemblements festifs comme à Saint-Denis. On ne peut plus s’accommoder des bavures sous peine de glisser ostensiblement dans un régime policier autoritaire.

Tous les policiers ne sont pas racistes ; tous ne partagent pas le niveau insupportable de répression. Mais, les racistes et les extrémistes favorables aux interventions musclées n’ont rien à faire dans les commissariats.

La police doit être et rester républicaine, une force de maintien de l’ordre et non un outil de répression musclée. Mais pour que cela advienne, il faut changer la politique ultralibérale.

La paix sur terre

Les événements tragiques d’Ukraine mettent au jour les sales guerres ; des civils sont assassinés, d’autres sont victimes de bombardements, quelle différence ? Les guerres ne sont jamais propres. On ne doit pas trier les victimes.

Il a fallu que les hostilités déclenchées par Vladimir Poutine se déroulent en Europe et jettent des millions de gens sur les routes de l’exil pour que le continent découvre que les dirigeants politiques n’hésitent plus à sortir des armes de plus en plus létales pour des motifs divers (et peu crédibles), mais, surtout, pour se maintenir au pouvoir et occulter les crises économiques dans lesquelles les ‘’démocraties ultralibérales’’ sont plongées.

Syrie, Irak, Kurdistan, Afghanistan, Yémen sont d’autres théâtres de ces sales guerres. Et en Palestine, le gouvernement réactionnaire d’Israël se refuse à parler de guerre. Cela ne l’empêche pas de tuer, y compris des journalistes, d’opérer des arrestations, y compris d’enfants.

La mort de Shireen Abu Akleh, journaliste américano-palestinienne de la chaîne panarabe (qatarie) Al-Jazira, a réveillé les consciences à propos de la sale guerre d’Israël.

Les conditions de vie infligées au peuple palestinien sont atroces et ne déclenchent aucune réaction de la part des gouvernements européens, sinon dans quelques déclarations vite oubliées et reniées.

Salah Hamouri, avocat franco-palestinien, est en détention administrative et ne peut voir ni son épouse, ni son enfant ; on considère qu’environ 310 citoyens palestiniens sont dans la même situation, sans procès, sur près de 5 000 prisonniers, dont 400 enfants.

Il est temps que les peuples se lèvent pour déclarer la paix sur terre, unilatéralement, comme l’a chanté Jean Ferrat. L’auteur-interprète exaltait les peuples frères à mettre fin à la course au néant. C’était il y a vingt ans. Et sa chanson est, hélas, toujours d’actualité.

La culture qui dérange

La culture a été dramatiquement absente de la campagne présidentielle et la ministre en charge du dossier est étrangement muette depuis sa nomination.

Cela ne signifie cependant pas un désintérêt de la part des dirigeants politiques du pays et, surtout, des capitalistes. Seulement, les grandes manœuvres se déroulent, selon une expression très à la mode, à ‘’bas bruit’’. Quand les affaires se traitent sans publicité tonitruante, c’est qu’il n’y a rien de bon à en attendre. Il faut aller rechercher l’information avec opiniâtreté pour en comprendre les finalités.

On vient donc d’apprendre que Stéphane Courbit (le producteur de Loft Story) va introduire la société de production Banijay et le groupe de paris en ligne Betclic en bourse. La nouvelle société a été rebaptisée FL Entertainment et sera cotée à la bourse d’Amsterdam pour des raisons d’optimisation fiscale. On apprend également que les actionnaires aux côtés de Courbit (qui détiendra 46 % du capital) seront Vincent Bolloré (qui va en prendre 19 %), Bernard Arnault (LVMH), Marc Ladreit de Lacharrière (Fimalac), Rodolphe Saadé (patron de CMA CGM et qui est candidat au rachat du quotidien marseillais La Provence), Exor (holding de la famille Agnelli) ou encore la Société des bains de mer de Monaco. Du beau monde !

Courbit a expliqué que le leader mondial de la production télévisée entend participer à la concentration d’un secteur jugé trop fragmenté. Les concentrations sont à venir très vite et les programmes de télévision produits par les futurs conglomérats ne répondront qu’à une ambition : faire du profit en fédérant les plus grandes audiences possibles. La culture considérée comme un pur produit de consommation !

Pendant le même temps, la Bibliothèque nationale de France est en grève à l’appel des syndicats CGT, FSU et Sud ; les personnels sont soutenus par l’association des lecteurs et usagers de la BnF (AluBnF) et les sénateurs communistes. Ils dénoncent une politique de destruction d’emplois sous couvert de redéploiement de postes et un recul sans précédent du service au public.

Une pétition des usagers a recueilli plus de 14 000 signatures. La situation est grave, cependant elle reste absente des grands médias.

Celui qui a commencé dans la vie en vendant des livres par correspondance et qui, au fil des ans, a vendu tout et n’importe quoi, qui diversifie son activité dans la télévision (et dans bien d’autres domaines), Jeff Bezos, donc, n’aime pas les syndicats.

Il avait dénoncé la création d’une section de l’Amazon Union Labor (ALU) dans son entrepôt de New York et comme il a la rancune tenace il vient de licencier deux des initiateurs. L’un, Mat Cusick, pour démission volontaire due à un abandon de poste, l’autre, Tristan Dutchin, pour des retards sur les objectifs de productivité (sic).

