Blog de Michel Diard

La Chouette qui hioque

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Tout le mépris de Blanquer

Jean-Michel Blanquer est plein de sollicitudes pour les enseignants ; il leur a fourni le texte à lire aux élèves de France pour l’hommage rendu à Samuel Paty ce lundi matin, à savoir la lettre de Jean Jaurès aux instituteurs et institutrices.

Le ministre de l’éducation nationale a transmis deux versions de la très belle lettre de Jean Jaurès, l’une courte pour les élèves de primaire, l’autre longue (mais expurgée de trois paragraphes) pour ceux du secondaire, sous prétexte de « fournir un outil clé en main ». Le geste traduit tout le mépris de Blanquer pour les enseignants, qui savent sans doute mieux que leur ministre comment enseigner et faire œuvre pédagogique en présentant un texte, même ardu, en sélectionnant l’essentiel si c’est nécessaire… C’est tout leur travail.

Il ne viendrait pas l’idée à un enseignant de raccourcir les Misérables de Victor Hugo ; il en choisit des extraits et renvoie les élèves au livre.

Les deux versions du texte de Jaurès n’ont pas été raccourcies par hasard. Dans la version pour le secondaire, l’un des paragraphes censuré est le suivant :

« J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement, en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître. »

Il s’agit du paragraphe où Jaurès affirme la totale autonomie de l’enseignant et dénonce un mal qui ronge les élèves d’aujourd’hui, soucieux d’obtenir le baccalauréat quoi qu’il en coûte. Blanquer a vu dans ce paragraphe une justification à la désobéissance des enseignants refusant les évaluations et le contrôle continu pour le baccalauréat et cela lui est insupportable.

Dans la version courte, le premier paragraphe a subi une stupéfiante modification ; un seul mot a été remplacé par un autre, mais il s’agit d’une modification lourde de sens. Jaurès écrit à propos de la tâche exaltante et pleine de grandeur qui revient à l’enseignant pour faire des élèves de véritables citoyens :

« Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. »

Dans le texte soumis par Blanquer,  « la fierté unie à la tendresse » est devenue « la fermeté unie à le tendresse ».

On retrouve, là aussi, tout le mépris de Blanquer et toute sa philosophie de l’enseignement. Emmanuel Macron et Darmanin ont dû apprécier ce caviardage, eux qui prônent la fermeté dans tous leurs discours.

Blanquer a abimé Jean Jaurès en réduisant la portée de son texte à l’occasion d’un hommage à un professeur tué par la bêtise alors qu’il enseignait la liberté d’expression et la tolérance. C’est plus qu’une goujaterie, c’est une atteinte à la liberté de l’enseignant, à la liberté d’expression et au respect des œuvres. 

Lectures de crise pour ne pas sombrer

Le gouvernement a fermé les librairies. Mesure ridicule.

Le gouvernement (mais pas que lui) dénonce un supposé islamo-gauchisme. Argument honteux.

Le gouvernement confine les Français. Mesure trahissant une incapacité à répondre à la crise du coronavirus.

Les temps sont troublés et la lecture permet d’échapper au climat anxiogène entretenu par Emmanuel Macron et ses ministres. Lecture des quotidiens pour s’informer en évitant les chaînes de télévision abêtissantes ; lecture des livres pour cultiver son imaginaire, se cultiver pour débattre.

J’ai jugé utile de rassembler des extraits de textes engageant le débat sur les questions d’actualité parus en cette fin de semaine dans le Monde et dans la revue Progressistes.

« La laïcité n’est pas tout à fait une valeur. Les valeurs, c’est la liberté, l’égalité, la fraternité. C’est un principe d’organisation de la société et c’est un principe politique. Il repose sur trois piliers. Le premier est la liberté, de croire ou pas, de changer de religion, de pratiquer son culte. Le deuxième pilier, c’est la neutralité de l’Etat et des services publics. C’est le fait que la religion n’est pas au-dessus des lois civiles. Le troisième pilier est la citoyenneté. Nous sommes tous différents, d’origine, de sentiment d’appartenance, d’engagements… »

Interview de Jean-Louis Blanco, président de l’Observatoire de la laïcité, parue dans le Monde.

« Que le terme plaise ou non, il y a bien une islamophobie d’Etat en France, dès lors qu’un ministre de l’Intérieur déclare, à propos des «Auvergnats» bien sûr, que «quand il y en a un, ça va», et que « c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes» [phrase prononcée par Brice Hortefeux en 2009], au cours d’un quinquennat qui institue un ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale (…) Il y a bien une islamophobie d’Etat lorsque sa police pratique une discrimination certes illégale, mais systémique, à l’encontre d’une partie de la jeunesse assignée à ses origines supposées musulmanes (…) Il y a aussi une islamophobie capitaliste lorsque de grandes chaînes privées font preuve de tant de complaisance à l’égard de chroniqueurs dont la haine de l’islam est le fonds de commerce. »

Tribune de Jean-François Bayart, sociologue et professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève, parue dans le Monde.

