Blog de Michel Diard

La Chouette qui hioque

Magie du direct

Richard Berry nous a offert un moment exceptionnel hier soir au cours de l’émission Le Grand Echiquier avec un extrait de son spectacle Plaidoiries.

C’est la magie du direct : l’acteur a repris la plaidoirie de l’avocate Gisèle Halimi prononcée au tribunal correctionnel de Bobigny en 1972. Prononcé dans l’enceinte d’un tribunal le texte est inédit ; Richard Berry a permis de découvrir sans doute le plus beau plaidoyer féministe jamais écrit. Juste politiquement et émouvant.

L’acteur a eu raison d’ajouter qu’il est l’une des plaidoiries qui, par sa justesse politique, a contribué à changer la vie sociale des femmes.

Gisèle Halimi a fait de sa plaidoirie une tribune contre la société patriarcale, machiste et contre la loi de 1920 ; elle a contribué à faire évoluer les mentalités et à préparer le terrain à la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse.

En même temps, Gisèle Halimi avait fait le procès du capitalisme et de l’exploitation des ouvriers, mais aussi de la surexploitation de la femme. Richard Berry faisant remarquer que, hélas, la plaidoirie de l’avocate était d’une brûlante actualité quand on mesure les obstacles rencontrés par les femmes pour avorter en Pologne, en Italie, aux Etats-Unis, en Argentine et en France, mais aussi les agressions sexuelles, les féminicides, les tâches ingrates qu’elles occupent dans toute la société et dans les familles.

Le texte dit par un homme gardait toute sa force de persuasion, toute sa beauté grâce à un Richard Berry juste, animé par la flamme de l’avocate.

Nathalie Dessay, présente à l’émission, en a été bouleversée, les larmes aux yeux et incapable de prononcer une parole. Elle ne fut sans doute pas la seule ; le silence avait envahi les invités. La force de persuasion de Richard Berry puisée chez l’avocate était vraie parce que puisée aux fonds des entrailles des femmes contraintes d’avoir recours aux faiseuses d’ange pour avorter.

Tout est juste dans la plaidoirie ; tout est vrai et l’émotion qui s’en dégage est juste elle aussi.

Magie du direct, disais-je.

Après l’émission de la veille de cette boursouflure d’Hugo Clément, on mesure combien la télévision est capable, aujourd’hui, du meilleur comme du pire.

La leçon de télévision

Hugo Clément est jeune, il vient d’entrer dans la trentaine, et il sait se placer devant une caméra de télévision pour toujours apparaître sur l’écran. Le jeune homme est le réalisateur de ses propres documentaires et le maître du montage.

Le jeune homme a administré hier soir sur France 2 une leçon de télévision d’aujourd’hui, narcissique, inversant les rôles (c’était lui le sujet du documentaire et non les espèces menacées). On a vu plus souvent son beau profil que les images des animaux que l’homme s’évertue à faire disparaître de son environnement.

Le jeune homme a vite compris comment tirer profit d’un thème dans l’actualité, l’écologie ; la ressemblance avec le jeune Nicolas Hulot était frappante.

Il s’est amusé à se mettre en scène, jouant copain-copain avec les vrais défenseurs de la nature rencontrés au cours de ses voyages. Malgré ses efforts, on avait du mal à croire à son empathie. Etre convaincant à l’écran est un art qu’il ne maîtrise pas encore.

L’émission n’a pas convaincu les téléspectateurs qui, deux jours plus tôt, avaient, paraît-il, viré au vert. ‘’Sur le front des animaux menacés’’ n’était pas de la grande télévision, genre Frédéric Rossif, par exemple, seulement un pâle reflet de la télévision d’aujourd’hui

Le jeune homme n’a pas rendu service à la cause qu’il prétend défendre. Il défend beaucoup mieux sa petite personne, dont tout le monde se moque.

La télévision rend fou, disait Bruno Masure ; je le crois volontiers. Mais la maladie frappe de plus en plus jeune.

Hugo Clément avait été surnommé Ego Clément par des collègues de travail. Comment avaient-ils pu deviner ?

Tintin, raciste !

C’était inévitable. Après l’assassinat de George Floyd aux Etats-Unis et la campagne ‘’Black Lives Matter’’, il était inévitable que les accusations de racisme ressurgissent à propos de l’album d’Hergé, Tintin au Congo.

Les demandes d’insertion d’une préface se heurtent, cependant, au refus de la veuve du célèbre dessinateur belge.

L’accusation permet de revenir un peu plus en détail sur Hergé, son oeuvre et le personnage qui a fait son succès, Tintin, le reporter du Petit Vingtième.

Hergé était réactionnaire. Son premier employeur, l’abbé Norbert Wallez, patron du quotidien catholique ultraconservateur, Le Vingtième siècle, assurait la promotion de tout ce que la Belgique d’alors pouvait véhiculer d’antiparlementarisme et d’antisémitisme ; il était un fervent admirateur de Mussolini.

Le curé eut une profonde influence sur Hergé, tout juste sorti des rangs scouts intégristes. C’est lui, l’homme d’église, qui commanda à son petit protégé le premier album des aventures du petit reporter. Intitulé Tintin au pays des soviets, il s’inspire d’un pamphlet, Moscou sans voiles, d’un anticommunisme très primaire, écrit par l’ancien consul de Belgique à Rostov-sur-le-Don.

Faut-il alors s’étonner que celui qui commençait à connaître un certain succès acceptât d’aller travailler au Soir, le quotidien réquisitionné par les Nazis, en 1940 et qu’il se soit distingué avec un album, L’Etoile mystérieuse, dans lequel on peut voir des dessins de juifs an nez crochu.

Tous les albums de Tintin sont emprunts de l’idéologie de leur auteur.

Dans Tintin au Congo, les clichés racistes abondent ; on peut y voir des Africains caricaturés et présentés comme des enfants. Un autre album, Les bijoux de la Castafiore, s’égare en faisant des Tziganes les voleurs des fameux bijoux. Pis encore, la Castafiore, est un personnage de femme ridicule.

Le monde d’Hergé ne mérite pas le succès qu’il a eu et qu’il a encore.

Au moment où les racistes d’hier sont mis en accusation et déboulonnés, il serait temps de montrer le vrai visage d’un Hergé réactionnaire, raciste et collabo et d’un Tintin peu fréquentable.

Les gifles à Macron

Emmanuel Macron vient de recevoir une nouvelle gifle magistrale du patron britannique du groupe pharmaceutique Sanofi, Paul Hudson. 

Pas très ‘’british’’ dans la forme, le patron avait administré une première baffe en annonçant que les Etats-Unis auraient la priorité en cas de découverte d’un vaccin contre le coronavirus ; il n’a pas attendu longtemps avant de souffleter à nouveau le président premier de cordée en décrétant de nouvelles suppressions d’emplois (1000 en France) et en externalisant le pôle chimie (au moment où Macron veut rapatrier la fabrication du paracétamol), tout en maintenant la distribution de 4 milliards d’euros de dividendes aux actionnaires, dix jours après la visite du chef de l’Etat dans l’une des usines du groupe, où il avait distribué un pognon de dingue.

