Blog de Michel Diard

La Chouette qui hioque

Taha Bouhafs et les autres

Les grands éditorialistes asservis aux milliardaires qui contrôlent les grands médias sont en furie ; Taha Bouhafs se prétend journaliste. Pour eux, il est un militant, pas un journaliste. Le jugement est définitif ; une seule voix s’est élevée dans le chœur de ceux qui attribuent les qualifications au nom de toute la profession, celle de Jean-Michel Apathie. 

Cette fureur n’est guère étonnante ; Taha Bouhafs dévoile des choses qu’eux n’ont jamais dévoilé : ils sont, eux, des militants de la pensée d’Emmanuel Macron et du libéralisme absolu et ils affichent le même mépris que le président de la République vis-à-vis des ‘’soutiers’’ de l’information. Et ils se permettent d’excommunier ceux qui ne partagent pas leurs analyses.

Pour être reconnu par le cénacle, il faut par exemple se déchaîner contre les salopards de grévistes, et contre les dangereux manifestants. Il faut se tenir à distance de ceux qui n’ont rien et adorer maîtres et serviteurs. Leur journalisme ne sort ni de leurs bureaux, ni de leurs studios. Leur courage est très limité : ils ne débattent pas, sinon entre eux, et ne sortent que rarement de leur ‘’entre soi’’.

Ils nient leur militantisme pour le libéralisme (militant est un gros mot !). Ils se vautrent dans la compromission, préservant ainsi leurs salaires plus que confortables et leurs collaborations multiples (dont ils prétendent qu’ils ne les doivent qu’à leur talent ; quelle prétention !). Ils sont les laquais des Arnault, Pinault, Drahi, Niel, Lagardère, Kretinsky, Bouygues. Sans vergogne.

Quoi qu’on pense de Taha Bouhafs, qu’on partage ou non son traitement de l’information, il faut se féliciter que de tels journalistes existent encore.

Mais pour combien de temps dans un paysage médiatique en voie de normalisation par le fric et la pensée libérale ?

Macron et ses amis sont en train de verrouiller l’information et encouragent toutes les opérations de prise de contrôle par ses obligés, même pour des quotidiens régionaux en perte de vitesse (Capton à Paris-Normandie, Niel à Nice-Matin, etc.).

Nos brillants éditorialistes n’en parleront pas. Silence, on encadre l’information.

L’explosion sociale

Un mois et demi de grèves et Emmanuel Macron ne cède rien ; particulièrement imbu de sa personne et se croyant investi d’une mission, l’énarque-président entend passer en force en ignorant les organisations syndicales (y compris la CFDT) qu’il considère comme un obstacle à sa politique de réforme de l’Etat et des règles sociales.

Il a d’ailleurs délégué à son premier ministre, le très réactionnaire et droit dans ses bottes Edouard Philippe, le soin d’entretenir une illusion de concertation que lui refuse.

Il a affirmé avoir été élu pour réformer et, par conséquent, il nie l’existence de toutes les instances qui pourraient s’opposer à son grand dessein, une sorte de grand remplacement de la protection sociale par l’ordre néolibéral.

Au nom de la fameuse théorie de la démocratie verticale, tous les pouvoirs sont détenus par le chef Macron et ses obligés. C’est en vertu de sa théorie qu’il prétend pouvoir contourner le pouvoir législatif du Parlement et agir par ordonnances, mais aussi réduire le champ d’intervention des organisations syndicales aux branches professionnelles et aux entreprises.

Comment dans une tel climat s’étonner des tensions que l’on peut constater chaque jour et de l’exaspération des grévistes insultés et humiliés.

L’explosion sociale n’est pas loin.

Faut-il s’étonner que des citoyens énervés s’introduisent au siège de la CFDT, que le théâtre des Bouffes du Nord (où le couple présidentiel assistait à la représentation de La Mouche) ait vu un rassemblement d’opposants à la réforme des retraites ou encore que la brasserie de La Rotonde ait été incendiée ?

La CGT a aussitôt condamné l’intrusion de manifestants au siège de la CFDT :

« Quels que soient les désaccords possibles entre organisations syndicales, la CGT ne cautionne pas ce type d’action. Chaque organisation syndicale est libre de son mode de fonctionnement, de son orientation et de ses revendications. La CGT réaffirme que son combat est celui contre la réforme des retraites par points et le gouvernement qui l’a décidée, rédigée et qui s’entête à vouloir la faire passer malgré les mobilisations et l’opposition majoritaire dans ce pays. »

Et le secrétaire général des cheminots CGT a en quelque sorte complété la prise de position de sa confédération :

« Les actions ciblant les réformistes sont des erreurs. Elles leur redonnent la parole dans les media sur un thème qu’ils adorent (la victimisation) alors qu’ils galéraient à expliquer leur compromission sur l’âge pivot. Restons sur nos critiques de la réforme des retraites. »

Ces réactions syndicales, frappées du sceau de l’intelligence, se démarquent de celle d’Emmanuel Macron, pitoyable et, comme d’habitude, mensongère :

« Il est clair que le débat démocratique n’est possible que dans le calme et dans le respect (…) Dans une démocratie, les idées peuvent s’échanger. On vote pour choisir ses dirigeants, ce sont nos représentants qui votent nos lois. »

Comment ose-t-il prétendre que les idées peuvent s’échanger quand il ignore les organisations syndicales porteuses d’un autre projet que le sien ? Quand il ressasse que le vote terminé, le chef n’a plus de compte à rendre ?

Et que penser de la réaction de la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, qui ose affirmer avec son aplomb habituel :« Sans syndicats, pas de démocratie sociale. »

Aujourd’hui, Sibeth Ndiaye a raison, mais sans doute est-ce un lapsus de sa part : il n’y a pas de démocratie sociale puisque les organisations syndicales sont mises sur la touche et privées de réelles négociations.

Hélas, d’autres actions violentes sont à redouter, malgré la politique de répression auquel s’adonne le pouvoir. L’explosion sociale est proche.

Les violences seront condamnées et condamnables, mais la violence d’Etat ?

Faim d’information

Le 7/9 de France Inter tient, paraît-il, le haut du pavé radiophonique. Si l’on en croit les sondages, foutus sondages, c’est la radio la plus écoutée sur cette tranche horaire.

Le tandem Nicolas Demorand – Léa Salamé s’est extasié de cette réussite, s’attribuant tous les mérites, passant sous silence ses interviews complaisantes des grands autoproclamés de la Macronie et ses interviews vachardes des syndicalistes de combat et des politiques de gauche.

A écouter le duo, ils auraient décroché leur troisième étoile au Michelin de l’information. En toute modestie.

Où il est prouvé que nul n’est parfait !

Le journal de 8h de Florence Paracuellos est présenté comme un modèle du genre et une des clés de la réussite du 7/9. Ce jour, la journaliste-présentatrice a malmené la hiérarchisation de l’information. Sur le service public.

L’information du jour, donc, celle qui ouvre le journal ? La perte de sa troisième étoile par le restaurant de Paul Bocuse. Ce qui a valu aux auditeurs une longue intervention du critique gastronomique de France Inter.

Alors que la terre brûle, de l’Australie au Brésil, en passant par la Sibérie et l’Afrique centrale ; alors que la France du travail refuse depuis plus de quarante jours la réforme des retraites d’Emmanuel Macron, alors que la guerre fait des victimes dans de nombreux pays comme la Syrie ou le Yémen ; alors que la pauvreté ne cesse de toucher de plus en plus de citoyens, y compris des salariés appelés travailleurs pauvres, dans toute l’Europe, il faudrait s’émouvoir de la perte de sa troisième étoile par le restaurant Paul Bocuse.

Nicolas Demorand, Léa Salamé et Florence Paracuellos prendront-ils la tête d’une puissante manifestation pour le rétablissement de sa troisième étoile ?

Mais qui fréquente ce restaurant ? Quel crédit accorder au trop fameux Guide Michelin ? Silence radio.

Les manifestants de la région lyonnaise se contentent, eux, d’un sandwich merguez-frites ; leurs revenus ne leur permettent même pas de rêver à une table d’un ‘’trois étoiles’’. Surtout après des grèves qui vont amputer leur maigre salaire, les gens qui n’ont rien ne rêvent même plus, leurs poches sont vides.

Le petit peuple de France a une faim de loup, mais d’information vraie, pas de cuisine pour riches spéculateurs et patrons qui font payer l’addition à leur entreprise, pour bobos m’as-tu vu et pour petits-bourgeois en recherche de notoriété. Le petit peuple vient de le signifier dans un autre sondage, celui de la Croix, sa défiance envers les journalistes ; elle est grandissante et inquiétante.