« Le problème de notre pays c’est que le gouvernement Macron est engoncé dans une idéologie ultralibérale fanatique qui le conduit à ne pas anticiper, ne pas intervenir sur les outils économiques et se contenter de faire du marketing politique. Ce n’est pas de l’incompétence. C’est du dogmatisme.Le confinement est une mesure très archaïque. Comme on ne sait pas quoi faire d’autre, on fige le pays en espérant que ça fige le virus. C’est une mesure du moyen âge, qui peut se comprendre lorsqu’on est « surpris » en mars, que l’on ne dispose pas des plus élémentaires moyens matériels, et que l’hôpital est incapable de faire face à une épidémie massive. Le confinement est un désastre économique et social. Sa mise en œuvre une seconde fois me met personnellement très en colère. Et ce n’est pas la colère hypocrite du MEDEF dont les membres les plus éminents, en bons capitalistes sans morale, ont profité de la pandémie pour s’enrichir ou pour restructurer et délocaliser les industries. C’est la colère des milliers de pauvres qui vont se noyer dans des difficultés financières supplémentaires parce que perdre quelques euros de revenu est un drame pour eux. La colère des milliers de chômeurs supplémentaires et de tous ces jeunes qui débarquent sur le « marché » de l’emploi dans ce contexte. La colère des filières culturelles ou sportives qui meurent. La colère des salariés des « commerces non essentiels » qui sont abandonnés. La colère de la sécu exsangue parce que ses caisses sont prises pour un distributeur automatique par le gouvernement alors que les profits ne sont même pas égratignés. La colère pour les infirmières et les médecins qui servent de paillasson à leur ministère, comme les profs d’ailleurs. La colère des premiers de corvée à qui on promet une 2ème vague plus meurtrière que la 1ère. La colère pour nous tous

Tribune de Laurent Brun, secrétaire général de la CGT cheminots, parue dans la revue Progressistes.

Le lecteur pourra lire l’intégral de ces textes en se rendant sur les sites des publications. Ils sont passionnants.

Mensonge, vérité

Je me réfère souvent à José Saramago, un des mes auteurs les plus chers, pour qui l’honnêteté était la vertu cardinale. Ses écrits font encore mouche ; ainsi le 3 novembre 2008 dans son Cahier, il pouvait écrire :

« Il y a quelque temps, un politicien portugais, qui avait alors des responsabilités au gouvernement, a déclaré à qui voulait l’entendre que la politique est, en premier lieu, l’art de ne pas dire la vérité. Le pire, c’est qu’après qu’il eut dit cela, pas un seul politicien, que je sache, de la gauche à la droite, n’est venu le corriger en disant que, non monsieur, la vérité devra être l’objectif unique et ultime de la politique. Pour la simple raison que ce n’est qu’ainsi que les deux pourront être sauvées : la vérité par la politique, la politique par la vérité. »

Je suis revenu à son livre et à ses phrases après les déclarations d’Emmanuel Macron mercredi soir à la télévision. Le président de la République a menti en affirmant que la France, c’est-à-dire lui, avait anticipé la deuxième vague du coronavirus, qu’elle avait augmenté la capacité d’accueil en réanimation à l’hôpital et que 1,9 million de tests étaient réalisés chaque semaine.

Tous les médecins hospitaliers ont été éberlués en entendant l’allocution présidentielle : le nombre de lits n’a pas augmenté, les nouveaux infirmiers en réanimation ont reçu des formations qualifiées de sommaire et très insuffisantes, les tests sont effectués sans stratégie et en trop grand nombre, comme l’a affirmé Catherine Hill, épidémiologiste.

On pourrait aussi rappeler à Emmanuel Macron que le conseil scientifique l’avait alerté sur la probabilité d’une deuxième vague dès le 2 juin, puis avait suggéré au gouvernement début septembre de prendre un certain nombre de décisions difficiles. Le président avait alors mal pris les déclarations de Jean-François Delfraissy et l’avait recadré sèchement.

Puis, le 22 septembre, le conseil scientifique avait publié une ‘’note d’alerte’’ et écrivait que « tout retard se traduirait par la nécessité, pour produire les mêmes effets, des mesures ultérieures plus fortes et de plus longue durée que celle qui auraient été prises plus tôt. » Aujourd’hui, nous y sommes. Confinés, assignés à résidence, contraints de remplir des attestations, etc.

Emmanuel Macron a menti et, surtout, n’a tenu aucun compte des avis d’un conseil pourtant mis en place par lui-même.

Le monde du spectacle enrage et Ariane Ascaride a publié une très belle lettre à ce sujet, après que le président eut ignoré les saltimbanques dans son allocution ; les libraires se morfondent et se révoltent ; les commerçants voient leurs clients se tourner vers l’Amazon de Jeff Bezos qui arrondit sa fortune, déjà immense et immonde ; les restaurants et les bars vidés pleurent. Le nombre de ceux qui se détournent de Macron enfle.

Le mensonge ne passe plus et des pans de vérité éclatent. José Saramago avait titré son billet : ‘’Mensonge, vérité’’. On y est.

Information confinée

Olivier Millot, un journaliste de Télérama, a publié un billet d’humeur fort pertinent titré ‘’Covid19 partout, actualité internationale (presque) nulle part’’ dans une des lettres électroniques du magazine. Il s’est appuyé sur le baromètre des journaux télévisés réalisé par le service INASTAT de l’Institut national de l’audiovisuel INA).