Les gifles sont désormais interdites en France, mais il est bon de rappeler que les enfants giflés se tenaient la joue et baissaient la tête. Macron, lui, continue de pérorer bien que les deux épisodes en disent beaucoup sur son degré d’influence réelle et son pouvoir.

Paul Hudson, un mauvais garnement britannique comme les aimait Margaret Thatcher, lui, ignore superbement l’effronterie de Macron.

L’ancien conseiller économique et l’ex-ministre de l’économie de Hollande n’ont pas dû retenir des cours à l’ENA que le CAC 40 et le montant des dividendes ont pris le pouvoir sur le politique dans la société néolibérale.

Macron a encaissé les gifles ; tout juste a-t-il fait dire par Bercy qu’il serait vigilant pour qu’il n’y ait aucun départ contraint et aucune fermeture d’usine. Paul Hudson en rit encore.

Foutaise quand on saura que le plan de suppressions d’emploi précédent (470 personnes) remonte seulement à juin 2019 (il n’est pas achevé) et que 700 ruptures conventionnelles doivent intervenir d’ici à la fin de l’année ; foutaise encore puisque Sanofi a déjà annoncé l’arrêt d’activité de certains centres de recherche sur le diabète et les maladies cardiovasculaires.

Le président joue aux citoyens la comédie du pouvoir, comme un enfant un peu turbulent que ses parents assoient devant la télévision pour gérer leurs affaires en toute tranquillité.

Emmanuel Macron n’ignore rien de ce qui se passe chez Sanofi, même s’il feint de découvrir les suppressions d’emplois. L’Etat est le troisième actionnaire de Sanofi, avec 5,11 % du capital, derrière L’Oréal (9,43 % et BlackRock, 5,9 %) par l’intermédiaire de la Caisse des Dépôts et Consignations (la CDC), qui, précision importante, est une institution financière publique, placée sous le contrôle direct d’un comité de surveillance rendant compte au Parlement.

Macron ne peut rien ignorer des sombres desseins de Sanofi dans laquelle la CDC a augmenté sa participation le 21 avril dernier en franchissant le seuil de 5 % le 21 avril dernier.

Cruelle comédie, car au-delà des postures du président, c’est le sort de milliers de salariés qui est en jeu et l’avenir de notre industrie.

Reste à espérer que, demain, ce sont des millions de gifles qui seront données au petit Manu, le sale gosse, par un peuple en colère. Et pas pour jouer la comédie. Mais pour le voir partir la tête basse. Enfin.

Simon Abkarian, enfin !

Simon Abkarian vient de remporter trois Molières pour le spectacle (c’est ainsi qu’il définit sa pièce) Electre des bas-fonds dont il est l’auteur, le metteur en scène et l’un des acteurs. Le tout avec un brio époustouflant.

Enfin ! L’immense talent de ce fils d’immigré arménien est enfin largement reconnu ; pourtant Simon Abkarian n’est pas un inconnu avec une déjà longue carrière derrière lui (une soixantaine de films, 18 téléfilms, 36 rôles au théâtre, plus d’une dizaine de mises en scène dont six pièces de sa plume) et un Molière du meilleur comédien en 2001.

Voilà qui devrait suffire à faire reconnaître son talent.

Electre des bas-fonds a été unanimement saluée ; son couronnement est mérité.

Ce spectacle où Simon Abkarian mêle avec un bonheur inouï théâtre avec chœur, danse, musique de blues rock du jeune trio Howlin’ Jaws, a pourtant vu le jour avec trois bouts de ficelle, grâce à Ariane Mnouchkine qui a prêté une salle et tout l’équipement de son Théâtre du Soleil, mais sans une thune au départ, seulement avec l’enthousiasme de comédiens motivés et conquis par le projet.

Simon Abkarian confesse que les comédiens ont répété un spectacle exigeant pendant deux mois sans être payés et qu’il a encaissé le montant de la billetterie, sans reverser un centime à son hôte, pour pouvoir verser un cachet à tous.

La grande fraternité des gens du (vrai) théâtre a permis une création originale et intelligente. Revenant aux sources du théâtre antique, avec des accents d’aujourd’hui.

Bref, un moment rare.

Le triomphe de Simon Abkarian vient prouver qu’il y a un public pour un théâtre exigeant, faisant appel autant à l’émotion artistique qu’à l’intelligence, mais, en même temps, il met un peu plus au jour le scandale du budget de la culture et le peu de place laissée aux vrais créateurs.

La tournée annoncée de cette Electre des bas-fonds l’hiver prochain doit permettre d’asseoir vraiment la réputation de Simon Abkarian et de sa troupe, pour enfin lui donner accès aux financements que son esprit créateur mérite.

Quant au budget de la culture, c’est encore un autre combat à mener.

Les menottes de l’esprit

L’expression utilisée par Emmanuel Macron « en même temps » trouve tout son sens au regard des événements d’aujourd’hui. Pendant que le président de la République imagine les mesures d’austérité qui lui permettront d’apparaître comme le seul recours pour l’élection présidentielle de 2022, ceux qui l’ont porté à l’Elysée font le ménage dans leurs affaires, notamment en concentrant les moyens d’information, d’éducation et de divertissement et, en même temps, font gonfler leur fortune.

Dans deux ans, le président sortant et ses amis seront interrogés sur le monde nouveau promis et jamais entrevu ; ils s’attendent à des interpellations nombreuses et circonstanciées. D’ici là, il leur est impératif de renforcer le contrôle des esprits et de circonscrire le débat public. Les mouvements qui se développent aujourd’hui sont encore largement corporatistes, comme ceux des personnels soignants, des enseignants, des chercheurs, des personnels des entreprises d’habillement, mais des convergences de luttes prennent corps.

Le contrôle des esprits est d’une urgence absolue pour ceux qui doivent leurs immenses fortunes à l’abrutissement des foules. Ils trouvent leur inspiration chez Edward Bernays, l’auteur de Propaganda, ou chez Patrick Le Lay, le patron de TF1 qui vendait du temps de cerveau disponible à Coca-Cola.

Emmanuel Macron recrute ses agents d’influence chez Xavier Niel, Vincent Bolloré, Marc Ladreit de Lacharrière, etc.

Ces prétendus grands dirigeants sont en train de passer des menottes à nos esprits en concentrant méthodiquement l’industrie de l’information et de la communication. C’est ainsi qu’il faut interpréter le grand remue-ménage qui secoue les sociétés de production audiovisuelle européennes.

Le trio composé de Pierre-Antoine Capton, Xavier Niel et Matthieu Pigasse vient de racheter en quelques jours seulement Lagardère Studios (soit 25 sociétés de production en France, en Espagne, en Finlande et aux Pays-Bas) et prendre des participations dans Leonine, société allemande , et Good Mood, société espagnole.

Les sociétés précédemment rachetées leur avaient ouvert les marchés français et italien. 