Les résultats de France Inter sont comme les étoiles du Michelin, parfois filantes. Surtout si les chefs ont dénaturé la recette de l’information citoyenne, vérifiée, hiérarchisée, complète et mise en perspective.

La haine du Point

Pourquoi parler de l’hebdomadaire Le Point du milliardaire François Pinault et de son éditorialiste Franz-Olivier Giesbert, alors qu’ils ne méritent que mépris ?

Parce que son dernier numéro est digne des publications d’extrême droite d’avant-guerre (comme Je suis partout, le Franciste, le Nouveau siècle) et de Valeurs actuelles d’aujourd’hui.

Son titre de « une », « Comment la CGT ruine la France » donne le ton (mais c’est du réchauffé) ; l’éditorial de Giesbert (La CGT, syndicat anti-pauvres) est de la même veine et les huit pages du dossier consacré au syndicat écrites à 8 mains (Béatrice Parrino, François-Guillaume Lorrain, Marc Vignaud et Géraldine Woessner) sont dignes des journaux de caniveau britanniques.

Le Point suinte la haine et va fouiller dans les poubelles pour alimenter une répulsion du syndicat en première ligne contre la réforme des retraites.

Que Le Point et Giesbert éructent serait plutôt un bon signe : ils sont ulcérés de voir ainsi la CGT gagner la bataille des idées et s’opposer à la réforme du tandem Macron-Philippe.

Mais quand les arguments sont aussi dégueulasses, cela ne grandit pas le journalisme, ni les journalistes de l’hebdomadaire, ni le propriétaire milliardaire d’un organe d’information gavé d’aides d’Etat.

Giesbert, 71 ans quand même, ose insulter ce qu’il appelle la caste des grévistes professionnels des transports publics (lui qui ne doit pas prendre souvent le métro ou le train) ; il compare la CGT au syndicat des camionneurs américains, « à ce détail près que sa direction ne comprend pas de mafieux mais des bras cassés crypto- ou islamo-gauchistes ». Et, sans peur du ridicule, il affirme que « dans les conflits nationaux, la CGT fait de la figuration en se radicalisant ». Alors pourquoi si ce syndicat est si ridicule lui consacrer autant de pages…

L’article des quatre journalistes vole aussi bas, peinant à sortir de la fange et de la boue.

Giesbert se prétend journaliste ; j’ai honte pour lui.

Vous voulez savoir ce que pense la famille Pinault du mouvement social, lisez Le Point.

Le Point, la danseuse d’un pauvre milliardaire, est en perte de vitesse, aussi se vautre-t-il dans l’idéologie d’extrême droite pour, en même temps, tenter de déconsidérer la CGT, et tout le mouvement social, et retrouver les lecteurs qui refusent sa prose honteuse.

L’ère de la confusion

La société française va mal au plus haut de la représentation des citoyens ; président de la République, premier ministre, ministres, médias, tout mentent et cachent la vérité sur la réalité du projet de loi relatif aux retraites. Et sur l’ensemble de leur politique de casse sociale.

Jamais, dans toute l’histoire de la presse, le nombre d’éditorialistes n’a été aussi important, mais, hélas, univoque. Ils tirent à boulet rouge sur les grévistes et particulièrement sur ceux de la CGT (ce n’est pas vraiment sympathique pour ceux de FO, de Solidaires, de la CGC, etc.). Ils ressortent de leur cercueil les bolcheviques, les staliniens pour faire peur.

Ils n’ont d’yeux (et de qualificatifs flatteurs) que pour Laurent Berger, digne successeur de Nicole Notat ; la CFDT qui s’est transformée en champion de la dette sociale à payer pour avaler tous les reculs et toutes les compromissions avec les libéraux est encensée par les prétendus journalistes (qui ont troqué l’éthique pour une propagande telle que même le MEDEF n’aurait pas les moyens de payer).

Mais la confusion s’est insinuée partout. Et pas seulement dans les cerveaux des éditorialistes.

Un seul exemple suffira. Après Léa Salamé qui a fait le déplacement à Beyrouth pour recueillir les bonnes paroles de Ghosn, c’est Anne-Elisabeth Lemoine (présentatrice de C à vous sur France) qui a fait le voyage pour une interview d’une heure, là où Léa Salamé n’avait obtenu qu’une vingtaine de minutes. Le service public a déroulé le tapis rouge à celui qui ose traîner Renault devant les prud’hommes.

Rien ne sera épargné aux citoyens honnêtes.

Et pour terminer ce billet effrayant, on apprend que la publication par une personne anonyme d’une photo (avec commentaires hideux sous un pseudo) sur Twitter d’un salarié de la société Derichebourg a entraîné son licenciement.

Les dénonciations anonymes ? On sait où cela a conduit pendant la Seconde guerre mondiale.

Que savait-elle cette courageuse calomnieuse du salarié ? Rien. Que lui reproche-t-elle ? Tout. Sans connaître ni l’infortuné salarié, ni la société employeuse, ni le contexte. Rien. Mais il s’agit d’un motif de licenciement.

Les uns mentent, cachent la vérité ; les autres se vautrent dans la propagande ; les derniers s’adonnent à la dénonciation anonyme.L’ère de la confusion nous entraîne sur une pente dangereuse ; fertilisant les germes d’une dictature dite démocratique 

Le crime contre la valeur travail

L’économie française se porte merveilleusement bien. Au-delà de toute espérance, mais peut mieux faire. Le marché se porte merveilleusement bien. Au-delà de toute espérance, mais si les salariés pouvaient accepter de travailler plus longtemps et se contenter de petites pensions de retraite, elle se porterait encore mieux et l’argent pourrait ruisseler ; le marché pourrait corriger toutes les inégalités et nous pourrions vivre dans le plus beau pays du monde, heureux, nantis.

Emmanuel Macron aurait-il raison contre ces grévistes qui ne comprennent rien, contre ces salariés qui ne veulent pas lâcher leurs privilèges, contre ces syndicats qui ne représentent rien ?

Ce qui est en train de se passer vient contrarier ce conte des temps modernes ; les salariés ne rêvent pas, ni ne croient plus aux beaux rêves des capitalistes.

Aujourd’hui, ils constatent que le marché autocorrecteur n’est qu’une billevesée. Les citoyens ordinaires qui défilent ont appris à lire et ils ont un esprit suffisamment averti pour décrypter les informations.

Le quotidien économique de Bernard Arnault, première fortune du monde, ose tout. Dans son édition du 9 janvier, on peut y lire :

« A 60 milliards d’euros, les liquidités restituées aux actionnaires du CAC 40 dépassent le niveau record de 2007. Elles ont augmenté de 12 % par rapport à l’année dernière. Compte tenu des bons résultats 2019 attendus, les dividendes et les rachats d’actions devraient encore progresser cette année. »

Les mots ont un sens : les liquidités des groupes du CAC 40 auraient été ‘’restituées’’ ; vérification faite, le verbe restituer signifie rendre quelque chose à son propriétaire légitime. Les actionnaires, dont Les Echos reconnaît qu’ils « n’ont jamais été aussi bien rémunérés », seraient donc les seuls propriétaires des profits. Ce choix sémantique en dit long sur la philosophie des actionnaires qui semblent ignorer que ce sont les salariés qui créent les richesses. Pas eux.

Les groupes du CAC 40 ont distribué 60 milliards de dividendes, mais combien de milliards ont été planqués dans des paradis fiscaux et des comptes numérotés, échappant au fisc, à l’impôt, grâce à une ingénierie financière immonde mais légale.

Les salariés sont invités à travailler plus, à voir leurs salaires bloqués depuis plusieurs années, pour qu’une caste de nantis soit encore plus riche et encore plus méprisante pour les pauvres.

Le SMIC, lui, a été augmenté de 1,2 % au 1erjanvier quand les dividendes ont bondi de 12 % et progressé plus vite que les résultats nets des entreprises et il faudrait de satisfaire d’une telle anomalie ?

Les décisions d’augmenter les dividendes sont prises dans les conseils d’administration par des spéculateurs, des banquiers, des assureurs, avec la complicité des gouvernements qui réduit le taux d’imposition de ces dividendes grâce à une réforme de 2018 (la flat tax) de 36,5 % à 30 %. Merci M. Macron.

Si l’économie française se porte bien pour pouvoir se montrer aussi généreuse avec ses actionnaires, c’est grâce aux salariés, précaires ou pas, mais mal payés et dont l’implication dans la marche des entreprises est bafouée.