L’INA fait remarquer :

« Alors que la pandémie liée au coronavirus s’installe dans la durée, l’INA propose un bilan des 6 premiers mois de traitement de l’épidémie dans les JT du soir des 5 grandes chaînes (TF1, France 2, France 3, M6, Arte). Avec plus de la moitié des journaux télévisés consacrée au nouveau coronavirus pendant six mois, et jusqu’à 80% de leur durée pendant le confinement, jamais une crise sanitaire n’avait bénéficié d’une telle couverture. Le mois de mars 2020 a représenté un basculement à la télévision comme ailleurs : les journaux télévisés ont été allongés, jusqu’à dépasser les 86 heures d’information (contre 59 heures en janvier), et la crise sanitaire a balayé toutes les autres thématiques. »

Olivier Millot constate de son côté que « le Covid19 a tout balayé, reléguant le reste de l’actualité à presque rien, de l’anecdotique, du franco-français. »

Il regrette, à juste titre la quasi-disparition de l’actualité internationale de l’actualité internationale à l’exception de celle de l’élection présidentielle aux Etats-Unis. Pour le journaliste, « le monde s’est rétréci ». Rien sur la Bolivie, le Chili, la Pologne, la Turquie, la Biélorussie, la Côte d’Ivoire, la Guinée, etc.

Olivier Millot aurait pu parler aussi des autres rubriques maltraitées par la télévision dans cette période troublée ; l’INA, elle, n’a pas manqué de noter :

« La catégorie « santé » passe brusquement de 456 sujets en février à 2 024 en mars (74 % des sujets de JT). Elle écrase ainsi les thématiques traditionnellement plus médiatisées, à savoir les sujets sociaux (3,8 % des sujets en mars, contre 20 % au 1ertrimestre 2019), la politique internationale (3,8 % contre 15,2%), et même la politique intérieure française, qui disparaît quasiment (2,9% des sujets en mars contre 12,7 % au 1er  trimestre 2019). Si la question économique, 3egrand sujet en temps normal (à égalité avec la politique intérieure), est marginalisée (8,8 % des sujets au premier trimestre 2020, contre 12% au premier trimestre 2019), elle reste une préoccupation importante. »

Je ne minimiserai pas l’importance de cette épidémie, mais je ne peux pas m’empêcher d’affirmer que la télévision a fait un choix éditorial politique contestable. Les chiffres de l’INA ne disent pas, si, malgré les heures d’antennes et le déferlement d’images, nous avons été bien informés sur la pandémie et ses effets sur la vie sociale, économique et politique.

J’en doute quand les chaînes ont passé sous silence de trop nombreuses informations sociales, économiques, de politique intérieure et de politique internationale accablantes pour l’exécutif. C’est un choix qui évacue des informations essentielles pour les citoyens. En revanche, l’exécutif désorienté, qui n’a pas su anticiper la crise et dont le choix de brader l’hôpital public est apparu en pleine lumière, se satisfait d’une information centrée sur la dramatisation de la pandémie du coronavirus. Emmanuel Macron et ses ministres n’en demandaient pas tant, eux qui privilégient les aides aux grosses entreprises en sacrifiant la santé des salariés, notamment des plus précaires. Au fond, les statistiques de l’INA sont assassines pour notre président et sa politique ultralibérale, verticale, dictée par les seuls intérêts des grands groupes.

Les choix éditoriaux ne sont pas fortuits, les chaînes ne sont que les relais de la politique présidentielle. Nos libertés et la démocratie sont vraiment menacées.

Fatale financiarisation

Certes, l’expérience enseigne beaucoup de choses aux hommes. Avant que l’événement nous soit manifeste, aucun divinateur ne nous dira ce qui doit arriver.

(Sophocle, Ajax, entre 450 et 44O av. J.-C.)

Le peuple de la France de 2020 souffre, atteinte par un sale virus, pendant que se déroule un événement théâtral aussi considérable que lamentable, dont certains acteurs semblent tout droit sortis d’une tragédie de Sophocle, quand d‘autres sont si caricaturaux qu’ils paraissent tout droit sortis de la commedia dell’arte.

Dans cette pièce aux multiples rebonds, plusieurs héros s’opposent farouchement comme dans la tragédie grecque sur fonds de défense de leurs intérêts, déchaînant les passions, mais prêts à toutes les bassesses. On y croise également le héros rejeté par son milieu, obstiné jusqu’à la naïveté, prêt à aller jusqu’au sacrifice ultime, comme Ajax ou Œdipe (du moins le prétend-il). 

La commedia dell’arte a également inspiré les acteurs : on croise plusieurs personnages dignes de Mascarille, le maître en fourberies, ou de Pagliaccio, la victime (loin d’être innocente) véritable souffre-douleur des précédents. La pièce repose aussi sur quelques seconds couteaux, comme le fourbe et intrigant Matamore, prêt à toutes les trahisons.

Dans cette pièce dédiée au dieu fric, les acteurs sont tous des hommes comme dans le ‘’club de citoyens’’ d’Athènes ; ici pas d’Electre, pas d’Antigone, pas de Déjanire, pas d’Eurydice, que des hommes portant le même uniforme, costume gris d’Alexander Amosu – chemise de Dior ou de Mytheresa – cravate en soie – chaussures de Berluti – montre de Rolex. Uniforme obligatoire par déférence à son rang social ; signe qu’on a réussi sa vie, comme l’affirmait l’un des leurs, publicitaire de renom.

Par ordre d’entrée en scène, les acteurs, véritables stars dans le milieu, sont : Arnaud Lagardère, Joseph Oughourlian, Nicolas Sarkozy, Vincent Bolloré, Marc Ladreit de Lacharrière et Bernard Arnault. Le lecteur, avisé, aura immédiatement identifié qui tient le rôle de Mascarille, de Pagliaccio ou encore de Matamore.