Bezos fait le ménage dans son entrepôt après avoir dépensé 4,3 millions de dollars pour payer en vain des consultants antisyndicaux : il a licencié 6 cadres supérieurs chargés de faire échouer le vote des salariés et considérés comme responsable de l’échec de la manœuvre patronale.

Bezos craint la contagion de la syndicalisation dans son groupe et il emploie les grands moyens. Lui aussi aime les consommateurs de culture, mais pas les citoyens, cultivés et syndiqués.

Vincent Bolloré partage les sentiments de Bezos et emploie les mêmes méthodes (à iTélé). Comme tous les capitalistes ! La marchandisation de la culture n’autorise aucune entrave : consommes et tais-toi !

Quand la démocratie est autant malmenée, cultivons-nous, émancipons-nous et syndiquons-nous.

Tout n’est pas perdu

Les pouvoirs financiers et économiques bénéficient de la complicité des gouvernements pour pratiquer ce qu’on appelle avec une pudeur malsaine l’évitement fiscal ou, d’une expression encore plus ignoble, l’optimisation fiscale.

Les gouvernements sont complices de véritables crimes, qui privent les peuples de ressources immenses pour résoudre les problèmes du quotidien. Qu’on pense à la pénurie des hôpitaux, à l’absence d’enseignants, aux services publics de proximité qui ferment les uns après les autres, à l’état déplorable des routes, etc., quand les sommes détournées sont si importantes !

Que des élus peu scrupuleux soient tentés, eux aussi, d’optimiser leurs revenus, quoi de plus courant. La France a découvert que de nombreux politiciens de premier plan avaient détourné de l’argent public, sans vergogne. Jusque-là, ils jouissaient d’une quasi immunité et des juges courageux ont osé les porter devant les tribunaux malgré des cris d’orfraies et des dénégations et inconvenantes. Eux qui mènent grand train et possèdent châteaux et manoirs loin du peuple, villas dans de véritables havres de paix, appartements de luxe ou hôtels particuliers dans les quartiers-ghettos pour riches nient tout avec un aplomb étonnant.

De Jérôme Cahuzac à François Fillon, en passant par Nicolas Sarkozy, Patrick Balkany, Thierry Solère ou Marine Le Pen, la liste est longue.

François Fillon, son épouse et son suppléant ont été lourdement condamnés par la cour d’appel à des peines de prison (ferme pour l’ancien premier ministre) et à de lourdes amendes et remboursement de fonds (au total près de 1,5 million d’euros pour le couple).

Les honnêtes gens observent ces comparutions avec beaucoup d’amertume, se sentant trahis par ceux qui n’hésitaient pas à donner des leçons de morale en toutes occasions et osaient se représenter devant les électeurs floués.

Aujourd’hui, les sentences frappant Balkany, Sarkozy ou Fillon sont accueillies avec soulagement : les citoyens peuvent se dire que tout n’est pas perdu dans nos démocraties chancelantes, les condamnations étant assorties d’interdiction de se représenter. Même s’il faut continuer à nettoyer les écuries !

8 mai !

8 mai 1945, le nazisme est vaincu ; la guerre n’est pas encore terminée, mais le Reich a capitulé.

En France, se lève l’espoir de Jours heureux ; les femmes vont obtenir, enfin, le droit de vote et un gouvernement réunissant et communistes fonde la Sécurité sociale. Le monde espère entrer dans une nouvelle ère, sans guerre avec la création de l’ONU.

Soixante-dix-sept ans plus tard, le bilan n’est guère encourageant ; beaucoup d’illusions se sont évanouies : les guerres font rage dans de nombreux pays, la pauvreté gagne du terrain et l’obscurantisme s’étend partout.

En Afghanistan, après avoir interdit aux femmes de prendre l’avion sans un parent masculin et fermé l’école aux jeunes filles, le ministère de la promotion de la vertu et de la prévention du vice (sic) publie un décret invitant les femmes « qui ne sont ni trop jeunes ni trop vieilles (à) voiler leur visage, à l’exception de leurs yeux, selon les recommandations de la charia, afin d’éviter toute provocation quand elles rencontrent un homme ». Les femmes afghanes sont même invitées à rester chez elles ! 

Aux Etats-Unis, la Cour suprême composée majoritairement de suppôts de Donald Trump, a préparé un projet d’arrêt pour interdire l’interruption volontaire de grossesse (IVG). En Europe, la Pologne avait montré la voie en 2020, l’avortement n’y est plus autorisé que dans deux circonstances, viol ou risque pour la vie ou la santé de la femme enceinte.

La France, elle aussi, voit l’obscurantisme se répandre et infester de nombreux esprits. L’exclusion de l’autre par l’extrême droite de Zemmour, Le Pen et même Pécresse ; la remise en cause de l’avortement ou du mariage pour tous et le mépris pour les pauvres s’expriment sans réserve dans des programmes politiques et des médias qui gangrènent toute la société.

Le modèle de la politique économique, l’ultralibéralisme avec ses règles dites naturelles, s’est installé partout et engendre parfois des monstres, mais toujours des régimes autoritaires. Emmanuel Macron a pu écrire un livre-programme intitulé Révolution, mais son propos relevait d’une révolution conservatrice, inspirée du modèle américain, vantant l’individualisme (aux antipodes de la société dessinée par le Conseil national de la Résistance, le CNR) et la compétition outrancière entre individus.