Ces informations sont traitées avec beaucoup de retenue par les grands médias. Par Emmanuel Macron et Edouard Philippe aussi.

Les comportements de la finance sont criminels ; le crime est perpétré contre la trop mal nommée ‘’valeur travail’’ dont on nous rebat les oreilles en permanence.

Les grandes heures de la radio

La ‘’très grande journaliste’’ Léa Salamé ne manque pas de culot ; elle vient de réaliser une interview qu’elle qualifie d’exclusive de Carlos Ghosn à Beyrouth. Exclusive ? Comme celle accordée à François-Xavier Ménage de TF1 sans doute ?

Voilà qui évoque la fausse interview exclusive de Fidel Castro par Poivre d’Arvor.

La ‘’très grande journaliste’’ Léa Salamé, donc, a tendu le micro (comme à son habitude avec les grands de son monde) avec condescendance à un homme qui a fui la justice, qui est sous le coup d’une enquête en France et d’une autre au Liban. Les questions étaient si insidieuses qu’elles ont permis à l’homme en fuite de nier toutes les accusations en bloc.

La complaisance du service public est honteuse.

Les propos de Carlos Ghosn ont été recueillis en pleine grève des personnels et, de Beyrouth, Léa Salamé n’a donc pas pu voir le Chœur de Radio France menacé de suppressions de trente voix interrompre les vœux de sa patronne, Sybile Veil en interprétant le célèbre Chœur des esclaves (Va pensiero) du Nabucco de Verdi, devenu un hymne à la liberté en Italie et ailleurs.

Quand on est une ‘’très grande journaliste’’ on ne fait pas grève avec les soutiers.

Grâce à la ‘’très grande journaliste’’ Léa Salamé, Carlos Ghosn a réussi à occulter une manifestation non violente, et qui ne manquait pas de panache, d’un personnel qui refuse les coupes drastiques dans le fonctionnement de la radio la plus écoutée de France, une manifestation pour conserver un joyau du service public de la culture.

Mais pour revenir à l’interview exclusive de l’ex-patron de Renault-Nissan, il faudra relever un grand moment, celui au cours duquel la ‘’très grande journaliste’’ a osé demander au patron en fuite :

« Votre évasion fascine absolument tout le mondePour beaucoup d’enfants, vous êtes l’homme qui a voyagé dans la malle (…) Vous avez vraiment voyagé dans la malle ? (…) Allez, un petit indice… Tout le monde rêve de savoir ça ! »

On veut bien croire que Léa Salamé était fascinée (elle ne l’est que par les riches et les gens de pouvoir) et qu’elle se comportait comme une enfant devant Ghosn, mais les auditeurs, eux, étaient médusés devant une telle audace, comment dire, ridicule.

Il n’y a que Catherine Nayl, directrice de la rédaction de France Inter, pour oser défendre ce moment d’anthologie en écrivant sur son compte Twitter :

« N’en déplaise aux donneurs de leçons, à ceux qui électrisent ou condamnent, OUI le service public fait son travail en questionnant Carlos Ghosn et NON Léa Salamé ne fait preuve d’aucune complaisance, jamais. »

Catherine Nayl volant au secours de Léa Salamé a quelque chose de pathétique. Mais la directrice de l’information aux ordres peut avancer des excuses.

Le 24 novembre 2015, un jury présidé par Jean-Noël Jeanneney et composé de journalistes, a attribué le prix Philippe Caloni, dont le jury est présidé par Jean-Noël Jeanneney, à Léa Salamé. Le prix distingue l’intervieweur de l’année.

Laurence Bloch, directrice de France Inter jubilait et ne manquait pas de mots pour tresser des louanges à l’adresse de l’impétrante :

« En une saison, son entretien du 7h50 a devancé tous les concurrents. Rapide, tenace, efficace, Léa sait aussi surprendre, séduire, dérouter. Elle est à l’antenne comme elle est dans la vie, fonceuse, inquiète, fantasque, bosseuse. Une vraie et très grande journaliste. »

Puisqu’un jury de professionnels a distingué Léa Salamé et l’a intronisée intervieweuse de l’année, puisque la directrice de France Inter l’avait reconnue comme une ‘’très grande journaliste’’, la cause était entendue : Radio France avait la chance d’employer le plus grande journaliste de France et de Navarre. Et ceux qui osent le contester ne peuvent être que des jaloux et des ’’donneurs de leçons’’.

Le service public ne manque pas de culot, comme Léa Salamé. Ni de mépris pour les auditeurs. Ni pour ceux qui ont une certaine idée du journalisme de qualité, au service du citoyen. Un journalisme éthique.

Léa Salamé, une suggestion : à quand une interview de Patrick Balkany en direct de la prison de la Santé ? C’est un moment qui manque dans le florilège des grandes heures de la radio.

La démocratie usurpée

Bolsonaro et la déforestation de l’Amazonie, Erdogan et l’envahissement de la Libye, Johnson et le Brexit, Kim Jong Un et la fin du moratoire sur les essais nucléaires, Macron et le scandale BlackRock, Netanyahou et son immunité parlementaire, Trump et l’assassinat du général iranien Soleimani : l’année 2020 ressemble à s’y méprendre à la précédente.

Les desseins des sept dirigeants de présumées grandes nations plongent le monde dans les plus grandes incertitudes et font douter des bienfaits de la démocratie.

Les voyous du pouvoir personnel ci-dessus (le pouvoir vertical, disent-ils) ont été élus à l’issue d’un processus supposé démocratique ; les pourfendeurs des conquis sociaux et les hommes liges de la finance mondialisée n’ont pas caché leur programme électoral. Les citoyens ont pu choisir et ce sont ces menteurs qu’ils ont préférés à d’autres candidats.

Ces citoyens-là sont intelligents ; alors pourquoi ont-ils élu des hommes (on relèvera qu’il n’y a pas de femme dans la liste épouvantable) qui vont leur pourrir la vie et, pour certains d’entre eux, la leur faire perdre ?

La situation est d’ailleurs paradoxale avec de puissants mouvements de contestation de leurs politiques !

Tous ont attenté et attentent aux libertés fondamentales, mais ils l’avaient annoncé. Tous ont bénéficié des largesses des groupes industriels mondialisés pour mener campagne et de leur proximité avec les médias écrits et audiovisuels pour vanter leurs immenses mérites, certes, mais il n’y a rien de nouveau en la matière et les peuples ont su parfois s’en défaire.

Alors, quoi ?

Ils n’ont pas usurpé leur pouvoir, même s’ils en font un usage immodéré. Ils se retranchent derrière le peuple souverain pour justifier leurs choix funestes. Leurs peuples ont une parfaite connaissance de l’acte électoral et ils connaissent désormais toutes les pratiques mises en œuvre pour les tromper. La démocratie a même institué des contrôles pour rassurer sur d’éventuels manquements.

Le pouvoir de dissimulation de ces dirigeants a réussi à tromper les citoyens ou à les attirer vers eux plutôt que vers leurs adversaires.

Stéphane Hessel avait appelé les Français à s’indigner ; il s’avère que l’indignation est insuffisante. Face à un adversaire dissimulateur et menteur, il faut aujourd’hui s’engager, pleinement, totalement, les yeux (et les oreilles) ouverts pour glisser les bons bulletins de vote dans l’urne et rétablir une démocratie authentique.

Sans commentaires superflus

Le 25 juin 2019, Jean-François Cirelli, patron de BlackRock France, est interviewé par Jean-Paul Chapel sur France Info ; il déclare :

« C’est l’intérêt de ce nouveau texte du gouvernement, de la loi, de permettre aux Français, enfin, de s’approprier l’épargne-retraite. »

La séquence a été rediffusée le 2 janvier au cours du journal de 20h.

Le 6 décembre, le Canard enchaîné dévoile ‘’Comment l’Elysée a déroulé le tapis rouge au roi de Wall Street. Durant une journée, les salons du Château ont été privatisés pour célébrer les patrons de BlackRock’’.