On peut ajouter un personnage qui n’intervient pas directement, mais qui a joué un rôle en coulisse, Dominique D’Hinnin. Quant au Choryphée, il est plus fourni qu’à Athènes ; experts d’agences de notation, experts d’agences conseils, communicants, experts en valeur (sic), banquiers d’affaires, traders, journalistes spécialisés médias ou économie ont été convoqués nombreux, qui pour souffler leur texte aux acteurs, qui pour rapporter les scènes sur l’agora d’aujourd’hui.

Cette (brillante) distribution pèse des dizaines de milliards et les acteurs s’écharpent sur la scène du monde de la finance pour conquérir quelques parts de marché supplémentaires au détriment de Pagliaccio-Arnaud Lagardère. Ou pour défendre son honneur.

Ils se disent tous amis, mais se haïssent superbement ; ils se croisent dans les lieux les plus huppés, fréquentent les mêmes ‘’dîners en ville’’ et certains habitent le même haut lieu de la nouvelle bourgeoisie parisienne, une résidence privée et fermée, la Villa Montmorency, loin des regards curieux, dont le règlement de copropriété est particulièrement strict.

Derrière les conventions, dans les affaires, la haine les habite. Le monde des prétendus grands industriels est plus cruel que celui de Sophocle et plus grotesque que celui des bouffonneries de la commedia dell’arte. Monde consternant ; personnages boursouflés d’orgueil, riches à milliards mais pauvres d’esprit et en imagination. Monde perverti et égoïste quand des millions de gens sont simplement à la recherche d’un petit boulot pour survivre, après une crise sanitaire sans précédent et une crise économique que les personnages de notre événement ont contribué à creuser.

Autant le dire immédiatement, la pièce est nauséabonde ; elle devrait déclencher un scandale digne de la bataille d’Hernani de Victor Hugo en 1830 tant il est concerné par la chute d’une pièce à rebondissements, mais le bon peuple, lassé de l’hubris des protagonistes, se tient à l’écart et leur manifeste un lourd mépris.

Paris en 2020 n’a rien de commun avec l’Athènes antique, où la tragédie avait une fonction de catharsis. La pièce d’aujourd’hui ne provoque aucune décharge émotionnelle dans une population préoccupée par ses problèmes immédiats de pouvoir d’achat, d’emploi et de santé ; les chamailleries entre milliardaires ne la concernent pas. D’ailleurs, les médias, c’est-à-dire leurs médias, se gardent d’informer ; les différents épisodes et les rebondissements ne s’étalent que dans la presse économique et les quotidiens dont les protagonistes sont les nouveaux propriétaires. Leur fric leur a permis de faire main basse sur les moyens d’information les plus lus, les plus regardés, donc les plus influents ; de fait, aujourd’hui, les acteurs de cette mauvaise pièce ont tous les pouvoirs, y compris celui d’imposer le silence sur leurs scandaleuses affaires.

Jack Ralite, l’homme de culture admirable, aimait citer cette phrase qui sied si bien à la situation présente : « L’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit. » L’objet du conflit de cette année 2020 n’est pas que chamailleries, quand l’avenir de la vieille Librairie Hachette, ses autrices et ses auteurs, les enfants et les enseignants à qui elle fournit des manuels scolaires, ses lectrices et ses lectrices de fictions, d’essais, des albums Astérix, ou quand les auditrices et auditeurs d’Europe 1 sont lorgnés goulûment par Vincent Bolloré, le censeur en chef de Direct Matin, iTélé ou Canal+, celui qui ose dire que, dans ses médias, il a « le final cut ».

Ce qui se joue sur la scène du théâtre Lagardère, l’affrontement de belligérants qui possèdent le fric, les industries de l’information et du divertissement, nous concerne directement et profondément. C’est un pan entier de la démocratie qu’ils se disputent à coups de milliards.

Victor Hugo, Balzac et Zola y auraient trouvé matière à une étude de mœurs avec ces riches patrons de groupes industriels financiarisés, dont la férocité des pratiques relationnelles engendrent une violence sociale inouïe.

Au final de la pièce, salariés et contribuables paieront l’addition des dérives d’un hyper-capitalisme financier odieux, intoxiqué par des cours de la bourse dopés.

Information et libertés en danger

C’est une histoire qui secoue tout le monde journalistique, mais plus particulièrement le quotidien qui se vante d’être à la pointe de la lutte contre les fausses informations, le prestigieux New York Times.

C’est une histoire rocambolesque qui en dit long sur les politiques éditoriales où la recherche du sensationnel et le vedettariat dénaturent le métier de journaliste.

Les reportages et podcasts réalisés par une journaliste présentée comme une spécialiste de la mouvance djihadiste, Rukmini Callimachi, sont au centre d’une polémique mettant en cause la qualité des informations du célèbre quotidien.

Les reportages sur le Web de la journaliste–vedette sous le titre Caliphate (une dizaine d’épisodes) avaient connu un énorme succès ; ils étaient le symbole du tournant du quotidien vers de nouveaux supports, notamment multimédias.

L’un des protagonistes de ces reportages, Abou Huzayfa, témoignait avec force détails sur les atrocités commises par Daech. Or, le prétendu combattant de Daech a été arrêté au Canada, sa véritable identité révélée (Shehroze Chaudhry) et la supercherie mise au jour : le combattant islamiste est un affabulateur qui n’a jamais mis les pieds en Syrie.