Les trois compères ont dépensé des sommes rondelettes pour doubler de taille ; ils vont réorganiser leur groupe qui sera rebaptisé Mediawan Alliance, fort de 17 chaînes de télévision, d’une quarantaine de sociétés produisant grands reportages, magazines, dessins animés, fictions, séries, films, mais aussi films publicitaires ou institutionnels. Ils sont désormais en concurrence avec le groupe Banijay-Endemol, leader mondial de la production audiovisuelle.

Si on ajoute que Xavier Niel est présent dans le capital du groupe Le Monde, Télérama, L’Obs, La Vie, etc., du groupe Nice-Matin, du groupe France-Antilles (et que sa compagne, Delphine, est la fille de Bernard Arnault), qu’il a participé aux fondations d’Atlantico et Mediapart), que Matthieu Pigasse est propriétaire des Inrocks et de Radio Nova et actionnaire, lui aussi du Monde, que Vivendi (Bolloré) et Fimalac (Ladreit de Lacherrière) sont présents dans le capital de la holding qui contrôle le groupe Banijay-Endemol, on peut éprouver une sérieuse inquiétude quant à l’encadrement de l’information et du divertissement dans une bonne partie de l’Europe et, notamment, en France.

On sait que les deux groupes qui vont nourrir les terminaux (publics comme privés) ne sont pas les plus farouches défenseurs du pluralisme ; certains manient même la censure, quand d’autres n’hésitent pas à produire des émissions avec Eric Zemmour, par exemple.

Hier, c’était main basse sur l’information, aujourd’hui, c’est main basse sur les industries de l’information et de la communication. Robert Hersant, le papivore et même Patrick Le Lay étaient des nains si on les compare aux détenteurs des moyens d’information et de culture du plus grand nombre… Quand la crise s’approfondit, les riches tentent de mieux se protéger, en foulant les valeurs de la démocratie, qu’ils ne défendent qu’en parole.

Emmanuel Macron n’est pas à l’abri des colères du peuple de France, mais Niel, Pigasse, Bolloré et Ladreit de Lacharrière tentent de le mettre à l’abri avec un pognon de dingue. Nous savons et nous n’avons pas le droit de les laisser faire, avec un peuple qui grandit dans l’adversité.

De l’Allemagne

Germaine de Staël subissait la censure de Napoléon en 1802 et s’exilait de l’autre côté du Rhin. C’est de là qu’elle publiait un essai, De l’Allemagne, après avoir rencontré Schiller, Goethe, notamment.

Elle avait été conquise par ces esprits brillants.

De l’Allemagne nous arrivent des informations qui auraient choqué Mme de Staël, mais plus encore Schiller et Goethe.

L’Allemagne, comme la France, s’est abandonnée aux financiers et a porté à sa tête une chancelière, ardente défendresse des grandes entreprises, de leurs actionnaires et de leurs dividendes.

Depuis quelques jours, les chaînes de télévision nous montrent un abattoir de porcs où le coronavirus a contaminé plus d’un millier des 6700 employés. On apprend que ceux-ci sont en grande majorité des Bulgares, des Roumains, des Polonais, salariés d’entreprises sous-traitantes, précaires avec des contrats d’esclaves et entassés dans des logements vétustes et insalubres.

Les conditions de travail sont exécrables, comme on peut l’imaginer : entassement sur les lignes de désossage, dans l’humidité et le froid, favorables à la propagation du coronavirus.

Les salaires sont, comme on peut l’imaginer, à la hauteur des conditions de travail, c’est-à-dire indécents.

L’Allemagne d’aujourd’hui si souvent montrée comme un modèle social préfère Zola à Schiller, Goethe ; cette situation est indigne d’une des plus riches nations de la planète ?

Le goût du lucre et l’odeur des dividendes a perverti l’entreprise familiale qui exploite l’abattoir Tönnies Fleisch de Rheda-Wiedenbrück. La famille Tönnies se déchire, paraît-il à propos de la gestion de l’entreprise. Mais les ouvriers venus de l’Est n’en ont pas entendu parler.

Les cadences de travail sont infernales : l’établissement abat 60 000 porcs par jour, 18 millions par an et se situe au cinquième rang des producteurs mondiaux de viande de porc. Aux yeux de la famille Tönnies, la course au gigantisme et au fric vaut bien quelques entorses aux lois du travail et au respect des ouvriers.

Le scandale secoue l’Allemagne et la famille Tönnies ; mais personne ne remet en cause ce modèle du capitalisme familial d’outre-Rhin. Les politiciens restent discrets, préférant parler de l’épidémie de coronavirus et de la deuxième vague. Il leur sera néanmoins difficile de taire longtemps les liens entre les conditions de travail et l’épidémie qui a amené la fermeture de l’abattoir. A la lutte des classes, encore bien vivante.

Le modèle allemand a pâli, mais est-on sûr qu’ailleurs ce soit mieux, notamment en France ?

Racisme encore, hélas !

Le racisme reste un délit et nous submerge chaque jour. Pourquoi les racistes peuvent-ils encore s’exprimer avec virulence et au grand jour aujourd’hui dans de nombreux pays, des Etats-Unis à la France, d’Israël au Brésil, de Pologne à la Croatie ?

Le racisme s’exprime chaque jour sous des formes violentes ou insidieuses, dans la répression, dans la discrimination à l’embauche, dans les injures ou les plaisanteries. Le mal est grave. Au-delà du meurtre perpétré à l’encontre de George Floyd.

L’historien israélien Zeev Sternhell vient de décéder ; il avait travaillé sur les origines et la formation de l’idéologie fasciste en France. Ses travaux ne faisaient pas l’unanimité. En revanche, il a su parler de la situation dans son pays, Israël.

Dans une tribune publiée par le quotidien Haaretz le 19 janvier 2018, sous le titre ‘’En Israël, un fascisme croissant et un racisme proche du nazisme à ses débuts’’, il avait écrit :

« Je me demande souvent comment un historien dans 50 ou 100 ans interprétera notre période. Quand, demandera-t-il, les gens en Israël ont-ils commencé à se rendre compte que l’État qui avait été établi pendant la guerre d’indépendance, sur les ruines de la communauté juive européenne et au prix du sang des combattants, dont certains étaient des survivants de l’Holocauste, était devenu une véritable monstruosité pour ses habitants non juifs. Quand certains Israéliens ont-ils compris que leur cruauté et leur capacité à intimider les autres, Palestiniens ou Africains, ont commencé à éroder la légitimité morale de leur existence en tant qu’entité souveraine? »

Puis, dénonçant « non seulement un fascisme israélien croissant, mais un racisme semblable au nazisme à ses débuts », il concluait que « les Palestiniens sont condamnés à rester sous occupation pour toujours (…) Le raisonnement est simple : les Arabes ne sont pas des Juifs, ils ne peuvent donc exiger la propriété d’aucune partie des terres promises au peuple juif. »

Zeev Sternhell, accablé par l’attitude du peuple israélien, dénonçait l’instauration d’un régime d’apartheid, 28 ans après la fin de ce régime odieux en Afrique du Sud.