8 mai 2022, le conservatisme et l’ultralibéralisme n’ont pas encore rendu les armes, Emmanuel Macron a été réélu. Commémorer le 8 mai 1945, certes, mais sans mesurer le chemin restant à parcourir pour fêter les Jours heureux, c’est-à-dire un monde plus humain, sans guerre, sans repli sur soi-même, un monde où la pauvreté aurait été éradiquée, relève du révisionnisme. De trop nombreux dirigeants de la planète tentent de dissimuler les méfaits d’une société inhumaine et inégalitaire.

Le fric contre la déontologie

Chaînes de télévision et plateformes numériques sont gourmandes en contenus ; la bataille fait rage et la recherche de programmes (séries, dramatiques) originaux, et fédérateurs de grosses audiences (Audimat oblige) pour attirer les publicités est sans merci.

Télérama publie à ce sujet un très bon article, intitulé Investigations en séries, dont le chapeau en dit un peu plus : « De plus en plus de séries s’inspirent d’enquêtes journalistiques. Et des accords se nouent entre productions et médias ».

C’est un bel hommage de l’audiovisuel à la presse écrite, mais qui interroge.

Emilie Gavoille, autrice de l’article révèle :

« Pour s’assurer d’être aux premières loges dès que l’actualité accouche de bonnes idées, Studio-Fact, fondée en 2021, a noué un partenariat exclusif – qui implique une clause de priorité et de la coproduction – avec Le Parisien. « C’est une source importante pour nous, explique Basile Lemaire, directeur du développement stratégique du groupe (et ancien journaliste de Télérama). Des conférences de rédaction communes ont lieu toutes les deux semaines, qui nous permettent de savoir sur quoi travaillent les services. »

L’autrice ajoute :

« L’exemple n’est pas unique. Des discussions ont lieu entre le groupe Le Monde (dont fait partie Télérama) et Netflix, alors qu’un des plus gros acteurs du secteur audiovisuel, Federation Entertainment, a d’ores et déjà conclu un accord avec So Press, groupe de presse habitué des grands récits. »

Cette tendance pose de nombreuses questions déontologiques, que n’écarte pas l’autrice qui conclut ainsi son article : « A quel point ce mariage avec l’industrie du divertissement influe-t-il sur le choix et le traitement des enquêtes menées dans les médias ? »

Mais, de cela, les propriétaires des grands médias n’en ont cure. ; à l’image de Vincent Bolloré, ils n’ont que mépris pour les journalistes et pour les contenus qui émancipent. L’appât du gain a depuis longtemps écarté les questions déontologiques. Même au Monde désormais ? On n’ose y croire. Tout rapprochement avec Netflix devrait être banni de la stratégie des médias.

Vive Amazon !

L’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (ARCEP) vient de s’illustrer de brillante façon.

Elle est présumée être une autorité administrative indépendante, mais ses sept dirigeants sont nommés par les politiques, le président par le président de la République et les six autres membres par les présidents de la République, de l’Assemblée nationale et du Sénat. La présidente actuelle, Laure du Tillet, épouse d’Hubert Penin de La Raudière, a été députée d’Eure-et-Loir sous l’étiquette UMP ; elle a un long passé de droite, soutenant Bruno Le Maire, puis François Fillon, avant de rejoindre le parti dissident Agir, la droite constructive. Après sa nomination à la présidence de l’ARCEP par Emmanuel Macron, elle a conservé des mandats électifs, notamment de conseillère départementale d’Eure-et-Loir, elle s’était illustrée en 2012 en s’opposant au projet de loi sur le mariage homosexuel.

La dame de La Raudière n’est pas à classer parmi les progressistes.

Il se trouve que l’ARCEP s’est emparé du dossier des frais de port du livre ; un dossier chaud qui intéresse au premier chef la multinationale Amazon. Une consultation publique a été lancée, mais « l’Autorité attire l’attention sur le fait que les éléments présentés dans cette consultation publique ne préjugent en aucun cas de la décision finale qu’elle prendra ».

La note de l’ARCEP a fait part de ses recommandations ; elle propose que « les frais de livraison de livres neufs doivent être facturés dans le respect d’un montant minimal de tarification » et elle le fixe à 3 euros par colis. Mais, aussitôt, elle milite pour le maintien d’un seuil permettant la quasi-gratuité des frais de port, c’est-à-dire le maintien du modèle d’Amazon à 0,01 euro. L’argument est renversant : « Cette pratique revient à restituer une partie de la marge réalisée sur une vente à l’acheteur en annulant ses frais de port. Elle est favorable aux consommateurs et est de nature à les inciter à commander plus de livres pour pouvoir bénéficier de frais de port plus attractifs. »

Tout ça pour ça ! Il faut se frotter les yeux longuement pour se persuader qu’on ne rêve pas. N’est-ce pas encourager les lecteurs à acheter davantage de livres par l’intermédiaire d’Amazon ! 

Entretenir à grands frais une autorité comme l’ARCEP (la rémunération de Laure de La Raudière est de près de 200 000 euros par an, soit plus de 16 500 euros par mois, non compris quelques autres avantages) et faire une consultation publique, elle aussi onéreuse) pour en arriver à une telle conclusion ?