Le journal américain de référence avait pourtant été alerté par d’autres journalistes américains au Moyen-Orient sur l’absence de preuves attestant que Huzayfa était un djihadiste.

Il a néanmoins fallu l’arrestation du faux djihadiste et les révélations d’affabulation pour que la direction du New York Times diligente une enquête interne et pour que les langues se délient : il s’avère que ses correspondants à Beyrouth et Bagdad avaient mis en garde contre les méthodes sensationnalistes de Rukmini Callimachi ; un journaliste syrien qui lui a servi d’interprète a même affirmé : « Elle recherchait quelqu’un pour lui dire ce qu’elle croyait déjà. »

La direction du quotidien est mise en accusation ; le journaliste Ben Smith chargé de l’enquête interne affirme que Callimachi a « produit ce que les plus hauts dirigeants demandaient, avec leur soutien. » C’est tout le journal, tous les journalistes qui sont éclaboussés. Mais c’est toute une conception du journal-produit et de l’information-spectacle entre les mains des financiers qui est en accusation.

Il ne faudrait pas croire que cette conception du journalisme n’a cours qu’aux Etats-Unis. L’information, répétons-le une fois encore, quand elle est entre les mains des oligarques et des financiers est en danger.

PS : Je signale qu’on peut consulter sur le site de l’excellente revue Orient XXI une importante interview d’Henri Leclerc, le célèbre avocat et ex-président de la Ligue des droits de l’homme : « Le chemin dangereux des restrictions des libertés en France » à l’adresse suivante :

https://orientxxi.info/magazine/henri-leclerc-le-chemin-dangereux-des-restrictions-des-libertes-en-france,4238

Lecture en temps de guerre

Condamnés au couvre-feu ! Oui, comme en temps de guerre. Emmanuel Macron veut vraiment nous convaincre que nous sommes en guerre. Il le dit et le répète et il a persuadé ses ministres, qui, comme des perroquets rabâchent « Nous sommes en guerre ; nous sommes en guerre… ». L’ennemi est invisible ; c’est un coronavirus. Il est sournois et pernicieux. A quand le retour des affiches sur cet ennemi qui nous écoute comme en 1939 ?

Et voilà que la guerre s’est étendue à un autre ennemi ; l’islam dont ils disent, sans discernement, qu’il est radical.

L’état d’urgence est décrété. Nous sommes donc réellement en guerre. Assignés à résidence la nuit, mais surtout pas exemptés d’aller au travail, à l’école, à l’université et à s’entasser dans des transports en commun dont ils nous disent que l’ennemi coronavirus n’y mène pas la guerre…

Le petit peuple souffre, comme dans toutes les guerres, à force de restrictions comme en 1940.

Les longues soirées sont propices à la lecture, la bonne lecture, celle qui permet en se frottant aux grands écrivains de s’élever, de réfléchir et de ne pas sombrer dans un accablement mortel.

Entre deux romans contemporains, entre quelques essais d’actualité, je me suis replongé dans l’œuvre de Dostoïevski, l’écrivain de la misère et de la pauvreté, qui nous a laissé des œuvres sublimes et le goût de la lutte.

Dans Crime et châtiment, dont on pourrait tirer des centaines de citations, j’en ai relevé une qui, hélas, a traversé les siècles et qui est encore d’une brûlante actualité, une réflexion de Semion Zakharovitch Marmeladov, le mari de Katerina Inanovna et le père de Sonia la jeune fille qui se prostitue pour subvenir aux besoins de la famille :

« Dans la pauvreté, vous conservez encore la noblesse de vos sentiments innés, mais, dans la misère, jamais, personne. Dans la misère, on vous chasse, ce n’est même pas un coup de bâton, c’est, zou, d’un coup de balai, loin de la compagnie des hommes. »

Aujourd’hui, des millions de citoyens sombrent dans la pauvreté, d’autres, déjà pauvres, dans la misère et on ne veut pas les voir. Ils ne survivent que grâce aux aides d’associations, de bénévoles, quand les riches sont de plus en plus riches.

Dostoïevski a écrit Crime et châtiment en 1866, il y a plus de 150 ans, dans un état asservi par le tsar Nicolas 1er, qui le fera condamner à mort avant de l’envoyer dans un bagne en Sibérie pendant cinq ans.

Qui osera écrire le Crime et châtiment d’aujourd’hui ? Assurément ce ne sera ni Guillaume Musso, ni Marc Lévy, ni Michel Houellebecq, ni Bernard-Henri Lévy, … Eux considèrent le livre comme un produit et ils n’écrivent que pour gagner de l’argent ou leur gloriole personnelle, non pour dénoncer une société de plus en plus inégalitaire.

Etat d’urgence

Les députés votent ce week-end (pourquoi un samedi et un dimanche ?) un projet de loi autorisant l’exécutif à prendre des mesures exceptionnelles et, notamment, de permettre au président et au gouvernement de décréter l’état d’urgence sanitaire et d’agir pas décrets et ordonnances. Il ne s’agira que de la cinquième loi en sept mois. Pis encore, depuis cinq ans et les attentats terroristes de 2015, la France vit quasiment au rythme de l’état d’urgence, avec comme conséquences des restrictions aux libertés fondamentales, liberté de déplacement dans l’espace public, liberté de réunion et liberté de manifestation.