Zeev Sternhell est décédé le jour où la grande bourgeoise allemande Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, déclarait au Parlement :

« Je ne sais pas ce que cela fait d’être Noire, ni membre d’aucune minorité, qu’elle soir ethnique, religieuse ou sexuelle (…) dans les endroits où j’ai vécu. Je n’ai jamais fait l’expérience d’être traitée différemment à la seule raison de mon apparence. Je ne sais pas ce que c’est d’être traitée avec soupçon, jour après jour, dans la rue ou en faisant mes courses, à la recherche d’un emploi ou d’un nouveau logement (…) La plupart d’entre nous, dans cette salle, ne le savent pas. Mais nous savons une chose, beaucoup de gens, eux, le savent. Ils nous disent à pleine gorge que nous tolérons le racisme depuis beaucoup trop longtemps. Cela doit cesser. Mesdames et messieurs les députés, les gens qui manifestent dans nos rues, dans nos pays, des deux côtés de l’Atlantique et dans le monde entier, élèvent leurs voix, désireux de se faire entendre. Il est grand temps de faire plus que tout, plus que condamner. Il est temps de parler du racisme ouvertement, et honnêtement. »

Ursula von der Leyen a fait une déclaration forte ; mais elle s’est gardée de dénoncer les causes du racisme, de tous les racismes.

Le racisme, parlons-en, mais prenons des mesures.

Parmi les plus simples et les plus faciles à mettre en œuvre, Ursula von der Leyen pourrait suggérer à Emmanuel Macron de ne pas téléphoner à Philippe de Villiers pour lui annoncer la réouverture du Puy du Fou, ce temple du révisionnisme.

Le président a ouvert les vannes et les chaînes de télévision ont ouvert leurs micros sans retenue, toute la semaine, au vicomte Philippe, Marie, Jean, Joseph, Le Jolis de Villiers de Saintignon. Sur CNews, LCI, i24News, France 5 (émission C à vous) l’agité du bocal a pu asséner, sans être contredit, « qu’il y a une immigration-colonisation de barbares » ou encore que les barbares « sont arrivés chez nous et en fait ils veulent se débarrasser de notre civilisation, de nos racines ».

Ses propos sont xénophobes et racistes et tombent sous le coup de la loi. Alors qu’attendent le CSA, le ministre de l’intérieur et celle de la justice pour poursuivre le hobereau ignoble.

Le racisme, parlons-en, certes, mais allons plus loin et changeons de régime politique, de système économique, combattons les idéologies racistes en interdisant leur expression au travers de partis haineux, pour aller vers une société où tous les hommes seront vraiment égaux en droits et cultiveront la fraternité.

Générations perdues

La France, donc le contribuable, a dépensé un pognon de dingue dans des plans censés apporter des solutions à l’emploi des jeunes.

Les plans ont succédé aux plans, les sigles ont changé, mais jamais l’emploi des jeunes n’a été autant sacrifié, depuis au moins quarante ans.

Depuis les TUC (travaux d’utilité collective) en 1984 qui avaient pris le relais des contrats emploi-formation (CEF, 1980), rappelons-nous, cela en vaut la peine, les dispositifs se sont appelés : stages d’initiation à la vie professionnelle (SIVP, 1986), contrats de retour à l’emploi (CRE, 1989) contrats emploi-solidarité (CES, 1990), contrats de qualification (CQ, 1991), contrats retour à l’emploi (CRE,1991) contrats d’emploi consolidé (CEC, 1992), Préparation active à la qualification et à l’emploi (PAQUE, 1992), contrats initiative emploi (CIP, 1993), Itinéraire personnalisé d’insertion professionnelle (IPIP, 1997), Trajet d’accès à l’emploi (TRACE, 1998),  contrats emploi ville (CEV, 1998), contrats d’adaptation (CA, 1999), contrats d’accompagnement dans l’emploi (CAE, 2002), contrats d’insertion dans la vie sociale (CIVIS, 2003), contrats d’avenir (CA, 2002), contrats jeune en entreprise (CJE, 2006), contrats première embauche (CPE, 2006) contrats uniques d’insertion (CUI, 2007), contrats d’autonomie (CA, 2008).

Comme si le changement d’une lettre dans un sigle ou une dénomination pompeuse pouvait être une solution meilleure que la précédente.

Il y eut aussi des dispositifs dits d’aide, comme le RMI, le RMA puis le RSA. Une misère.

J’en oublie, sans doute.

Et les jeunes dans tout ça ? Malmenés et chômeurs (surtout ceux des milieux défavorisés). Alors, tout ça pour ça ? Hélas, oui.

Derrière ces dispositifs se cachait une politique de baisse des salaires pour les débutants au seul profit des patrons. Qui, une fois le contrat terminé, jetaient les jeunes pour en prendre d’autres avec les nouveaux contrats.

Rien n’a vraiment résolu le problème de l’emploi des jeunes. Et pour cause, les contrats et autres dispositifs étaient destinés d’une part à masquer le problème du chômage et à mettre à disposition des patrons une main d’œuvre malléable et peu chère.

Scandaleux ? Pas pour les patrons et les politiques qui savaient que leurs plans n’étaient qu’un mensonge de plus.

C’est ainsi que la cinquième puissance mondiale traite sa jeunesse.

La presse est libre !

En France, la presse est libre. Elle ne connaît ni la censure, ni les conflits d’intérêts. Elle informe complètement, en toute indépendance et les journalistes sont également libres des choix éditoriaux.

En fait, cet air de liberté qui souffle sur notre presse est vicié.

J’en veux pour preuve le numéro de Paris Match de cette semaine.

En « une » une photo d’Edouard Philippe, décontracté, souriant, aimable donc. Et un titre énorme : ‘’Edouard Philippe, l’inconnu qui nous gouverne. Ses deux campagnes pour Le Havre et Matignon’’.

L’homme est capable de mener deux campagnes de front. Quel homme !

Deux jours avant la sortie de Paris Match, c’est le quotidien régional Paris-Normandie, en redressement judiciaire, qui faisait toute sa « une » avec Edouard Philippe candidat aux élections municipales au Havre et annonçait une interview exclusive.

Et il a fallu que la parole, rare, du candidat Philippe soit donnée au seul quotidien régional. Quelle coïncidence ! A une semaine du deuxième tour des municipales.

Si le candidat Edouard Philippe n’est pas élu le 28 juin prochain maire du Havre, c’est à désespérer de tout. Les photos du premier ministre et les colonnes qui lui ont été offertes ne figureront même pas dans ses dépenses de campagne.

Arnaud Lagardère a toujours présenté Paris Match comme un organe d’influence dont il ne voulait pas se séparer. Mais qu’a-t-il donc à attendre du premier ministre ?

Paris-Normandie est racheté par le groupe belge Rossel ; qu’attend-il du premier ministre ?

Les articles des deux publications sont hagiographiques. Et, pour la circonstance, scandaleux. Le premier ministre est l’un des responsables des ratés dans le traitement de la pandémie du coronavirus. Sa politique est antisociale et, s’il est élu maire du Havre, il restera premier ministre, donc absent du Havre.

Et on nous présente un homme décontracté, souriant, satisfait de lui-même.

Paris Match et Paris-Normandie déshonorent la presse.