Quant à Amazon, ses dirigeants se frottent les mains. Les libraires, eux, continueront à maudire les plateformes numériques.

Pfizer se porte bien !

Des hommes, des femmes et des enfants meurent encore chaque jour de l’une des multiples déclinaisons du Covid. En Afrique, surtout, où la pauvreté entretenue par des despotes et l’absence de vaccin sont criantes et propices à l’expansion exponentielle de la pandémie.

Les besoins extrêmes font des ravages auprès de populations qui, souvent, prennent le chemin de l’exil et bravent les éléments pour tenter de venir dans des pays supposés plus accueillants que le leur.

Leurs pays ne peuvent plus les nourrir et encore moins les soigner.

Les grands laboratoires restent insensibles à leurs cris et à leurs suppliques, préférant réserver leurs vaccins à des populations au pouvoir d’achat leur permettant d’écouler leurs produits à un prix exorbitant. Les dirigeants des pays du Nord multiplient les déclarations lénifiantes à propos de la libération des brevets et détournent leur regard pour ne pas voir les morts qui les accusent, eux et leur politique au service des grands groupes.

Le laboratoire américain Pfizer peut se permettre de publier impunément des communiqués vantant un chiffre d’affaires en hausse de 77 % sur le premier trimestre de 2022 (27,5 milliards de dollars) et des bénéfices somptueux, synonymes de dividendes confortables. Sans avoir un mot pour les pauvres auxquels il se refuse à céder le brevet de son vaccin. Il fanfaronne outrageusement en formulant des prévisions incroyables, écouler pour 22 milliards de la pilule anti-Covid, le Paxlovid au cours de l’année.

Je ne sais pas ce que je peux dire d’autres ; les mots me manquent pour dénoncer un scandale majeur. Parmi tant d’autres.

Triste Premier mai !

Huit enfants sont morts en Egypte dans un accident de la route ; ils avaient entre 12 et 15 ans et ils rentraient du travail. Le véhicule s’est renversé dans un canal du delta du Nil.

Il ne s’agit pas d’un banal accident : collégiens le jour, ils allaient chaque soir ramasser des pommes de terre pour aider leurs parents, dans une région où la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.

On n’ose imaginer leur attention devant les professeurs, après une nuit harassante de labeur pour un salaire de misère !

L’Organisation internationale du travail estimait en 2012 que près de deux millions d’enfants égyptiens travaillent, souvent dans des conditions déplorables et dignes des romans de Zola, la loi autorisant le travail des enfants à partir de 15 ans et tolérant l’emploi saisonnier à partir de 13 ans. Combien sont-ils comme les huit petites victimes en 2022 ?

La Fête du Travail aura un goût amer pour les parents des huit victimes. Tant qu’il existera des enfants exploités dans de telles conditions dignes du Moyen Age, la Journée internationale des travailleurs, journée de lutte et de manifestations, devra dénoncer les exploiteurs de la misère ouvrière et ceux qui permettent la pérennité des nouvelles formes d’esclavagisme.

Le drame d’hier devrait faire honte à la France ; n’est-ce pas Emmanuel Macron qui a décoré le dictateur Abdel Fattah Al-Sissi de la légion d’honneur en 2020 et qui lui a vendu 30 avions de combat Rafale pour un montant estimé à 3,95 milliards d’euros, après lui avoir vendu des navires de guerre. Selon un rapport du Parlement, notre pays a vendu pour 7,7 milliards d’euros d’armes entre 2010 et 2019.

Les sommes sont considérables pour un pays comme l’Egypte ; elles auraient été mieux employées dans une campagne visant à éradiquer la pauvreté, à interdire le travail des enfants la nuit ou encore à développer l’enseignement.

Emmanuel Macron n’aura pas un mot pour dénoncer le drame de la mort de huit enfants qui ne demandaient qu’à vivre dignement ; il ne retirera pas la Légion d’honneur au dictateur et il continuera à lui vendre des armes. Le président de la République a des amis encombrants, pour nous mais pas pour lui.

Difficile d’oublier ces huit pauvres gosses, même pendant la guerre atroce de Poutine en Ukraine. Le Premier mai est triste.

Le chœur des libéraux effarouchés

Les directeurs des quotidiens économiques, Les Echos (propriété de Bernard Arnault) et La Tribune (dont le premier actionnaire est le groupe de services aux entreprises, Atalian) partagent les mêmes angoisses au lendemain de la réélection d’Emmanuel Macron. Ils font des cauchemars à l’idée de voir la gauche unie obtenir la majorité à l’Assemblée nationale et ils inondent leurs pages d’articles fielleux.