La situation n’est pas anodine. Aujourd’hui, l’exécutif n’avait nullement besoin de renouveler l’état d’urgence sanitaire ; alors pourquoi ? Tous les juristes le savent, le répètent et le dénoncent : l’état d’urgence est une atteinte aux libertés ; il instille dans les esprits, par sa banalisation, l’habitude de vivre avec des restrictions dont on ne sort pas totalement. On constate au quotidien une concentration irrémédiable des pouvoirs d’un président qui se rêve en monarque absolu (ou presque), bien que jouissant déjà de pouvoirs exorbitants.

L’épidémie du coronavirus est instrumentalisée par un pouvoir contesté et contestable, aux seules fins d’asseoir sa gestion d’en haut, en limitant les pouvoirs de la représentation nationale et des corps intermédiaires, notamment les syndicats, bafouant la Constitution.

Parallèlement, on assiste à une restriction de la liberté d’expression ; l’exécutif n’instaure pas un état de censure, il agit par des biais plus subtils. C’est le ministre de l’intérieur qui vitupère ou le ministre de l’éducation nationale qui dénonce l’islamo-gauchisme, déniant à des défenseurs des droits de l’homme le droit de défendre les croyants de l’Islam ; il les accuse grossièrement d’être des alliés des terroristes et des adversaires de la République, leur intimant l’ordre de se taire.

Nous sommes dans une ère de confusion mentale inouïe.

Les libertés fondamentales sont gravement menacées ; le pouvoir exécutif prétendant défendre le peuple contre des adversaires fanatiques ou contre un sale virus s’attelle à démolir tous les acquis sociaux et sociétaux de soixante-dix ans de conquêtes sociales.

Ceux qui sont confrontés au quotidien à la santé, à la justice, à l’éducation, à l’information, ceux donc qui œuvrent pour les droits fondamentaux dans une société censée être démocratique, sont méprisés.

Ces hommages ne dépassent d’ailleurs que rarement le temps de la déclaration et ne se concrétisent pas dans les faits. Ils n’en sont que plus méprisables et irrespectueux.

La situation est tout simplement indécente, grave et dangereuse.

Les jours d’après…

L’état de sidération est là, toujours aussi tenace et il n’est pas facile de s’en départir. Comment un jeune homme, tout juste majeur, a-t-il pu imaginer un acte aussi horrible que l’assassinat d’un professeur qu’il ne connaissait même pas ? Comment a-t-il pu passer à l’acte de la façon la plus inhumaine en le décapitant ? Comment a-t-il pu avoir autant de sang-froid pour perpétrer un geste ? A 18 ans et un visage de gamin.

Nous n’aurons jamais de réponse à ces questions, hélas ; elles nous auraient peut-être permis de mieux lutter contre ce fanatisme qui nous ramène à la bestialité.

L’état de sidération est là, toujours tenace, entretenu par des déclarations nauséabondes venues de partout, y compris de la bouche de ministres de la République. Si abjectes en ce qui concerne le ministre de l’intérieur qu’elles ont provoqué la juste colère de Christiane Taubira :

« Quand une personne a autant de toiles d’araignées dans la tête ; quand une personne est incapable de comprendre la société française et comprendre son histoire, de comprendre sa composition, sa force et sa vitalité ; quand une personne est absolument incapable de s’attacher à un certain nombre de principes qui sont fondamentaux et qui ont construit justement la nation française ; quand une personne est inculte à ce point, indigente moralement, politiquement, culturellement ; lorsqu’une personne est à ce point indifférente aux dégâts considérables produits par ses paroles, qui sont des insultes, incontestablement, et qui sont des déchaînements de la pensée humaine, moi, je n’en attends rien, vraiment rien. »

On ne peut pas exiger de Darmanin qu’il ait un talent oratoire aussi brillant que celui de Christiane Taubira, mais on attend d’un ministre de l’intérieur de la décence et de la retenue, un soupçon d’intelligence aussi.

Ses paroles sont une insulte insupportable à Samuel Paty ; il est scandaleux de manipuler outrageusement sa mémoire à des fins de basse politique.

L’état de sidération est là, toujours tenace et pour tenter d’en sortir, il faut lire et s’élever, réfléchir et débattre.

Lire ? Les journaux écrits ne sont pas tombés dans la vulgarité de Darmanin, contrairement aux chaînes d’information en continu comme BFM TV, CNews ou LCI. Le Monde, par exemple, a publié une très belle tribune d’une enseignante de Seine-Saint-Denis, Cloé Korman, sous le titre ‘’Pour les élèves des quartiers populaires la possibilité de s’exprimer est bafouée en permanence’’, dans laquelle elle dénonce les politiques gouvernementales qui n’ont que du mépris pour ces quartiers qualifiés de sensibles :

« Les établissements scolaires des quartiers défavorisés sont loin d’être les lieux protégés qu’ils devraient être, à cause de décisions politiques dévastatrices. »

Cloé Korman enseigne dans une banlieue où on manque de tout, professeurs, CPE, médecins scolaires, assistantes sociales, services publics « pour y assurer le calme et la sérénité ». Pour cette professeur confrontée chaque jour à la dure réalité, « ces choses-là constituent une atteinte permanente à la paix, à la concentration nécessaire pour apprendre ». Elle conclut par un constat terrible :