Avec des médias détenus par des milliardaires, les connivences s’affichent sans vergogne.

Pour le jour d’après, il faut aussi penser à libérer la presse, les médias et les journalistes.

Mahjoub Ben Bella

Le musée de La Piscine de Roubaix a annoncé le décès de Mahjoub Ben Bella à Lille, à l’âge de 73 ans.

La disparition d’un des très grands peintres contemporains a échappé aux quotidiens nationaux et plus encore aux chaînes de télévision. Quelle inculture !

Mahjoub Ben Bella était reconnu dans le monde entier ; il est exposé dans les plus grands musées et il est en vente dans de nombreuses galeries internationales, mais sans doute a-t-il eu le tort d’installer son atelier à Tourcoing au milieu de cette généreuse terre du Nord et de se tenir à l’écart des milieux germanopratins.

Ben Bella avait une double culture, celle de son Nord d’adoption et celle de sa Méditerranée natale ; cette double culture explique une œuvre dans laquelle il laisse éclater les couleurs. Volontairement abstrait, il s’est exprimé par une calligraphie arabe (il préférait qu’on utilise le mot graphie) qu’il utilisera dans des formes de plus en plus abstraites pour nous plonger dans un univers singulier et unique.

Il a avoué avoir été influencé par de grands maîtres (sa nourriture spirituelle, dira-t-il), dont il a revisité avec un immense talent quelques toiles célèbres comme Les femmes d’Alger de Delacroix, le Tres de Mayo de Goya ou encore le Guernica de Picasso.

Il s’était exprimé également sur des supports monumentaux ; il a décoré la station Colbert du métro de Lille avec des carreaux de céramique, une dizaine de kilomètres des pavés de la célèbre course Paris-Roubaix, réalisé un portrait pour le 70eanniversaire de Nelson Mandela dans le stade de Wembley, etc.

Il confiait que « Les traits, c’est mon écriture imaginaire que je fais vivre sur mes toiles, mes carnets, sur des céramiques, sur des bois de cageots ou encore sur des pavés comme je l’ai fait en 1986 pour le Paris-Roubaix(…) La peinture est le seul élément qui me permet de m’exprimer. Si on me demande de faire de la photo et des arts conceptuels, je n’en ai pas envie. Je reste au stade de la couleur, au rythme de la peinture. Depuis toujours, depuis les Beaux-arts à Oran, ce sont les mêmes rails. Mon travail, ce n’est pas de la décoration. Je ne suis pas coloriste ; je ne suis pas un peintre en noir et blanc… Je sais dominer la couleur. »

J’avais eu la chance de visiter l’exposition d’une centaine de ses œuvres à l’Espace Comtesse à Lille en 2013 ; me laissant un souvenir inoubliable tant ses toiles provoquaient une émotion artistique par l’éclat de leurs couleurs et de leur graphie. Ses toiles vous forçaient à vous interroger.

Mahjoub Ben Bella, son regard franc et malicieux, sa moustache à la Brassens ont laissé une trace indélébile dans le Nord et dans le monde. On ne peut donc pas comprendre le silence des grands médias au moment de sa disparition.

Utopie ou dystopie ?

Le quotidien de révérence, pour qui l’ignorerait encore, c’est l’un des surnoms du Monde. Parfois, on le dit aussi quotidien vespéral.

Son édition datée de ce jour a consacré un article à la crise de la presse sous le titre ‘’La crise sanitaire oblige la presse à repenser son avenir’’. Question d’actualité et question qui mériterait de longs débats. Mais son traitement par Le Monde vient encore confirmer les surnoms dont on l’affuble.

La journaliste de service n’a sans doute que les numéros de téléphone des patrons de presse dans les contacts de son Smartphone, puisqu’aucun journaliste, aucun syndicaliste n’a eu le droit de s’exprimer, même en quelques lignes, sur la question.

En revanche, le patron du groupe suisse Ringier en France a eu droit à plusieurs citations, dont l’une mérite une attention particulière :

« Cette crise doit être le moment d’une radicale revue de toutes les pratiques », plaide Jean-Clément Texier, « libéral impénitent », qui imagine une presse plus chère, aux charges locatives allégées par le développement du télétravail, une sortie du salariat pour les journalistes, une diminution des éditions locales des quotidiens régionaux, des groupes de médias redimensionnés, etc. Utopie ou dystopie ? »

Ce patron, libéral impénitent donc, a un long passé dans la presse ; il a débuté à Combat (pas celui d’Albert Camus, hélas), puis il a sévi à La Croix, à Presse Actualité, puis il est devenu banquier, avant de revenir dans le milieu de l’information en étant nommé administrateur du groupe Ringier, mais aussi de Midi Libre, de Télérama ou encore du Point. Il s’enorgueillit d’être le président du conseil de perfectionnement de l’école de journalisme au sein de l’université d’Aix-Marseille.

Il est à espérer que les étudiants de l’école apprécieront un président qui ne veut plus de journalistes salariés, donc même plus de pigistes, mais des forçats mal payés et astreints à travailler à domicile pour alléger les charges locatives des pauvres patrons des feuilles qui accepteront de publier leurs reportages.

La crise fait délirer les patrons ; mais, à la réflexion, rêvent-ils vraiment ? La crise est une occasion unique, pensent-ils, pour finir le travail d’Emmanuel Macron, broyant le code du travail, les salaires et les retraites. Et ils se collent à la tâche en multipliant les actions de lobbying auprès de leurs chers amis à l’Elysée et à Matignon.

Alors, l’imagination de Jean-Clément Texier, s’agit-il d’utopie ou de dystopie ?

Peu importe, les journalistes doivent ouvrir les yeux et voir en face les dangers qui les guettent.

Salauds d’enseignants

Mardi 9 juin, un soir comme un autre pour France 2 ; le journal de 20h est toujours présenté par Anne-Sophie Lapix et son sourire commercial. Le sommaire n’est pas pire qu’à l’habitude ; pas mieux non plus. A écouter avec attention, peut-être pire, quand même.

La présentatrice au sourire commercial ‘’lance’’ le sujet de la rubrique ‘’L’œil du 20h’’ :

« De nombreux parents se plaignent de ne pouvoir mettre leurs enfants à l’école, d’autant que certains professeurs n’ont jamais donné de cours en ligne. Ils se sont évaporés ; si une large majorité d’enseignants ont répondu présents, 4 à 5 % de professeurs auraient décroché selon le ministère de l’éducation. Où sont passés les professeurs décrocheurs ? »

Il a sans doute échappé à Anne-Sophie Lapix que de nombreux parents se plaignent de ne pouvoir mettre leurs enfants à l’école parce qu’il ne sont pas prioritaires, parce que le gouvernement a mis de telles conditions (faute de matériels suffisants) que 20 % des enfants seulement ont pu revenir sur leurs bancs.

Le journaliste de service, Julien Nény, s’est alors lancé dans un véritable réquisitoire à charge contre ces enseignants fainéants, parlant de ceux qui « ont carrément abandonné leurs élèves pendant deux mois » ou de « certains professeurs (qui) ont séché leurs propres cours ». Mots assassins, assénés sans argumenter.