Dans leur billet hebdomadaire du samedi, ils ont des phrases étonnamment identiques. Nicolas Barré écrit dans les Echos :

« Plus c’est gros, plus ça passe : Cécile Cornudet s’interroge sur le mystère Mélenchon, cette capacité à proférer des énormités pourtant reprises dans le débat… Pour sauver sa peau, le PS va-t-il perdre ce qui lui reste, son âme, et s’allier aux Insoumis ? C’est le dilemme du moment. »

Philippe Mabille, lui, éructe dans la Tribune :

« Une victoire déjà éclipsée par les Législatives aussi, note Marc Endeweld, alors que dès le 24 avril, Marine Le Pen s’est posée en principale opposante et en chef du rassemblement des « républicains patriotes », au nom desquels elle va mener la bataille du troisième tour au Parlement. Surtout, le vote utile en faveur de Jean-Luc Mélenchon a donné des ailes au leader de l’Union Républicaine qui espère réussir l’absorption de toute la gauche jusqu’à ses franges écologiques. Les appareils du PS et d’EELV vont à la soupe, au risque d’achever ce qui restait de cohérence et de dignité à leurs convictions. Imagine-t-on Jean-Luc Mélenchon en Premier ministre de cohabitation après le 19 juin si une majorité de Français qui n’ont pas voté pour Emmanuel Macron ou bien seulement par défaut décidaient de se venger dans les urnes en juin ? Les deux projets étant incompatibles, sur l’Europe, le nucléaire et la vision de la République, le scénario est improbable mais maintient une pression sur le président réélu à la recherche d’une voie de passage bien étroite, y compris avec ses propres alliés. »

Dans un cas, le Parti socialiste est invité à ne pas perdre son âme de gestionnaire d’une France ultralibérale, comme l’avait fait François Hollande ; dans l’autre, le même PS, mais aussi les écologistes d’EELV, sont accusés d‘aller à la soupe.

Philippe Mabille ne fait pas dans la nuance, car s’il se réjouit de la victoire de Macron et de la défaite de Marine Le Pen, il considère que le plus grave danger pour l’Etat ultralibéral est SURTOUT le projet de la gauche unie.  Plus grave que celui de Le Pen ?

La Tribune exhorte le président de la République à mener la réforme des retraites à son terme et brandit la menace d’une quasi faillite de la France en cas d’échec : « Sans le report de 4 mois par an de l’âge légal de départ pour le porter à 64 ans en 2027, le château de cartes s’effondre ». N’attendons pas le grand soir de 2027 ; les dégâts seraient trop lourds à porter !

Quand Les Echos et La Tribune en arrivent à ce niveau d’argumentation, on se dit que l’ultralibéralisme est en difficulté et que la gauche doit s’unir pour sortir le pays d’une crise sans précédent avec le retour de l’inflation, une dette abyssale, un déficit énergétique, la hausse des taux d’intérêt, etc.

Les libéraux, qu’ils soient patrons ou politiciens, ont une peur bleue d’un embrasement social. Ne serait-ce pas un encouragement supplémentaire à faire taire le chœur des libéraux effarouchés. 

Notre santé en danger

Il n’y a pas de hasard ; le même jour, Arte programme deux documentaires terriblement accusateurs, ‘’Médicaments, les profits de la pénurie’’ (‘’Fruit d’une enquête menée sur trois continents, une plongée édifiante dans les arcanes complexes de l’économie du médicament, mise à mal par la course aux profits des laboratoires’’), puis ‘’Votre santé, un trésor très convoité’’ (‘’En investissant le secteur médical, les géants du Web se positionnent comme une alternative à des systèmes de santé publics et privés à bout de souffle. Enquête sur les dessous d’un modèle galopant, qui mobilise technologie et collecte de données’’), et le Monde publie deux articles aussi accusateurs, ‘’A Pierrelatte, le privé s’offre la médecine générale’’ (‘’Le groupe Ramsay Santé, numéro un du secteur privé, a inauguré un centre de santé dans la Drôme’’), et ‘’Les centres de santé franciliens de la Croix-Rouge bientôt vendus’’ (‘’La filiale française du géant australien Ramsay Health Care veut racheter ces six établissements d’Ile-de-France déficitaires’’).

Il n’y a pas de hasard parce que le sujet est d’actualité et que de grandes manœuvres de concentration et de privatisation sont en cours.

Notre santé est la cible des fonds d’investissement qui contrôlent toute l’économie capitaliste ; les gouvernements sont complices de ce hold-up qui fait passer tout le secteur de la santé dans la seule logique marchande avec bientôt une médecine à deux vitesses, l’une pour les riches, bien dotée, et l’autre, pour les pauvres, où les soins seront réduits au strict minimum.

Les profits et dividendes en jeu à court terme sont énormes.

L’industrie du médicament dégage déjà des profits supérieurs à ceux des autres secteurs et organise la pénurie pour augmenter encore les marges. Les gouvernements européens, dont celui d’Emmanuel Macron, restent des spectateurs impassibles ; alors que l’abandon des brevets sur les vaccins aurait permis de vacciner tous les pays, les politiques ont cédé aux pressions des grands laboratoires en reniant leurs engagements.

Les GAFAM, de leur côté, voient dans la santé un moyen de gagner toujours plus d’argent, tout en ayant accès à de nouvelles données, dont la commercialisation est plus rentable que le pétrole.

Les deux documentaires d’Arte ont parfaitement mis au jour les politiques de financiers sans morale et sans respect pour les citoyens.

Le Monde, lui, a permis de donner un éclairage sur un aspect du scandale en France. Le groupe australien Ramsay Santé continue d’étendre son emprise sur notre système de santé. Après avoir pris le contrôle de la Générale de santé et de ses cliniques, il s’intéresse désormais à la médecine généraliste en ouvrant des centres de soins dits primaires largement subventionnés par l’assurance-maladie qui lui verse un forfait, calculé en fonction du nombre et du profil des patients. Les médecins sont salariés et assistés par des infirmières ; le partage des tâches devant permettre, selon un dirigeant du groupe, de « soigner 50 % de patients de plus par médecin ». Profit oblige.