« Dans le feu de cette actualité où la liberté d’expression apparaît une fois de plus comme une liberté mortelle, il me semblerait utile et juste d’en parler aussi comme d’un droit, et d’envisager les moyens d’exercice de ce droit. Sans cela, on ne parle pas aux élèves de liberté d’expression, pas de cette force collective, mais on leur adresse un vain mot, un simple ‘’cause toujours’’. »

C’est Emmanuel Macron qui a enterré le rapport Borloo, qui coupe dans les budgets des villes et qui ose parler de séparatisme ; c’est son ministre de l’intérieur qui ose parler d’ensauvagement ; c’est son ministre de l’éducation qui ose parler de l’école de la confiance ; c’est ministre de l’économie qui arrose les grandes entreprises avec son plan de relance et autorise les suppressions d’emplois ; c’est sa ministre du travail qui ose parler d’égalité femme-homme en ne s’attaquant pas à une société patriarcale ; c’est sa ministre à la citoyenneté qui parle pour ne rien dire.

C’est dans ces conditions que l’obscurantisme avance et fait des ravages dans une société de plus en plus inégalitaire ; c’est dans ces conditions que la République recule.

Et on peut craindre que les choses iront en s’aggravant encore si les seuls remèdes se focalisent sur la loi de 1881 et sur une redéfinition de la laïcité, étriquée et vouée à lutter contre l’islamisme.

La condition d’enseignant

L’assassinat d’un professeur n’est pas un fait divers ; au-delà de l’émotion et de la révolte, il doit interroger sur la place de l’enseignant dans notre pays, sans rien occulter.

L’école, de la maternelle à l’université, est un lieu où doit s’exercer la liberté, où le petit d’homme doit apprendre à être libre. Plus encore aujourd’hui qu’hier, dans un monde bouleversé et bouleversant. La tâche de l’enseignant est lourde, car il n’est pas aisé d’apprendre à être libre quand l’obscurantisme s’étend.

L’école doit être un espace de liberté absolue, où on respecte toutes les opinions et toutes les croyances, et où on prépare tous les élèves à devenir des citoyens et à prendre toute leur place dans la société.

Les cours d’éducation morale et civique, tels que ceux que dispensait Samuel Paty, sont essentiels dans cette construction du citoyen. Au sortir de la Seconde guerre mondiale, période d’intolérance absolue et de cruauté exacerbée, le plan Langevin-Wallon avait mis l’accent sur cette mission exaltante où le maître et le professeur exercent au goût de la vérité, à l’esprit libre, au sens critique.

Albert Camus, au lendemain de l’attribution du prix Nobel de littérature, avait rendu un très bel hommage à son premier instituteur : « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. »

La plume de l’auteur de La Peste, L’homme révolté, Caligula, L’étranger, Réflexions sur la peine capitale, reconnaissait à M. Germain, son premier instituteur, le mérite de l’avoir sorti de la pauvreté et de lui avoir montré sa capacité d’intelligence et le chemin de la liberté.

Victor Hugo, avant Camus, avait eu aussi des mots de reconnaissance envers les enseignants ; en 1840, dans Faits et croyances, il écrivait : « Les maîtres d’école sont les jardiniers en intelligences humaines. »

Aujourd’hui, hélas, le monde enseignant est malmené par le pouvoir politique et par les parents. Les professeurs refusant la réforme du baccalauréat et faisant grève sont traités de ‘’preneurs d‘otages’’ par un ministre psychorigide et méprisant, qui impose des réformes rétrogrades visant à démanteler le service public et qui n’hésite pas à réprimer férocement ceux qui pointent du doigt les effets pervers des mesures annoncées. Juste avant l’assassinat odieux de Samuel Paty, quatre professeurs des écoles des Deux-Sèvres ont été traînés devant le conseil de discipline pour avoir dénoncé les épreuves communes de contrôle continu (E3C).

Le mépris envers les enseignants se mesure à la hauteur de leur salaire.

La pédagogie est de plus en plus encadrée et étouffe toute velléité d’innovation ; l’espace de liberté des enseignants est de plus en plus restreint. Toute intervention du ministre vise à les discréditer et à fustiger leurs réactions.

Stigmatiser les enseignants comme le fait en permanence Jean-Michel Blanquer alimente le dénigrement d’une frange de parents pour qui l’échec de leurs enfants à l’école est la faute des seuls professeurs. Pas du système scolaire.

La crise du coronavirus avait révélé la difficulté d’enseigner aux parents qui, à domicile, devaient surveiller le travail des enfants confinés. Aujourd’hui, faut-il déplorer la mort d’un professeur d’histoire-géographie pour rétablir la confiance ?

Eclairer l’esprit du peuple

Un professeur d’histoire-géographie décapité ; l’horreur du geste est insupportable et nous n’en connaîtrons peut-être jamais les raisons profondes : l’assassin a été tué par la police privant la justice de ses mobiles et la société d’un examen de la situation d’une France qui sombre dans la répression aveugle plutôt que dans les tentatives de compréhension des situations.

D’où vient le mal ? Pourquoi ? Comment se transmet-il ? Comment une religion peut-elle pervertir à ce point les esprits ? Comment se nourrit-elle de la violence sociale ?

Ils sont nombreux à tout expliquer, sans savoir ou en détournant les explications. Je refuse de me joindre à eux. On ne me reprendra plus avec le ‘’Je suis Charlie’’. J’attends, au contraire, une réflexion pour expliquer ces gestes odieux et, hélas, définitifs, qui se multiplient. 