Il ne restait plus qu’à interviewer une famille (floutée) « qui a décidé de briser un tabou » (l’élève était-il en primaire, en secondaire ? Dans un établissement public ? Et pourquoi ne pas avoir recherché à interroger un de ces absents ?) et à piéger un enseignant pour lui faire avouer « comment obtenir un arrêt de travail ».

Travail bâclé, s’appuyant sur les chiffres « confirmés par le ministre de l’éducation », celui qui voulait envoyer les enseignants cueillir des fraises, des cerises, des abricots ou récolter des pommes de terre, qui a annoncé de multiples mesures toujours démenties par le premier ministre…

S’appuyer sur une seule famille, quand la pratique professionnelle exige de recouper les points de vue et les informations ; piéger un enseignant en enregistrant sa déclaration à son insu ; interroger une fédération de parents d’élèves classée à droite et un enseignant d’établissement privé ; ne pas s’interroger sur les raisons de l’absence des enseignants, qui pouvaient être malades ; s’appuyer sur les chiffres du seul ministre ; voilà comment le service public informe.

Les réactions ont été nombreuses et indignées. Le médiateur de France Télévisions, l’ineffable Jérôme Cathala n’a pas trouvé mieux que de laisser la parole au rédacteur en chef adjoint du journal, Thibault de Barbeyrac, pour tenter de justifier l’injustifiable. Ce dernier a ramé, ramé, mais est resté droit dans ses bottes (c’est une habitude chez les gens de droite) : il a osé dire qu’il ne s’agissait pas d’acharnement, mais d’information.

Une certaine idée de l’information, bâclée, indigne du service public.

Le jeune journaliste de service ce soir là, Julien Nény, aura bientôt une promotion. Au royaume de la désinformation, il a gagné ses galons sur le front de la guerre contre tous les fainéants, au premier rang desquels les enseignants bien sûr, ces nantis, toujours en vacances et toujours prêts à décrocher.

Quant à la gestion déplorable de l’école durant la crise sanitaire, elle n’intéresse sans doute personne.

Honte à France 2 et aux journalistes qui ont officié ce soir-là. On attend une réaction des syndicats de journalistes !

Lecture

Les Français confinés ont lu ; c’est ce qu’ont rapporté mes collègues journalistes. Si l’information est avérée, il s’agit d’une bonne nouvelle. Mais, aussitôt, de m’interroger : qui a lu ? Et quoi ?

Une chose me semble certaine : ceux que les mêmes ont surnommé les héros n’ont pas lu. Imagine-t-on une infirmière ou une aide-soignante d’un service de réanimation lire après une succession de journées harassantes passées au chevet de citoyens contaminés ? Imagine-t-on une mère de famille habitant en Seine-Saint-Denis, se rendant chaque jour dans une autre banlieue après deux heures de transport en commun, réduits, pour y faire le ménage dans des bureaux et rentrant s’occuper de ses enfants restés à la maison ? Imagine-t-on un cycliste de Uber Eats ou de Deliveroo ayant arpenté les rues en multipliant les livraisons de repas pour gagner un salaire de misère ?

Les héros étaient fatigués ; c’est sans doute pour cela qu’on en a fait des héros. Personne ne voudrait partager leur sort !

Alors, la lecture serait-elle réservée à une élite, aux cols blancs, aux cadres ou aux employés, à ceux qui ont déjà une culture ?

Le livre est irremplaçable disait Georges Séguy, le secrétaire général de la CGT en 1981, « tout simplement parce qu’il reste aujourd’hui pour beaucoup de travailleurs le passeport obligatoire pour accéder à d’autres activités culturelles ». Et l’accès à la culture est nécessaire à la connaissance et à l’émancipation.

Les dictatures ont toujours brûlé (ou censuré) les livres et les tenants du pouvoir, même ceux qui ont été démocratiquement élus, ont toujours tenté de tenir le peuple dans l’ignorance, comme le soutenait déjà Robespierre : « Les hommes d’affaires se sont toujours chargés d’enseigner eux-mêmes l’arithmétique afin que personne ne puisse vérifier leurs comptes. »

Briser les obstacles matériels et culturels objectifs pour favoriser la lecture est un enjeu majeur des ‘’jours d’après’’ qu’il nous faut inventer. Pour rétablir une réelle démocratie, abimée par le néolibéralisme, il faut, aujourd’hui, réduire le temps de travail de tous, évacuer les emplois précaires et placer les salariés dans une situation où les temps de loisirs et d’accès à la culture ne seront plus sacrifiés aux dogmes de patrons assoiffés de profits et de dividendes.

Combler le déficit démocratique, le déficit d’éducation à la citoyenneté, le déficit à l’accès à la culture est un beau combat à mener. Toutefois, que lira-t-on demain au terme de cette révolution ?

Aujourd’hui, tous les acteurs du livre appellent à l’aide car la crise sanitaire les a atteint durement ; auteurs, petites maisons d’édition, libraires, bibliothécaires, oubliés par Emmanuel Macron, ont lancé des cris d’alarme. Les gros éditeurs qui écrasent le marché, eux, se frottent les mains et lancent déjà les best-sellers, ces livres à gros tirage, avec force campagne de publicité comme pour les produits de consommation courante. C’est Guillaume Musso, Marc Lévy, Joël Dicker, Katherine Pancol, autant d’auteurs dont on dit qu’ils sont « easy reading », faciles à lire. C’est tout dire.

Pour amener les héros d’hier sur les rivages de la lecture, il faudra également réorienter les aides à la création vers les petites maisons, les seules à oser éditer des auteurs de talents dont les livres ne seront jamais de best-sellers.

La lecture est un combat et le livre l’instrument de la lutte pour reconquérir respect, responsabilité et, au bout du compte, pouvoir.

Merci Patron !

Les ultrariches se cachent et n’aiment pas qu’on dévoile leurs petites affaires. Quand il s’agit de Bernard Arnault, le magnat du luxe et l’un des hommes les plus riches du monde, il ne s’agit pas de petites affaires.

Ses petites cachotteries n’ont cependant pas échappé au Canard enchaîné de cette semaine.

Bernard Arnault, rapporte le palmipède, n’aime pas qu’on lui rappelle qu’il a intimé l’ordre à ses journalistes à passer sous silence la sortie du film satirique de François Ruffin ‘’Merci Patron !’’ Il n’aime pas non plus qu’on lui rappelle que son yacht est immatriculé aux îles Caïmans, un paradis fiscal. Il n’aime pas non plus qu’on lui rappelle que son nom apparaît dans la liste des ‘’Paradise Papers’’. Il n’aime pas non plus qu’on lui rappelle qu’il a embauché Bernard Squarcini, l’ancien patron de la DGSI, dans son groupe. Enfin, il n’aime pas non plus qu’on lui rappelle l’émission de France 3, Pièces à convictions, intitulée ‘’Bernard Arnault, l’art de payer moins d’impôts’’.