L’article de l’hebdomadaire raconte :

« Le 25 octobre, le président Macron a convié au Château le gratin de la finance mondiale, représenté par les dirigeants de BlackRock, le plus gros investisseur du monde, et par 21 gestionnaires de fonds (…) Comme rien n’est trop beau pour ces messieurs de Wall Street, le Président a mis à leur disposition le salon Murat – au rez-de-chaussée du palais de l’Elysée, s’il vous plaît ! Une première : jusqu’alors, aucun président n’avait osé privatiser le lieu qui abrite le conseil des ministres depuis Georges Pompidou, au profit d’un groupe financier américain. »

Plus loin, le Canard révèle aussi le contenu d’une note confidentielle de présentation de la « fiesta, signée Larry Fink, le président fondateur de BlackRock »:

« Il s’agit d’un moment charnière pour la France et pour l’Europe, et nous discuterons toute la journée de la vision de la transformation du président Macron avec des représentants de son cabinet qui éclaireront leurs priorités clés. »

Le 11 décembre 2019, L’Humanité révèle que BlackRock a remis à l’Elysée au mois de juin un document de 15 pages, intitulé ‘’Loi Pacte : le bon plan Retraite’’, dans lequel on peut lire :

« La loi Pacte vise spécifiquement à combler les lacunes structurelles du régime d’épargne retraite volontaire existants. Elle permet à l’épargnant : de bénéficier d’un allègement fiscal pour les cotisations versées en réduisant sa base imposable sur le revenu, d’accéder à son capital avant la retraite dans certains cas prédéfinis, d’opter librement pour une sortie de rente ou un retrait du capital ou une combinaisons de ceux-ci lors du départ en retraite, de transférer son patrimoine à une entité plus concurrentielle dans frais de transfert après 5 ans, et de bénéficier automatiquement de solutions d’investissement efficaces comme la gestion pilotée pendant toute la phase d’accumulation ? »

Nos recommandations s’adressent au gouvernement français et à d’autres acteurs clés tels que les employeurs, les représentants du personnel et les acteurs du marché du secteur financier… »

Le 1er janvier 2020, le Journal officiel de la République publie la liste des promus dans l’ordre de la Légion d’honneur. Le patron de BlackRock France, Jean-François Cirelli, se voit promu au grade d’officier ; il est présenté comme « président d’une société de gestion d’actifs, ancien vice-président et directeur général délégué d’un groupe industriel énergétique ».

Tout commentaire semble en effet superflu !

Libertés en danger

Les libertés fondamentales ont été chèrement acquises au cours des siècles. Au prix de milliers de morts, de souffrances et de répressions.

Aujourd’hui, nos libertés sont à nouveau en danger ; elles s’effilochent, elles régressent de façon sournoise. La lutte contre le terrorisme en toile de fond et comme prétexte.

Les lois liberticides s’empilent sans faire de bruit ; les grands médias n’en disent mot et se font les complices des mauvais coups du gouvernement d’Emmanuel Macron.

Dernier exemple en date, un arrêté publié le 21 décembre crée un ‘’Service national des données de voyage’’ (SNDV en abrégé). Comme son nom l’indique, sa mission consistera en « la mise en place et l’amélioration des dispositions de collecte et d’exploitation des données de voyage ».

Il  existe déjà un service pour « tracer les trajets des passagers », le ‘’Passenger Name Record’’ (PNR), concernant les seuls voyages par avion. Le SNDV se veut plus liberticide encore : il concerne tous les modes de transport (avion, bateau et train) et il ne concerne plus seulement d’un moyen de lutte contre le terrorisme : il s’agit de lutter aussi contre la sureté de l’Etat, la sauvegarde des intérêts fondamentaux de l’Etat, la constatation ou la poursuite des infractions pénales, l’exécution des condamnations.

Les missions sont tellement larges (et vagues) que le SNDV, sous tutelle de la direction de la police nationale, pourra être mis au service de tout et de n’importe quoi. Par exemple, un journaliste se rendant sur un lieu de rencontre discret avec un lanceur d’alerte pourra être ‘’tracé’’ et ses sources d’information ainsi dévoilées. Même danger pour un syndicaliste ou un opposant politique.

Il y a de quoi inquiéter.

Le pouvoir de Macron a agi en dehors de tout contrôle du Parlement pour prendre cet arrêté et, plus encore, il l’a rédigé de façon à éviter l’avis de la CNIL.

A qui fera-t-on croire que les données ainsi accumulées ne seront pas stockées dans des bases de données ?

Pierre Lemaître, écrivain, prix Goncourt en 2013 pour son sublime ‘’Au revoir là-haut’’, a pu dire que la France était entrée dans « une démocratie autoritaire ».

J’ajouterai que nous sommes entrés désormais dans une démocratie autoritaire et policière. En catimini.

2019 restera une sale année et le ‘’cadeau’’ d’Emmanuel Macron pour les fêtes rend de plus en plus nécessaire la victoire des Français contre la réforme des retraites, premier acte d’une reconquête des libertés et des conquis sociaux.

Le Monde, ses lecteurs et leurs livres

Classement des personnalités préférées, des femmes et des hommes politiques, des sportifs, les séries télévisées ; la liste est longue des classements en tous genres. Il paraît que ‘’les gens aiment ça’’ ; affirmation absolue et définitive.

A l’évidence, ces palmarès remplissent les médias en périodes de ‘’moindre actualité’’ décrétées par les directeurs de rédaction, imbus d’eux-mêmes, prétentieux et, surtout, en mal d’inspiration.

Le Monde, journal de référence paraît-il, a sacrifié hélas à la fâcheuse tendance en établissant ‘’sa’’ liste des 100 romans qui, écrit-il, « avaient le plus enthousiasmé ses critiques au cours des soixante-quinze ans d’existence ». Sa liste m’avait irrité.

Le quotidien du soir s’est adressé à ses lecteurs pour établir la liste de leurs 100 romans préférés. Sa publication fait l’objet d’une publication sur 8 pages (ça remplit donc bien le journal !).

Ils sont 26 000 lecteurs à avoir répondu à la sollicitation (validant du même coup le fameux ‘’les gens aiment ça’’) permettant de dresser une liste de 11 000 titres. Mais le classement des 100 premiers, arbitraire, est déroutant : la saga Harry Potter est couronnée et il fallut allonger la liste jusqu’au 101epour que soit citée La condition humaine de Malraux.

Rien que cela suffit à décontenancer et à plonger un observateur fou de littérature dans la perplexité.

Hélas, il y a pire : la liste des 101 romans préférés des lecteurs du Monde est ‘’franchouillarde’’ avec 32 auteurs et 46 livres français cités. Malgré cela que d’oublis : Claude Simon, JMG Le Clézio, Roger Vailland, Annie Ernaux, Jean Echenoz, parmi les contemporains et bien plus encore avec les ‘’classiques’’ ! Pourquoi Pierre Lemaître et pas Nicolas Mathieu ? Pourquoi pas Rousseau et Voltaire ? Etc.

Les oublis les plus étonnants sont à relever dans la liste des auteurs et titres étrangers. Par exemple, elle ne comporte que deux auteurs sud-américains (Gabriel Garcia Marquez et Paulo Coelho) ; Jorge Amado, Borges, Cortazar, Vargas Llosa, Fuentes, Sabato, Lispector, Gabriela Mistral, Pablo Neruda et combien d’autres n’apparaissent pas. Harry Potter plutôt que la riche Amérique latine, quelle manque de goût et de culture !

On relève les mêmes oublis du côté de la littérature africaine, avec seulement deux auteurs cités, la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie et le Rwandais Gaël Faye. C’est indécent.

Si 17 auteurs américains et 5 russes figurent au classement, que dire des littératures européennes : elles sont massacrées. Les lecteurs n’ont retenu que deux auteurs allemands (Süskind et Thomas Mann), trois auteurs italiens (Eco, Buzzatti et Ferrante), deux écrivains espagnols (Cervantès et Ruiz Zafon), un Gallois (Ken Follett), un irlandais (Oscar Wilde), un Suisse (Joël Dicker), un Autrichien (Stefan Zweig) et deux Tchèques (Milan Kundera et Franz Kafka). Point.

James Joyce, José Saramago, Elfriede Jelinek, Nikos Kazantzakis, Alberto Moravia, Pasolini, Leonardo Sciascia, Alberto Savino, Orhan Pamuk, Günter Grass, Heinrich Böll, Bertolt Brecht (et pourquoi pas Goethe, Schiller, Hölderlin, von Kleist, Rilke ?) Robert Musil, Herta Muller, Ionesco, Schnitzler, Zweig, Canetti pour ne citer que ceux qui, spontanément, viennent à l’esprit, ne figurent pas parmi les meilleurs choix des lecteurs. Accablant !

Au fond, ce n’est qu’un classement, un de plus donc, qui ne vaut que ce qu’on veut bien lui accorder comme crédit, mais qui en dit long sur les 26 000 lecteurs d’un quotidien dit de référence.