L’expérience de Pierrelatte décrite dans le Monde est tout à fait légale puisqu’elle s’appuie sur l’article 51 de la loi de financement de la Sécurité sociale. Merci M. Macron et félicitations aux députés de la République en marche pour avoir voté la loi.

Pour aller plus vite dans l’implantation de centre de santé (profitant des déserts médicaux aggravés par la politique gouvernementale depuis la présidence de Sarkozy et poursuivie par Hollande et Macron), le groupe Ramsay s’est porté acquéreur des six centres déficitaires de la Croix-Rouge en Ile-de-France, dont les patients sont majoritairement des pauvres et des personnes bénéficiant de la CMU. Les personnels sont inquiets et s’interrogent : comment un groupe privé dont le modèle économique n’est pas de gérer des centres déficitaires va-t-il s’y prendre pour les rendre rentables.

Poser la question, c’est déjà donner la réponse : le personnel redoute ce qu’il appelle une optimisation des soins.

Les articles du Monde nous permettent d’apprendre qu’un fonds américain parmi les plus gros, KKR, a lancé une OPA sur la maison-mère de Ramsay pour 13 milliards. Ce fonds est déjà le premier actionnaire de l’autre leader des hôpitaux privés en France, le groupe Elsan, qui s’apprête, lui aussi, à ouvrir des centres de soins, notamment à Saint-Denis. Cette concentration honteuse n’est même pas évoquée dans les journaux télévisés du service public.

KKR, présents dans le capital de 65 % des 500 plus grosses sociétés mondiales, voit loin avec ses investissements dans la santé. Et nous avons toutes les raisons d’être inquiets : la moyenne des profits annuels des sociétés contrôlées par KKR est de 27 %. C’est ce qui sera demandé demain à ses hôpitaux et centres de soins, donc à ses personnels et, en particulier, à ses médecins.

On comprend mieux pourquoi notre santé intéresse tant fonds d’investissement mondialisés et industriels du numérique et pourquoi notre santé est en danger.

Caprice de milliardaire

Elon Musk a des caprices de milliardaires. L’ex-fondateur de PayPal veut ‘’se payer’’ Twitter. Un caprice de 44 milliards de dollars, non dénué d’arrière-pensée politique.

Les actionnaires ont très vite approuvé la proposition de Musk ; ils ont appelé le conseil d’administration du réseau social à réviser son attitude de refus et à accepter une offre aussi mirobolante. L’appât du gain immédiat ne pouvait laisser indifférents des actionnaires tels que les fonds Vanguard, Morgan Stanley, BlackRock ou Fidelity Management (qu’on retrouve parmi les détenteurs du capital de tous les méga-groupes du numérique, entre autres).

Vanguard, qui possède 10 % du capital va encaisser plus de 4 milliards de dollars et BlackRock environ 850 millions. Les investisseurs qui ont placé leurs fortunes dans ces fonds se frottent déjà les mains et vont pouvoir imaginer renouveler une même opération ailleurs.

Elon Musk est un ami de Donald Trump ; même morgue, même mépris pour les pauvres, même dédain pour la démocratie ; et il se pose en « absolutiste de la liberté d’expression » en ajoutant que « Twitter est la place publique numérique où sont débattues des questions vitales pour l’avenir de l’humanité. » On a pu observer avec Trump à quel niveau se situent les débats en 180 signes !

Dans un tel contexte qui apparaît vraiment surréaliste, deux banques françaises ont cru bon de participer au consortium bancaire qui va financer le caprice de Musk : la BNP Paribas va apporter un prêt de 1,4 milliard de dollars et la Société Générale, elle, va contribuer à hauteur de 875 millions.

Au moment où la France a besoin de crédits pour relancer son économie et relocaliser l’industrie, il s’agit de la part des deux banques d’un vrai scandale, qui semble laisser sans réaction le nouveau président de la République et son gouvernement (même en instance de départ). 

Une nouvelle illustration du slogan, ‘’Macron, président des riches’’, qui préfère Elon Musk aux ouvriers licenciés après les fermetures de fonderies, comme Alu à Ingrandes, MBF de Saint-Claude, SAM de Decazeville et les 800 licenciés du sous-traitant d’Orange pour la fibre, Scopelec basée à Sorèze dans le Tarn.

Le choix des banques françaises est éminemment politique ; c’est la raison pour laquelle Macron n’interviendra pas pour le condamner et pour réorienter l’argent disponible vers des activités industrielles stratégiques plutôt que vers un réseau social dont on a pu mesurer le rôle néfaste.

La honte

Ce matin, la honte de voir que le pays de la Révolution, de la Commune, du Conseil national de la Résistance a placé la candidate de la droite fasciste à un niveau aussi élevé, est largement partagée. Plus de 13 millions de Français ont voté pour Marine Le Pen qui gagne plus de 5 millions d’électeurs entre les deux tours, c’est-à-dire bien plus que le total des voix de Zemmour et Dupont-Aignan réunis.

Pour essayer de comprendre, on peut triturer les chiffres. Marine Le Pen ne représente après tout que 27 % des inscrits et Macron 38,5 %. Mais quelle honte, la fille du tortionnaire en Algérie fait mieux que l’extrême droite italienne de la Ligue du Nord, mieux que l’AfD en Allemagne. Il faut mesurer le danger qui nous guette. La gymnastique n’est pas satisfaisante.