Le Canard enchaîné révèle donc que le donateur pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris a fait rectifier sa fiche sur Wikipédia à 61 reprises entre 2011 et 2019, et que l’auteur de plus de la moitié des rectifications est l’œuvre d’un certain Roy La Poutre.

M. Roy La Poutre ne serait-il pas à Bernard Arnault ce que M. Bismuth fut à Nicolas Sarkozy ? Va savoir…

Le Canard enchaîné a épinglé le milliardaire de l’industrie du luxe ; et la chute de l’article est vraiment savoureuse :

« Si Bernard Arnault inonde de pubs les journaux, s’il a acheté Les Echos, Le Parisien et vient d’acquérir un quart de la holding personnelle d’Arnaud Lagardère (propriétaire, entre autres, d’Europe 1, de Paris Match et du JDD), c’est par amour de l’information. Et pas du tout pour contrôler son image dans les médias. Honni soit qui malle (Vuitton) y pense ! »

Wikipédia a des difficultés financières récurrentes ; alors à quand son rachat par Bernard Arnault, secrètement, avec une malle Vuitton remplie de billets en provenance des îles Caïmans ?

Et, pan !

Pas d’avion, pas de travail !

La pandémie du coronavirus met au jour les trop nombreuses turpitudes du système dans lequel nous vivons. Par exemple, la situation kafkaïenne dont sont victimes les salariés employés par les entreprises de sureté dans les aéroports.

On apprend donc que des sociétés privées sont chargées d’une mission de service public régalienne par délégation des aéroports. Dans un Etat autoritaire, très porté sur les questions de sécurité, il est surprenant de constater que la porte d’entrée sur le territoire national est confiée à des sociétés privées sous-traitantes.

On apprend aussi que les dites sociétés sont en difficulté en raison d’un modèle de financement aberrant au terme d’un parcours ubuesque : une taxe est prélevée par les compagnies aériennes sur le prix de chaque billet, qui elles-mêmes la reversent à l’Etat, qui elles-mêmes la reverse aux aéroports, qui elles-mêmes rémunèrent les sociétés de sureté. Pourquoi faire simple ?

En raison de la pandémie, certains aéroports ont fermé, comme celui d’Orly ; d’autres ont vu leur activité s’effondrer, comme celui de Roissy. Résultats : sans trafic aérien, pas de recettes, donc pas de chiffre d’affaires et les sociétés de sureté sont dans le rouge.

Les patrons des entreprises ont alerté le gouvernement, mais ce sont les salariés qui sont les plus à plaindre. Au chômage partiel, pour l’instant, combien seront-ils à retrouver leur emploi si le trafic aérien tarde à redécoller ?

Ils viendront grossir les cohortes des chômeurs qui, comme eux, sont les autres victimes du coronavirus.

Avec l’ubérisation, le système a développé la sous-traitance pour faire pression sur les salaires et s’exonérer des questions sociales et particulièrement de l’emploi. A entendre Emmanuel Macron, Bruno Le Maire ou encore Muriel Pénicaud, il n’est pas question, pour l’instant, de mettre un terme à un système de relation sociale pervers, profitable aux seuls patrons.

L’Etat néolibéral appelle les entreprises à être exemplaires ; mais ses injonctions ne sont jamais suivies d’effet. Il est difficile d’imposer des règles draconiennes quand on s’exonère soi-même des règles sociales les plus élémentaires et qu’on casse le code du travail !

Les agents de sureté des aéroports ne sont pas des héros ; ils n’ont pas été applaudis. Ils sont des milliers à être oubliés et des centaines de milliers partagent leur sort dans les autres secteurs d’activité. C’est la loi du capitalisme : on cache ce qu’on ne veut pas voir pour mieux exploiter. Ignoble loi.

L’école 2S2C de Blanquer

Jean-Michel Blanquer, le ci-devant ministre de l’éducation nationale, est un casseur ; on le savait depuis les multiples réformes qu’il a initiées, comme la réforme du baccalauréat, Parcoursup, l’école maternelle obligatoire (pour contraindre les municipalités à subventionner les écoles privées), etc.

Dans une circulaire du 4 mai, adressée aux cadres de l’enseignement, des recteurs et rectrices jusqu’aux directeurs et directrices d’école, il détaille les conditions de réouverture des écoles. Au détour du texte, on découvre un dispositif nouveau, baptisé 2S2C, pour sport, santé, culture, civisme, appelé à se poursuivre à la prochaine rentrée de septembre.

Avec ce ministre qui a toujours raison (comme son président de la République), même quand il est contredit aussitôt, il faut toujours se méfier.

Le 2S2C est un accueil des enfants de primaire sur le temps scolaire par des animateurs rémunérés par les communes pour des activités sportives, artistiques et culturelles. L’école nouvelle de Blanquer supprime donc les cours d’éducation physique, artistiques, culturelles et civiques pour confier les activités à des animateurs municipaux. Recrutés comment et sur quels critères de compétence ? La circulaire n’apporte aucune réponse.

L’unicité des cours explose, confirmant le retrait aux enseignants de certains apprentissages, confinés, ainsi, aux savoirs dits fondamentaux, lire, écrire, compter, conçus de façon réductrice et niant l’unité du projet éducatif.

Maxime Travert, professeur d’université, confiait récemment à l’Observatoire des zones prioritaires :

« Vider l’école d’enseignements intégrant le sport, la santé, la culture et la citoyenneté c’est retirer de son environnement éducatif des enseignements disciplinaires qui présentent, au-delà de leurs singularités, la caractéristique de lier l’ensemble des disciplines entre elles. Parce qu’elles convoquent l’élève dans sa complexité, son corps, son bien-être, ses émotions, ses liens avec les autres, elles ne peuvent se concevoir sans les relations qui les unissent entre elles et aux autres univers disciplinaires. En leur absence, l’offre éducative deviendrait cloisonnée, formelle et réduite à la simple transmission de contenus disciplinaires instrumentaux. »

Le ministre détruit l‘école (depuis son entrée en fonction) avec la bénédiction d’Emmanuel Macron. Aujourd’hui, il poursuit son funeste projet, prenant prétexte de la pandémie du coronavirus.

Son école primaire, élaborée sans concertation avec la communauté éducative, tire un trait sur l’éducation physique et sportive, sur les enseignements artistiques, sur la culture, sur le civisme. C’est un recul inédit, permettant des économies de postes budgétaires et un transfert vers les communes, aggravant ainsi les disparités.

Le dispositif 2S2C est un nouveau coup de force du trio Macron–Philippe–Blanquer.

Alors, une seule solution : qu’ils s’en aillent !

Poison raciste

Le racisme tue aux Etats-Unis et le meurtre atroce de George Floyd par un policier doit interpeller tous les citoyens. Le racisme tue aussi ailleurs ; il gangrène de trop nombreux pays, où les hommes, les femmes et les enfants à la peau noire sont victimes de discriminations et d’humiliations.

Le racisme tue aussi ceux et celles qui se réclament d’une religion, juive ou musulmane. 

Ces actes abjects sont perpétrés malgré les lois. La bête immonde est coriace et semble retrouver de la vigueur.