En se prêtant au jeu, il serait imaginable d’établir une liste de bien plus d’une centaine d’auteurs et de livres tout autant prestigieuse que celle-ci. Prouvant ainsi la fatuité de l’exercice. Pourquoi (et comment) comparer JK Rowling et Victor Hugo, Jean-Philippe Jaworski et Umberto Eco, Tolkien et Malraux ?

Le plus choquant dans le classement du Monde est la première place accordée à Harry Potter. La chroniqueuse du Monde des livres, Macha Séry, ne parle que de surprise. Vraisemblablement, un peu gênée, elle avoue : « Finalement, Le Monde a fait référence à Harry Potter dans 1166 articles depuis son irruption sur la scène littéraire. » Et si l’explication du choix des lecteurs ne devait rien au hasard ?

Le Monde, ‘’sa’’ liste et celle de ses lecteurs ne détourneront pas les vrais amateurs de livres de la vraie littérature. Au diable Harry Potter.

La culture cheminote

Les cheminots ? On aurait pu croire que c’est leur nouveau patron qui en parle le mieux. Jean-Pierre Farandou, qui vient de succéder à Guillaume Pépy, a donné une longue interview au Monde dans laquelle il est élogieux pour ‘’ses’’ personnels.

« Je connais bien la culture cheminote. C’est une culture de l’engagement, de la sécurité, de l’intérêt général, du service public et de la fierté d’apporter un bon service au client. Tout cela est excellent. Il faut surtout le garder. »

Ce n’est pas Emmanuel Macron (ni même Elisabeth Borne) qui tisserait autant de louanges à ces cheminots en grève depuis trois semaines en s’opposant à son grand dessein.

Le successeur de Guillaume Pépy, lui, a calculé ses paroles et mesuré la portée de ses mots ; s’il n’est pas passé par l’ENA, il sait à qui il doit d’occuper ce poste stratégique : il a vite appris le jargon technocratique et néolibéral : la culture cheminote est au service de clients et non d’usagers.

Alors, il faut relire l’interview pour bien comprendre que les termes choisis par le patron de la SNCF sonnent faux : la culture cheminote va devoir s’adapter au ‘’nouveau monde’’. M. Farandou a aussi intégré la casse du statut des cheminots ; la nouvelle année marque une vraie rupture pour les personnels :

«  Les personnels seront embauchés avec un contrat de travail normal. »

Les usagers sont désormais des clients et les personnels auront un contrat de travail ‘’normal’’. Mais qu’est-ce qu’un contrat de travail normal, sinon un contrat revu à la baisse avec de nombreuses pertes d’acquis sociaux liés aux spécificités d’un travail sans interruption, de jour ou de nuit, jours fériés compris, etc.

On remerciera le journaliste du Monde de ne pas avoir esquivé la question qu’il fallait poser, à savoir :

« Performance, agilité, polyvalence… Ne craignez-vous pas un rejet par les cheminots de cette révolution culturelle et managériale ? »

M. Farandou, en vrai chantre de l’entreprise libérale, répond sans détour, car, comme Macron, il n’a aucun scrupule. Chaque phrase exprime le mépris pour les cheminots ; il maîtrise parfaitement l’antiphrase.

« On peut en attendre plus d’agilité, de polyvalence dans les métiers et, pour l’encadrement, une prise en compte plus importante de la performance dans l’évolution des rémunérations. »

La même phrase a été prononcée des centaines de fois par tous les patrons des groupes du CAC 40 et par ceux qui ont annoncé la mort de leurs services publics aves les mêmes mots, à France Télécom, à TF1, chez Elf, à Air France, dans les banques (Paribas, Société générale), dans les sociétés d’autoroutes, à GDF, etc.

La posture est immuable, frappée du sceau de l’évidence. Les cheminots ont compris ce que veut dire M. Farandou quand il ajoute, pour tenter d’éteindre la contestation :

« On va se contenter d’ajouter à cette base quelques petites doses d’agilité, d’audace, d’innovation, de responsabilisation et de décentralisation. »

Si la culture cheminote est empreinte de toutes les qualités dépeintes par le patron, pourquoi vouloir en changer, même à petites doses. Les cheminots ont toujours fait preuve d’agilité, d’audace, d’innovation, de responsabilité. Beaucoup plus que leurs dirigeants.

Il y a longtemps qu’ils ont dénoncé les menaces d’accidents comme celui qui a fait des victimes à Brétigny et ailleurs, le manque d’entretien du matériel et des infrastructures, l’abandon du fret, dont celui du train des primeurs, etc.

M. Farandou dit bien connaître la culture cheminote (il y travaille depuis 38 ans) et, pour cela, devrait les défendre, ‘’ses’’ cheminots ; mais comme de nombreux hauts cadres, acquis au libéralisme il se plie honteusement aux décisions politiques de casse des services publics et il va sacrifier la culture cheminote sans réticence.

La guerre de Robin des bourges

Noël n’est pas joyeux pour tous ; les pauvres, les sans-abri, les réfugiés dormant dans des campements indignes et les grévistes ne sont pas à la fête.

Des personnalités apportent leur soutien aux grévistes aujourd’hui dans L’Humanité ; aux grévistes, mais pas seulement. Nicole Ferroni, l’humoriste et chroniqueuse de France Inter, résume un état d’esprit largement partagé : « Dans ma tête, j’ai plusieurs colères. Contre la réforme des retraites, mais aussi celle des lycées. Contre la situation des urgences à l’hôpital, la réforme de l’audiovisuel… »

Car, oui, la France souffre. A l’exception de la France des riches.

Gérard Mordillat, l’écrivain et cinéaste, constate : « Nous ne sommes pas dans le cadre de la lutte des classes, mais dans une guerre des classes. »

Celui qu’il qualifie de ‘’Robin des bourges’’ a ouvert un conflit majeur sur tous les fronts et pas seulement sur le front médiatique. Sur le front des médias, il a laissé carte blanche au nouveau patron de la SNCF pour dénoncer les grèves qui ont déjà fait perdre 400 millions à l’entreprise.

Il a autorisé son gouvernement à signer un arrêté le 17 décembre qui autorise des dérogations aux chauffeurs de ‘’bus Macron’’ : ils pourront rouler deux heures de plus par jour (11 heures au lieu de 9) et six heures de plus par semaine.

Il n ‘hésite pas à jouer avec la sécurité des passagers et la santé des chauffeurs pour tenter de briser une grève qui l’insupporte.

La droite profite du climat ambiant pour tenter de rajouter du discrédit aux cheminots. Le président de la région Grand Est, Jean Rottner, annonce la privatisation de deux lignes régionales, Vittel-Nancy (fermée depuis 2016) et Epinal-Saint-Dié (fermée depuis fin 2018) et, sans expliquer ni pourquoi, ni comment, il prétend dans une interview donnée à La Tribune qu’il va « obtenir des coûts de fonctionnement en baisse de 15 et 30 % par rapport à la situation existante avec la SNCF ».

Jean Rottner est membre du parti des Républicains et, s’il ne le dit pas ouvertement, en creux, il accuse les salariés de la SNCF d’être des privilégiés puisque la concurrence va lui permettre de faire des économies entre 15 et 30 %.

Mais ces arguments sont fallacieux. Les lignes en question ont été fermées faute d’un entretien suffisant et, aujourd’hui, le coût des travaux est jugé trop important pour être supporté par le service public, l’Etat et la Région. La tactique est éculée.

Malgré tant de mensonges, la grève est toujours soutenue par une majorité de Français. Même les chefs d’entreprise, interrogés par OpinionWay pour la TribuneLCI et CCI France, sont 57 % à souhaiter que le gouvernement ne maintienne pas en l’état son projet de loi retraites. Ils seraient même 15 % à souhaiter son retrait pur et simple.

Gérard Mordillat a raison de s’écrier : « Plus la grève se durcit, plus nous devons nous montrer solidaires des grévistes, en paroles et en actes. Cette guerre, c’est la nôtre. Vive la Sociale ! »

Rien n’est perdu, tout est possible

Les milliardaires sont un peu plus nombreux chaque année et, surtout, surtout, beaucoup plus riches. Milliardaires, ils parlent en milliards, jamais en dessous ; leur fortune n’est pas toujours propre, plutôt délictueuse, parfois d’origine criminelle, mais ce n’est pas le plus important. Ils sont chaque jour davantage avides de toujours plus de pouvoir et leurs banquiers sont priés de faire fructifier leurs immenses fortunes à la nanoseconde, à la vitesse de la lumière, et de la mettre à l’abri dans des paradis fiscaux, pour échapper aux curieux qui, devant tant de richesses impures, osent proférer quelques timides protestations.