Comment 13 millions de citoyens ont pu opter pour le bulletin de Marine Le Pen ? Y aurait-il 13 millions de gens tentés par le fascisme et prêts à lui confier les clés de l’Elysée ? On n’ose y croire !

Emmanuel Macron, son gouvernement et son entourage portent la lourde responsabilité d’un spectacle politique aussi dévasté et, surtout, d’un échec : n’avait-il pas affirmé en 2017 qu’il s’était fixé l’objectif de faire baisser le Rassemblement national ! Le résultat, comme dans d’autres domaines, est affligeant.

Le président sortant a réussi à se faire détester par une majorité de Français attachés à leur socle social (même affaibli), à la démocratie (même âbimée) et au respect de l’autre (même combattu). Son ‘’triomphe’’ doit être relativisé, même s’il a réussi à quasiment doubler le nombre de ses électeurs entre les deux tours.

Optimiste invétéré, on ose espérer que la gauche va enfin se réveiller et se réunir. Et, aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon n’a plus aucun prétexte pour imposer sa stratégie et sa personne. Le quinquennat de Macron a permis de clarifier beaucoup de choses et à dessiller les yeux ; en premier lieu, Macron applique une politique de droite, dure à ceux qui n’ont rien et il prévoit de durcir encore certaines dispositions (âge de départ à la retraite, RSA, indemnisation du chômage, etc.) ; les socialistes qui se sont ralliés à lui comme Ferrand, Le Drian, Rebsamen et d’autres, ont permis d’épurer (on peut le penser) le Parti socialiste ; les revendications débouchant sur des grèves s’amplifient pour s’opposer à l’ultralibéralisme ; la soif d’unité a gagné en vigueur (on l’a vu avec le résultat de Mélenchon qui a capté le vote dit utile).

Les motifs d’espérer sont nombreux. La gauche (toute la gauche) a une énorme responsabilité, celle de répondre aux véritables aspirations de millions de citoyens qui aspirent à vivre mieux, dans la paix.

Ce matin, cette phrase de Gramsci me revient à l’esprit : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Nous avons évité un drame ; mais le danger de le voir se réaliser prochainement n’est pas écarté. Alors, surmontons la honte, par la lutte politique, pour retrouver le sourire et la dignité de ceux qui nous ont légué l’esprit des Lumières.

Le capitalisme, c’est la guerre

J’ai eu l’occasion, à plusieurs reprises, de reprendre Jacques Prévert et sa célèbre apostrophe : « Quelle connerie la guerre ». Et de fustiger Poutine et ceux qui se livrent à une course aux armements, partout dans le monde.

Il se trouve que je viens de lire une excellente critique du dernier livre de Nils Andersson, Le capitalisme, c’est la guerre (Terrasses Editions, 148 pages), par Marine Miquel, maîtresse de conférence, dans la dernière livraison de la très belle revue Cause commune.

Ecrit avant l’invasion de l’Ukraine par Poutine, ce petit essai d’un pacifiste invétéré, est prémonitoire. Pour l’auteur, une seule cause à cette guerre, le capitalisme.

Marine Miquel relève : « Alors que ce dernier se prétend porteur d’un monde de paix, qui serait rendu possible par l’avènement d’une économie de marché mondialisée, le constat est sans appel : non seulement la guerre n’a jamais cessé – depuis 1990, on décompte entre trente-cinq et cinquante conflits armés actifs chaque année – mais en plus le risque d’un retour aux guerres de haute intensité, menées avec des moyens de destruction et de tuerie démultipliés par les progrès technologiques tels que la robotisation, les réseaux de l’intelligence artificielle, s’étendant à des champs de bataille autrefois préservés, le cyber espace et le domaine exo-atmosphérique, ou encore le corps humain (avec les ‘’soldats augmentés’’, à l’aide technologies) ».

Un chiffre est effarant : en 2018, les dépenses militaires se sont élevées à 1774 milliards de dollars. Et, avec la guerre en Ukraine, on assiste à une recrudescence de la course aux armements, comme en Allemagne. La France, l’un des plus gros ‘’fournisseurs’’ d’armes, participe largement à cette militarisation du monde. Où s’arrêteront-ils si nous ne les arrêtons pas ?

Marine Miquel note les causes de cette folie listées par Nils Andersson : nécessaire contrôle de l’accès aux ressources naturelles, préservation des zones d’influence et la prévention de l’émergence d’un éventuel futur concurrent, par exemple par le biais de la reproduction de l’ancien ordre colonialiste, avec l’établissement de protectorats, etc.

Le capitalisme porte en lui tous ferments de la guerre, malgré les discours de paix proférés par les dirigeants, y compris Emmanuel Macron, qui, note Marine Miquel, « annonce vouloir créer une Europe militaire » et la présente comme une nécessité.

Si le constat est terrible, Nils Andersson note (et cela n’a pas échappé à Marine Miquel) la vivacité et l’obstination d’une utopie, « en finir avec la guerre, son coût humain mais aussi écologique ». Rets à passer de la nécessaire utopie à l’action !