Nelson Mandela avait fait remarquer que « personne ne naît en haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, de ses origines ou de sa religion. » Le racisme trouve son fondement dans la construction de la société, dans les choix politiques, au nom de dogmes ineptes tendant à enfermer hommes et femmes dans des catégories sans fondements, mais affublant chacune de qualités ou de défauts immuables.

Le racisme s’appuie sur l’ignorance (mais pas seulement) et appauvrit les facultés de raisonnement, perpétuant par exemple le concept de race, justifiant l’égalité de tous.

Donald Trump n’est pas seulement un imbécile, il est un ignorant et s’en félicite. Quoi qu’on puisse penser de la Bible, où on peut trouver aussi des textes racistes, elle est d’abord un recueil de textes exaltant la fraternité humaine et la concorde. Paul, dans sa lettre aux Galates, dit : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme. » (Ga 3,28) Pour Paul, donc, les frontières sociales sont abolies et les hommes sont tous égaux.

En arborant la Bible dans un geste électoral déplorable devant les caméras de télévision, Trump en donne une version raciste, digne de son immense bêtise, mais il encourage les racistes américains (et ils sont nombreux, ô combien !) à l’imiter en désignant les Noirs comme des êtres inférieurs, violents et les Blancs comme la race élue. Trump digne enfant du Klu Klux Klan. Président de la première puissance économique du monde. Il nous fait froid dans le dos.

Trump est non seulement un imbécile, c’est aussi un fauteur de troubles, prêt à pousser à la guerre civile s’il le faut pour se faire réélire. Le policier meurtrier doit être poursuivi, mais le président des Etats-Unis doit également être incriminé.

Aujourd’hui, il ne suffit plus de dénoncer après coup, après chaque meurtre, il faut lutter au quotidien contre le poison raciste, celui des petits gestes du quotidien qui l’alimentent. Ici aussi.

Michel Piccoli

Des milliers de morts. Emportés par le coronavirus. La période est terrible pour ceux qui s’en vont anonymement, privés du dernier regard de leurs proches ; terrible aussi pour ceux qui vont subir les effets d’une crise sans précédent du monde capitaliste, qui ne connaît qu’un remède, les licenciements, la pauvreté, le chômage, bref les affres monstrueuses d’un monde inégalitaire. Où quelques-uns se vautrent sur des matelas de dollars et d’euros.

Mais, dans cette période terrible, donc, d’autres disparaissent ; ils ne partent pas de façon anonyme, mais presque. Toujours à cause d’une saleté de coronavirus.

Je pense pourtant encore à Michel Piccoli ; cet immense homme de cinéma et de théâtre est décédé à 94 ans, après avoir joué avec les plus grands réalisateurs.

De beaux hommages lui ont été rendus, mais loin de l’hagiographie de circonstance ; tous ont été pudiques à la mesure de son talent.

Un jour, un journaliste avait demandé à Jean-Luc Godard pourquoi il était allé chercher Michel Piccoli en 1963 pour jouer dans Le Mépris ; il répondit simplement et naturellement : « J’ai pris Piccoli, parce que j’avais besoin d’un très, très bon acteur. »

Bertrand Blier, lui, a été subjugué par son jeu d’acteur : « Il avait une diction merveilleuse ; il ne faisait pas l’acteur, il était naturel. »

Jean-Claude Carrière avait connu Michel Piccoli avec Luis Bunuel : « Il avait cette faculté extraordinaire d’entrer dans un personnage ; c’est ce qu’on appelle le déclic. » L’écrivain et scénariste témoigne aussi de sa personnalité : « Au sommet de sa gloire, il y a une quinzaine d’années, je l’ai rencontré dans le métro. Piccoli était dans le métro, tranquille. Tout le monde évidemment le reconnaissait mais pour lui ça ne faisait rien. C’était pas du tout quelqu’un de snob, entiché de lui-même, de prétentieux. Absolument pas. Son rêve était de se faire oublier. »

C’était Michel Piccoli. Qu’on n’oubliera pas.

La vie doit continuer

Notre fabuliste, La Fontaine, avait déjà raison : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » Notre coronavirus frappe fort, comme la peste !

Renault et l’industrie de l’habillement ont déjà annoncé la couleur. Sombre, très sombre (beaucoup plus noire que l’Outrenoir de Pierre Soulages !) et les chiffres du chômage ont immédiatement bondi à un niveau inégalé. Laissant entrevoir son lot démesuré de drames humains.

A ce jeu-là, Macron est toujours gagnant.

Certains patrons ont saisi l’occasion de restructurer, comme ils disent dans leur novlangue, pour travestir leur stratégie ; car, dans le même temps, ils licencient et parlent de travailler plus, quand les syndicats parlent, eux, de réduire le temps de travail à 32 heures pour que tout le monde travaille.

Tous les secteurs d’activités vont payer un lourd tribut; aucun ne sera épargné.

La culture, dédaignée par le président de la République, sera durement impactée, elle aussi, avec la suppression de tous les festivals comme celui d’Avignon.

Les annonces du premier ministre, hier, concernant le cinéma et le spectacle vivant sont un leurre, car rien ne s’improvise, tout est le résultat de longues répétitions, de costumes, de décors, de mise en scène, etc. La reprise d’une activité normale n’est pas pour demain ; compagnies et de lieux culturels sont menacés, à court terme.

Le livre aussi souffre, et plus particulièrement son canal de vente : déjà, Actes Sud a décidé de fermer la seule librairie spécialisée dans l’archéologie, l’histoire antique, la linguistique et le patrimoine, Picard & Epona, dans le quartier latin. Gibert Joseph, de son côté, a annoncé la fermeture de trois librairies à Aubergenville, Chalon-sur-Saône et Clermont-Ferrand, dont la trentaine de salariés totalise près de 400 années d’ancienneté cumulées.

Les prétendues annonces fortes du président de la République en faveur de la culture sont déjà fracassées et apparaissent pour ce qu’elles étaient, de la poudre aux yeux.

Comme dans le domaine hospitalier, les salariés sont mobilisés et ne se contentent pas des promesses d’Emmanuel Macron. Dans un communiqué, la fédération CGT du spectacle appelle à l’action :

« Il est absolument nécessaire, pour sortir de cette crise, de penser un plan de relance ambitieux de la Culture. Il passe par une redéfinition des politiques publiques et un vaste plan d’investissement, dans la production et la diffusion, de soutien aux entreprises, fléché vers l’emploi permanent et intermittent, la mise à contribution des GAFA… La diversité des expressions dans le spectacle vivant, le cinéma, l’audiovisuel, l’accueil de tous les publics, le volume d’activité et la qualité de l’emploi sont en danger : la mobilisation continue ! »

L’organisation majoritaire dans le secteur rappelle aussi que « la culture est un investissement dans l’intelligence. Ce n’est pas le moment de l’oublier ! »

Comme un symbole, c’est maintenant que Guy Bedos nous quitte. On ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’il aurait dénoncé avec son humour corrosif.

Malgré cette perte, le spectacle doit continuer ; la vie doit continuer ; l’activité industrielle doit continuer. Et cela dépend de nous. Tous.

« Articles précédents