Le marché est à leurs pieds, obséquieux.

Les grands spéculateurs n’ont que mépris pour ceux qui n’ont rien. Ils sont entourés de femmes et d’hommes, qui ont dénaturé le mot politique, chargés de faire régner l’ordre immuable et de faire croire aux protestataires et à ceux qui n’ont rien que les riches sont nécessaires au bonheur futur, collectif et individuel, grâce au prétendu ‘’ruissellement’’. Ils ont même fait croire à la fin des idéologies pour mieux installer la leur, si cruelle pour le plus grand nombre d’entre nous.

Les milliardaires osent tout, mentir, défier les règles commerciales, défier les droits sociaux, dérégler le climat, épuiser les ressources énergétiques non renouvelables, provoquer des krachs financiers dont ils feront supporter les effets aux pauvres. Toujours au nom d’un ordre immuable selon lequel il est naturel qu’il y ait des riches (toujours plus riches) et des pauvres (toujours plus pauvres).

Les femmes et hommes politiques qu’ils ont placés sous tutelle pour maintenir leur ordre sont pervertis ; ils sont avides de conquérir une part des richesses étalées sans vergogne sous leurs yeux. Eux aussi, donc, n’hésitent pas à imiter les méthodes d’enrichissement de leur entourage et de connaître une (petite) part de la gloire des puissants (parce que riches).

Ils s’essaient à l’utilisation des paradis fiscaux, aux dissimulations, aux postes grassement rémunérés et à la spéculation. Ce sont néanmoins des gagne-petit, invités à la table des riches seulement pour se voir intimer l’ordre d’adopter quelques mesures destinées à accroître dividendes et comptes numérotés.

Quelques ministres d’Emmanuel Macron, très maladroits (n’est pas milliardaire qui veut), sont poursuivis pour des délits qui ont à voir avec l’argent. De Richard Ferrand à Jean-Paul Delevoye. Nos milliardaires, Bernard Arnault, François Pinault, Xavier Niel, Patrick Drahi entre autres, sont restés étrangement muets quand leurs petits arrangements avec l’argent ont été dévoilés.

Les yeux de ceux qui triment dur et qui sont contraints d’avoir recours à la grève longue, dure et onéreuse pour défendre leurs acquis, leurs pensions de retraites, leur dignité et l’avenir de leurs enfants commencent cependant à s’ouvrir.

Paradis fiscaux, rescrits fiscaux, optimisation fiscale, dividendes, toutes ces magouilles mises en place par les politiques au profit des milliardaires commencent à être mieux connues et comprises du plus grand nombre ; ceux qui n’ont rien et à qui on veut encore rogner leurs maigres moyens de subsistance, s’émancipent du prêt à penser déversé par des médias colonisés.

Le cochon de contribuable grogne. De plus en plus fort. Les milliardaires ne les éblouissent plus et l’ordre naturel est contesté.

Ce qui est en train de se passer est encore insuffisant pour bousculer le prétendu ordre naturel, mais des perspectives de remises en cause commencent à s’esquisser.

Les complicités entre les milliardaires et les politiques commencent à êtres mises au jour. Aucun président n’avait été autant qualifié de président des riches avant Emmanuel Macron. Nous devons lui être reconnaissant d’avoir participé par son mépris, ses humiliations, sa morgue, ses insultes, ses répressions et sa politique à éclairer le débat. Il a laissé entrevoir que rien n’est perdu.

Cependant, pour reconquérir la démocratie préemptée par une caste, celle des nantis et de leurs valets, pour rétablir un Etat saccagé par les multinationales gavées de dollars, nous ne pouvons plus seulement nous plaindre et déléguer à des cheminots et à des agents de la RATP un droit de grève qui s’étiole à force de compter sur les autres avec une bonne conscience insupportable. Nous devons décréter l’intranquillité des riches, des petits Macron et de leurs banquiers. La démocratie ne peut plus attendre, car nos adversaires de classe, englués dans leur suffisance, ne lâcheront rien et ils nous opposerons toujours leur brutalité, économique, politique et policière.

A l’inverse, nous devons afficher nos solidarités, notre humanité, notre intelligence, nos trésors d’inventivité.

Eux ne sont pas les puissants et nous les faibles. Eux ne sont rien sans nous et nous, au contraire, pouvons nous passer d’eux. Ne soyons pas sur la défensive, mais à l’offensive. La démocratie, la vraie, ne se nourrit pas d’une domination de quelques-uns sur les masses populaires ; effaçons de nos esprits les schémas qu’ils ont tracé pour préserver leurs privilèges mortifères. Retisser les liens humains pour rejeter la dialectique du maître et de l’esclave, quelle tâche exaltante.

Aujourd’hui, nous n’avons pas besoin des idoles du fric, avec leur hiérarchie (Qui est la plus grande fortune ?) quand des millions d’humains crèvent de faim ; nous avons, au contraire, besoin d’une tendre complicité pour rétablir l’égalité, un mot superbe écrit au fronton des maisons communes, mais détourné pour nous tromper et perpétuer les insupportables privilèges.

Nous tous avons été trompés trop longtemps pour continuer à supporter leurs mensonges. Nous tous avons cru trop longtemps aux solutions individuelles pour trouver le bonheur, quand celui-ci est confisqué par quelques-uns. Nous tous avons été éblouis par un jeune président qui nous a fait croire à un monde nouveau quand il n’avait qu’un objectif, rétablir un Ancien Régime avec ses seigneurs (aujourd’hui les riches et les financiers), leur cour et ses manants (les salariés précaires).

Sortons de la vague d’obscurantisme qu’ils tentent de nous faire prendre pour le bonheur, pour nous projeter vers les Jours heureux imaginés par les vainqueurs des inhumains nazis.

Hopeful year !

La crise de l’information ? Quelle crise ?

Faut-il être troublé et malveillant pour entrapercevoir une crise quand tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ou presque.

Le président de la Fédération européenne des journalistes a décrété « 2019 is a hopeful year. » On pourrait traduire littéralement par « 2019 est une année pleine d’espoir. » Pour la profession de journaliste.

Cet éminent éditorialiste, par ailleurs syndicaliste danois s’est-il laissé aller ou délire-t-il ?

Pour Mogens Blicher Bjerregard, 2019 est porteuse d’espoir parce qu’à Malte « nous pourrions voir la possibilité de justice pour l’assassinat de Daphne Caruana Galizia », mais aussi parce que « dans l’UE, une nouvelle loi sur le droit d’auteur pourrait ouvrir la voie à des négociations plus équitables avec les géants de la technologie ».

Notre homme ne parle qu’au conditionnel.

La liste des motifs d’espoir s’arrête là ; le président se contente de peu et ignore les inquiétantes atteintes à la liberté d’informer en Pologne, en République tchèque, en Slovaquie, en Grande-Bretagne, en Italie, en Grèce, en Turquie. Au cours de ces nombreux voyages n’a-t-il rien vu, rien entendu ?

A-t-il entendu parler de la prison de Silivri où plus d’une centaine de journalistes croupissent pour avoir décrit une réalité qui déplait au dictateur Erdogan !

En France, n’a-t-il pas été averti par les syndicats adhérents que les journalistes se font matraquer et blesser par les forces de l’ordre, confisquer leur matériel, licencier (à Radio France, France Télévisions, France Média Monde, NextRadioTV, Mondadori, etc.). Que des journaux continuent de disparaître. Que l’information est malmenée par un président de la République, qui, sous prétexte de lutte contre les fausses nouvelles ou le terrorisme, fait adopter des lois liberticides.

Tous les motifs de lutte se conjuguent, eux, au présent.

Où le président d’une fédération de syndicats voit-il des motifs d’espoir, là où les syndicats, les vrais, tirent le signal d’alarme ? Hallucine-t-il ou est-il adepte de la méthode d’Emile Coué de la Châtaigneraie, censée entraîner l’adhésion de son auditoire aux idées positives qu’il prétend graver dans les esprits ? A quoi servent les syndicats pour lui ?

Ce brillant syndicaliste n’essaierait-il pas d’entraîner les journalistes sur le terrain du consensus avec les milliardaires qui ont fait main basse sur les médias ? Prendrait-il les journalistes pour des cons et des demeurés ?