Lectures nécessaires et obligatoires

La collection Tracts de Gallimard s’est enrichie de deux numéros (36 et 37) qu’il faut absolument lire en cette période où règnent la confusion, le mensonge, les promesses. Deux numéros, pour faire bref, qui rendent intelligents et éclairés.

Le numéro 36, passionnant, est l’œuvre d’un magistrat, Eric Alt, et d’une avocate, Elise Van Beneden respectivement vice-président et présidente de l’association Anticor ; son titre : Résister à la corruption.

Très argumenté, cet essai démonte toutes les facettes de ces abus de pouvoir qui gangrènent la démocratie. C’est en même temps un appel vibrant à la Résistance (Rendre le pouvoir aux citoyens, titre du chapitre de conclusion) pour lutter contre un fléau qui coûte cher à tous.

Anticor a été menacée de perdre son agrément qui « permet d’exercer une prérogative qui dérange souvent le pouvoir », parce qu’elle dénonce les ‘’petites affaires’’ des corrupteurs et des corrompus et constitue « un remède aux entraves de la justice ».

Lire l’essai est un acte citoyen.

Le numéro 37 est tout autant passionnant et instructif ; son titre est sans ambiguïté : Santé publique, année zéro. Il est l’œuvre de Barbara Stiegler (déjà auteur du numéro 23, De la démocratie en pandémie) et de François Alla. Barbara Stiegler est professeure en philosophie politique et François Alla, praticien hospitalier et professeur de santé publique.

Les deux auteurs s’étaient rencontrés lors d’une conférence, avant la pandémie, sur le thème dont ils écrivent qu’il était prémonitoire : « La prévention en santé menace-t-elle nos libertés ? »

Eux qui ont « pris le parti de la santé publique », ont uni leurs savoirs et leurs études pour analyser avec une rare clarté le mécanisme d’une idée fausse : « Si nos libertés publiques avaient bien été remises en cause et si notre démocratie avait bien été suspendue, c’était pour notre bien, car c’était pour notre santé. »

La démonstration, chronologique, est brillante et sans appel. Les deux auteurs constatent que le dispositif de santé publique n’est plus qu’un « grand champ de ruines » et ils appellent les lecteurs à conclure, et donc à agir, à quitter l’état de sidération pour se « mettre en mouvement » et relever les ruines.

Leur essai est une condamnation sans concession des mesures prises par Emmanuel Macron et son gouvernement pour sortir de la pandémie. Les faits sont rappelés et éclairent nos raisons. Là aussi, il s’agit d’un essai que tous les citoyens devraient avoir lu pour sortir de l’opposition entre deux camps, les défenseurs de la santé publique et les partisans des libertés et de la démocratie.

Les deux essais se font écho en mettant en accusation un système ultralibéral où les services publics sont sacrifiés et les riches trouvent justifiés leurs privilèges, y compris celui de corrompre et d’être corrompus.

Où est la gauche ?

Ce qui a été présenté comme un débat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen a confirmé que nous vivons dans une société violente et agressive parce qu’antisociale.

Les deux chaînes de télévision diffusant le triste spectacle d’un monde en décomposition avaient fait assaut de superlatifs pour persuader les citoyens que, oui, ce moment était un élément de la démocratie et qu’il allait déterminer le choix des électeurs encore indécis. De cela, rien n’est advenu.

Le président jupitérien et arrogant ne s’est pas départi de son arrogance (sans convaincre qu’il allait changer) ; la digne descendante de la famille réactionnaire n’a pas pu s’empêcher de revenir au discours raciste du patriarche (sans convaincre qu’elle était le meilleur défenseur de la veuve et de l’orphelin).

Mais, diable, comment a-t-on pu en arriver là ? Comment le pays des Lumières a-t-il pu engendrer un personnel politique aussi médiocre ?

Macron a pu invoquer ces Lumières quand le débat s’est porté sur la laïcité, ses paroles sonnaient faux ! Rousseau, Voltaire, Diderot et les autres ne maniaient pas le mépris pour ceux qui n’ont rien : ils voulaient les émanciper et leur faire quitter leur état de tutelle. Un autre monde !

Aucun des deux candidats n’a eu l’audace de dénoncer la corruption intrinsèque de la société dont ils prétendent être les plus brillants représentants, trop soucieux de défendre ‘’leur’’ monde, celui des riches, de la finance et des passe-droits.

Hier, Deliveroo était condamné pour travail dissimulé, aujourd’hui c’est la baron Ernest-Antoine Seillière, ancien président du Medef et du groupe Wendel, devenu société d’investissement après avoir abandonné la sidérurgie lorraine, qui se voit infliger une peine de trois ans de prison avec sursis pour fraude fiscale, avec onze autres cadres. Ils avaient imaginé un programme pour faire échapper un bénéfice de 315 millions d’euros à une taxation de 30 %. Un simple détail pour ces milliardaires.

Ni Macron, qui était allé ‘’pantoufler’’ à la banque Rothschild, ni Le Pen, qui a quelques ennuis financiers avec le Parlement européen, n’avaient choisi ce thème de débat. Dans leur monde, il y a des sujets tabous, des secrets de famille et des secrets d’Etat. On sait rester discret, très discret.

Face à ce triste spectacle, il est urgent de se poser la question : où est la gauche ? Elle se déchire encore à propos des élections législatives quand la maison brûle et que les citoyens se détournent des urnes.

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