N’entend-il pas de toutes parts et de tous les pays monter la colère des pigistes exploités et sous-payés ? Des rédactions qui n’en peuvent plus de devoir alimenter supports écrits, audiovisuels et réseaux sociaux dans le même temps et pour le même prix ? Des lanceurs d’alerte qui, bientôt, ne pourront plus témoigner des turpitudes des politiciens et des grandes entreprises ?

Ceux qui ne voient rien et n’entendent rien, comme Mogens Blicher Bjerregard, s’isolent et s’enferment dans une bulle mortifère.

L’Histoire jugera les co-gérants d’un capitalisme qui confisque les libertés et bâillonne les journalistes !

Editorialistes et agitateurs de bazar

En période de crise comme celle que nous vivons, certains éditorialistes s’en donnent à cœur joie et se délectent : ils retrouvent des couleurs à la CGT et se penchent sur le syndicat combatif.

Dominique Seux, l’inénarrable éditorialiste de tous les médias, s’interroge en ce jour de grève (massivement suivie) dans son quotidien habituel, Les Echos : « A quoi sert la CGT ? » Il éructe. La prochaine fois, il demandera peut-être l’interdiction de la CGT puisque, selon ce brillant esprit antisocial, elle ne sert à rien, sinon à semer la pagaille dans les transports.

Jean-Michel Apathie, qu’on voit également partout, est tombé en extase ; il écrit sur son compte Twitter : « Tiens, au fait, c’est la presse (Le Parisien, Le Monde, Capital) qui a révélé les cachotteries de Delevoye. Vous savez la presse aux mains des milliardaires qui désinforme les citoyens, selon le raisonnement fourbe des agitateurs de bazar. Etonnant, non ? »

Apathie est subjugué par Bernard Arnault, Patrick Drahi et Xavier Niel, et leur conception de l’indépendance rédactionnelle. Apathie ne se confond pas avec les agitateurs de bazar. Il n’y avait qu’un agité du bocal pour, dans un seul Tweet, vanter la liberté de la presse aujourd’hui en France et dénoncer ses petits camarades !

Autre spécimen de la fine fleur du journalisme, l’homme à l’écharpe rouge, Christophe Barbier, se permet parfois des prédictions fulgurantes. Hier matin, quelques heures avant sa démission, il expliquait pourquoi Jean-Paul Delevoye allait rester au gouvernement. 

Son analyse politique fine a valu à Barbier cette remarque de Samuel Gontier de Télérama : « J’attends avec impatience que Christophe Barbier prédise que le gouvernement ne retirera pas sa réforme. » Pan, sur le bec, comme dit le Canard enchaîné !

Le même Samuel Gontier, un des agitateurs de bazar, s’est distingué en épinglant une nouvelle fois la chaîne BFM TV, dont on ne dira jamais assez le parti pris : « Après “Grève, stop ou encore ?” mercredi dernier, BFMTV propose une nouvelle émission spéciale mardi prochain : “Grève, jusqu’à quand ?” Curieusement, la chaîne ne titre jamais “Réforme de retraites, stop ou encore ?” ni “Réforme des retraites, jusqu’à quand ?” »

Les brillants éditorialistes grassement payés par les milliardaires ne s’étonnent pas que le CAC 40 ait franchi hier la barre des 6000 points (un record depuis 2007) alors que la France est paralysée par de méchants grévistes, que le gouvernement perd son ministre de la réforme des retraites, que Bruno Le Maire revoit à la baisse les perspectives de croissance de l’économie en 2020, imité en cela par la Banque de France (qui est encore plus catastrophiste), etc.

Les grands esprits des médias de référence de la France seraient-ils passés à côté de cette information : les milieux financiers et les milliardaires ne s’inquiètent pas outre mesure de la poursuite des grèves, eux. Leurs affaires continuent à prospérer !

L’ère du mensonge

Peut-on mentir quand on est président de la République ?

Emmanuel Macron ose tout quand, à Bruxelles (pas à Paris), il déclare : « Nous faisons (cette réforme) parce que la France en a besoin. »

La phrase est définitive ; le président, seul, a raison et les millions de grévistes n’ont décidément rien compris à la pensée complexe de leur président. 

Peut-on mentir quand on est ministre des transports ?

Elisabeth Borne ose tout quand, sur la chaîne CNews de Bolloré, elle déclare : « Annoncer que l’on veut gâcher les vacances de Noël, je trouve ça irresponsable. »

Mensonge. Le secrétaire général des cheminots CGT n’a pas annoncé vouloir gâcher les vacances des Français. Il a seulement dit que si le gouvernement ne retire pas son projet de réformes, il y aurait des grèves durant les vacances.

Mme Borne n’a-t-elle pas conscience que le gouvernement auquel elle participe va gâcher, lui, les retraites de millions de Français.

Il y a parfois des phrases qu’il vaudrait mieux ne pas prononcer.

Peut-on mentir quand on présente un journal télévisé d’une chaîne de service public ?

Marie-Sophie Lacarrau ose tout quand, pour ‘’lancer’’ un reportage dans le métro parisien, elle déclare : « L’actualité, c’est aussi la grève qui se poursuit contre la réforme des retraites. 9e jour de mobilisation dans les transports, à la SNCF et à la RATP. De nombreux usagers mettent des heures pour aller travailler. Ils n’en peuvent plus. » (Le soir, le bandeau du journal de Laurent Delahousse se voudra moins provocateur : « Les usagers s’épuisent. »)

Mme Lacarrau, au bord des larmes, sait-elle que les grévistes se battent aussi pour sa retraite, qu’elle pourrait tout aussi bien lancer un sujet sur l’exaspération des cheminots (et des autres) épuisés par des luttes de tous les jours pour sauver le service public du rail et, peut-être, au bout du compte tous les services publics, y compris celui de l’audiovisuel (donc son travail) gravement menacé lui aussi.

Ces trois-là manifestent plus d’empathie pour les ‘’naufragés’’ de la grève que pour les soignants dans des hôpitaux au bord de la rupture, les enseignants, les pompiers, les sans-abri et combien d’autres.

Le quinquennat de Macron, c’est l’ère du mensonge pour sauver un système à bout de souffle qui sème le malheur, la précarité, la pauvreté au profit d’une caste de nantis.

Si Macron et Mme Borne sont dans leur rôle d’ardents défenseurs de ce système, Mme Lacarrau, elle, n’est pas dans son rôle quand elle se fait propagandiste.

Les billes de Rio et de Paris

Asli Erdogan est une immense autrice turque ; pourchassée puis emprisonnée par le dictateur, Recep Tayyip Erdogan (seul le patronyme est commun), elle vit aujourd’hui en exil en Allemagne. Douloureusement.

Pourquoi me suis-je rapproché d’un de ses livres, sans doute le plus beau, La ville dont la cape est rouge, écrit en 1998 (Actes Sud) ? Certaines fulgurances ne s’expliquent pas.

Asli Erdogan a séjourné deux ans à Rio, « la ville la plus dangereuse du monde » comme elle l’écrit, violente où on vit en permanence aux côtés de la mort. Mais Rio de Janeiro l’a subjuguée.

Je ne tenterai pas de résumer son livre, il faut le lire avec la gourmandise et l’enthousiasme d’Asli Erdogan et l’apprécier. Mais j’ai retrouvé dans La ville dont la cape est rouge des phrases inoubliables, comme celles-ci :

« Les sans-abri constituent la flore des rues de Rio, qui, selon la saison, sont noyées dans la boue ou dans la poussière. Des boulevards bordés de palmiers du quartier touristique de Copacabana jusqu’aux coins retirés des bidonvilles les plus pauvres, ils sont dispersés partout ; ils occupent les places, les ponts, les entrées des hôtels, des restaurants, des églises, des immeubles. Ils sont pareils à des billes qu’un voyageur, se promenant dans les rues de la ville, aurait éparpillées par poignées. Des dizaines de milliers de billes, projetées hors du domaine de l’humanité, avec la force centrifuge de l’engrenage de la civilisation… »

« Leur mort est toujours silencieuse, comme une bougie qui s’éteint dans le vent. Une mort à laquelle ne se mêlent ni prières, ni cantiques, ni trompettes. Ils ne gémissent pas, ne hurlent pas, ne se révoltent pas. Parce qu’il n’y a personne pour les entendre. Ils résistent à la moindre particule de vie qui leur reste, avec la passion la plus vieille, la plus désespérée, la plus irrésistible du corps, avec une volonté de fer, ils résistent, résistent, résistent… »

Ces lignes admirables (et d’autres) sont sans doute celles qui m’ont rapproché du livre (Mémoire et inconscient fonctionnent encore bien !). Parce qu’elles ont une résonnance actuelle. Les milliers de réfugiés autour du périphérique parisien, sous leurs tentes dérisoires, dans leurs bidonvilles de planches et de cartons, et les milliers de sans-abri qui n’attendent plus rien sur les grilles de métro à la recherche d’un peu de chaleur parce qu’ils ont été rejetés des quais par un mobilier modernisé pour ne plus les voir, ces milliers d’ombres, donc, avec leurs enfants qui ne connaîtront peut-être jamais l’école, qui ne feuillèteront sans doute jamais un livre avec des yeux ébahis et seront privés de rêves, ces milliers d’ombres, encore, dont le nombre ne cesse de grossir, résistent dans l’indifférence d’un prétendu monde nouveau.

Tout ce monde de laissés pour compte de la civilisation du fric-roi ressemble étrangement aux billes de Rio d’Asli Erdogan. Mais si à Rio, Lula a réussi à sortir des milliers de billes de la misère, à Paris Macron en augmente le nombre chaque jour.

Alors, résistons. Avec Asli Erdogan. En dénonçant cette civilisation.

Après Delevoye, BlackRock et le discours ne passe pas

Le premier ministre avait prévenu qu’il ne ferait pas d’annonces magiques ; fidèle aux engagements d’un président de la République qui l’a installé à l’hôtel Matignon, il persiste et signe : le nouveau régime de retraites sera universel et à points.

Mais, l’exécutif, quelque peu gêné aux entournures par le mouvement social, a fait quelques concessions de forme (mais aucune sur le fond). Histoire de satisfaire Laurent Berger pour tenter d’affaiblir les syndicats combatifs.

Les journalistes de cour ont aussitôt applaudi ces concessions à la CFDT. Qui, pourtant, n’y est pour rien. Ce sont bien les grévistes qui ont arraché ces quelques ajustements et non le syndicat qui se dit réformiste.

Edouard Philippe, qui ne manque pas de culot, n’a pas cessé de mentir tout au long de ses annonces. Il a osé rappeler qu’il avait dû lire le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau en classe terminale et en citer une phrase, une seule (peut-être était-ce déjà trop pour l’homme de droite qu’il est). Il a osé une référence au système de 1945 pour aussitôt décréter qu’il ne correspond plus à la réalité ; rien de plus normal pour un gouvernement et un président de la République qui veulent détruire les conquis sociaux de la Libération, comme le leur demande le patronat toujours revanchard.

Jean-Paul Delevoye, lui, a été en quelques sorte ‘’exfiltré’’, c’est-à-dire tenu à l’écart. Depuis la révélation avec le lobby des assureurs, il est en fâcheuse posture, englué dans son délit de conflit d’intérêt.

Mais, décidément, dans notre pays (comme dans beaucoup d’autres) chaque jour nous apporte de nouvelles révélations à propos des proximités de nos dirigeants avec les milieux financiers.

L’Humanité publie ce jour le fac-similé d’un document d’une quinzaine de pages rédigé par le fonds américain BlackRock et remis au président de la République.

« En juin 2019, écrit Sébastien Crépel, soit quelques jours avant la remise du rapport de Jean-Paul Delevoye sur le projet de ‘’régime universel’’, le fonds d’investissement a détaillé (…) tout le profit qu’il espère tirer d’une réforme des retraites qui fasse une large place à la capitalisation, en s’appuyant notamment sur la loi Pacte votée au printemps sous l’impulsion de Bruno Le Maire. »

En vertu de quoi Edouard Philippe a osé affirmer que son projet « ne confie pas nos retraites à l’argent-roi ».

BlackRock est le plus grand gestionnaire d’actifs au monde (7000 milliards de dollars), présent dans le capital d’environ15 000 entreprises, dont, en France, Atos, BNP, Vinci, Société générale, Michelin, Lagardère, Safran, etc.

Les caisses de pension représentent 66 % du chiffre d’affaires de cette multinationale présente dans 30 pays.

Bref, tous les financiers salivent déjà à l’idée de faire main basse sur l’épargne de ces Français qui seront tentés de souscrire à des fonds de retraite par capitalisation.

Curieusement, les journalistes sont restés discrets sur cette révélation. On se demande bien pourquoi.

De Gaulle prétendait que les Français sont des veaux ; Macron et Philippe vont encore plus loin dans l’insulte permanente. Leur morgue les aveugle car les Français ne sont ni des veaux, ni des demeurés, ni des fainéants qui refusent de traverser la rue, ni des analphabètes : ils ont tout compris de leurs discours, de leur politique de casse sociale.

Mensonges d’Etat et réforme

La propagande gouvernementale relayée par les médias audiovisuels, surtout, s’en donne à cœur joie.

Les journaux télévisés tentent tout pour faire échouer ce mouvement de fond qui soulève la France des salariés. Les Français ne sont plus pris en otage (encore que…) ; la propagande se fait plus insidieuse : les pauvres Français galèrent pour tenter de se rendre sur leur lieu de travail et, en priorité, le micro est tendu à ceux qui s’opposent aux cheminots et aux agents de la RATP.

C’est ainsi qu’on ‘’remplit’’ un journal télévisé plutôt que d’approfondir le système de retraite par points dont les Français ne veulent pas.

On évite de rappeler cette courte séquence vidéo de François Fillon qui, le 10 mars 2016 (déjà) vendait la mèche devant un parterre de patrons membres de la Fondation Concorde (fortes de 2500 membre et qui se vante d’avoir 17000 relais d’opinion, sans préciser lesquels, mais on aura compris de qui il s’agit).

François Fillon déclarait alors : « Il y a trop d’hommes politiques qui jouent avec l’affaire des retraites et qui font miroiter des réformes formidables. » Et, un peu plus tard, à propos de la retraite par points : il avouait : « Il permet une chose, qu’aucun homme politique n’avoue, ça permet de baisser chaque année le montant, la valeur du point et donc de diminuer le niveau des pensions. »

Pour une fois que François Fillon disait la vérité, on sera tenté de le croire.

Les grands journalistes dits d’investigation ont la recherche sélective. Pourtant une déclaration d’André Renaudin, directeur général de l’assureur AG2R La Mondiale, ne date que du 21 octobre dernier. Dans le Journal du dimanche, l’organe quasi officiel de la macronie, Rémy Dessarts écrit en sous-titre : « André Renaudin (…) approuve le projet de réforme proposé par le gouvernement et fait des propositions pour financer la dépendance. » Puis il débutait son article ainsi : « Les compagnies d’assurances accueillent favorablement les réformes d’Emmanuel Macron. Mais les taux d’intérêt négatifs plombent leur marge et elles s’inquiètent de la possibilité de sortie en capital offerte aux épargnants au moment de quitter la vie active. Le directeur général d’AG2R La Mondiale évoque une « bonne » et « juste » réforme qui lui ouvre des perspectives. »

Ce M. Renaudin, polytechnicien, a débuté comme commissaire-contrôleur à la Direction des assurances au ministère de l’économie, des finances et du budget en 1979. Il n’a jamais quitte ce milieu de l’assurance, comme conseiller au cabinet de Beregovoy en 1984, avant d’entrer aux AGF en 1990 puis à La Mondiale en 2005.

Il a été délégué général à la Fédération française des sociétés d’assurance et de devenir membre du bureau de ce groupement patronal. Un pantouflard, heureux de l’être et qui, lui, aura sans doute une retraite-chapeau confortable.

M. Renaudin est une vieille connaissance de Jean-Paul Delevoye, le rapporteur d’un projet de réforme tellement brillant qu’il a été nommé ministre aussitôt après sa publication et qui, dit-il, a oublié de mentionner dans sa déclaration de patrimoine qu’il était administrateur de l’IFPASS, l’organisme de formation des assurances. Le ministre a de curieux oublis ! Il annonce alors, fièrement, avoir démissionné aussitôt l’information rendue publique. Il a démissionné, certes, mais sa proximité avec ceux qui seront les bénéficiaires de ‘’sa’’ réforme est avérée. Dans d’autres pays, il aurait été démissionné immédiatement ; mais pas en macronie.

Il est vrai que tout ce beau monde se fréquente dans de nombreuses organisations (où ils se cooptent) et, surtout, partage les mêmes idéologies, celles du fric-roi et de la casse des acquis sociaux.

Aujourd’hui, après ces révélations, restera-t-il des salariés pour soutenir la retraite par points ? Et Macron pourra-t-il encore nous mentir longtemps ?

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