Nos sociétés contemporaines sombrent de plus en plus dans l’obscurantisme, alors que les sciences font accomplir des progrès dans de nombreux domaines ; à l’évidence pas au niveau de la réflexion individuelle et collective, malgré des enseignants admirables mais trop souvent démunis, voire méprisés et rejetés. Les islamistes dits radicaux ne sont pas les seuls ; sachons regarder autour de nous pour comprendre combien l’intolérance au quotidien alimente les manipulateurs au nom d’un dieu.

Un professeur a été décapité ; c’est l’horreur absolue. L’assassin s’en est pris au lieu où on s’instruit, où on aiguise son intelligence et où on apprend à penser par soi-même. Et à l’un de ceux qui apprennent à croire ou pas à un dieu, mais qui apprennent à vivre ensemble et à être un homme libre.

Notre système va tenter de s’affranchir de toute responsabilité dans cette nouvelle tragédie, alors qu’il a une large part de responsabilité dans le délitement de nos sociétés et dans la nouvelle vague d’obscurantisme qui déferle sur notre terre et provoque toutes ces sales guerres de religion auxquelles on assiste aujourd’hui.

L’écrivain Yannick Haenel, chroniqueur à Charlie Hebdo a signé un billet dans lequel il écrit notamment :

« Une phrase de Nietzsche me revient, elle dit : « Un homme offensé est un homme qui ment ». Les tueurs qui se disent offensés par les caricatures de Mahomet mentent pour justifier leur volonté de tuer ; ils mentent sur l’Islam, ils mentent sur Mahomet. Un homme qui aime sa religion, un homme qui chérit sa foi, que celle- ci soit musulmane, juive, catholique ou autre, n’est jamais offensé, surtout pas par l’humour. Un homme qui aime sa religion pense et parle avec les autres : il parle de ce qu’il aime, il parle de sa religion. Parlons de religion, pensons les religions. Continuons à enseigner, à comprendre, à expliquer, à écouter toutes les paroles. »

Mais pour cela il faut changer de système et donner la priorité à l’homme plutôt qu’à la finance, aux dividendes et ne plus prôner l’individualisme. Il faut revenir à Victor Hugo qui déclarait en 1848 :

« Il faudrait multiplier les écoles, les théâtres, les librairies. Il faudrait multiplier les maisons d’études pour les enfants, les maisons de lecture pour les hommes. Multiplier tous les établissements où l’on médite, on s’instruit, on se recueille, on apprend quelque chose, où l’on devient meilleur ; en un mot, il faudrait faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l’esprit du peuple, car c’est par les ténèbres qu’on le perd. »

Son programme est toujours actuel. Hélas, trois fois hélas. Car Macron n’est pas habité par l’esprit de Victor Hugo, mais par l’esprit du CAC 40 et des premiers de cordée.

Unissons-nous pour faire pénétrer la lumière dans l’esprit du peuple pour que nous n’ayons plus à pleurer un professeur décapité.

L’une chante, l’autre déchante

La semaine est agitée chez les Sarkozy. Nicolas fait grise mine et son épouse tente de faire entendre son petit filet de voix.

L’ancien chef de l’Etat vient d’être mis en examen pour « association de malfaiteurs » dans le cadre de l’enquête sur les soupçons de financement de sa campagne présidentielle de 2007 par le dictateur libyen, Mouammar Kadhafi. Il s’agit de la quatrième mise en examen du petit Nicolas puisque les juges ont déjà retenu les délits de corruption, recel de détournements de fonds publics libyens et financement illicite de campagne électorale.

Son épouse Carla Bruni, elle, vient de sortir un nouvel album qui a fait l’objet d’une campagne de promotion étonnante par son ampleur, notamment sur les chaînes publiques de radio et de télévision. Le Canard enchaîné vient de révéler que la direction musicale de Radio France a imposé d’intégrer une chanson de l’album dans la « playlist » de France Inter à la demande de la présidence, donc de Sibyle Veil. Le journal satirique précise que la direction a également suggéré l’invitation de la chanteuse à l’antenne. Léa Salamé a donc invité l’épouse de Sarkozy à 8h50.

La journaliste pourra toujours prétendre être irréprochable en matière d’éthique… Laurent Delahousse aussi, car il a cru bon d’inviter Carla Bruni le dimanche soir à 20h30 pour une longue séquence de promotion.

Libres, les journalistes ? Indépendant du pouvoir politique, le service public de l’audiovisuel ?

Carla Bruni n’a aucune raison de se plaindre. Pendant le même temps, le gouvernement se montre intraitable avec le monde du spectacle en imposant le couvre-feu à 21h. Ce qui fait dire à la CGT Spectacle : « Qui va tuer le spectacle, le Covid ou le gouvernement ? ».

Les artistes et les intermittents apprécieront la différence de traitement selon que vous êtes l’épouse d’un ex-président de la République, même mis en examen, et les autres, les cultureux.

Emmanuel Macron n’est pas à une contradiction près. Il les accumule.

Le mercredi, il annonce une aide exceptionnelle versée aux bénéficiaires du RSA, de l’ASS et de l’APL ; le lendemain, le gouvernement exclut les 18-25 ans, les bénéficiaires de l’APL, c’est-à-dire essentiellement les étudiants.

Devant le tollé, ce même gouvernement a tenté une opération de rattrapage de la bourde. Mais le mal est fait : on ne croit plus ce pouvoir sans ligne directrice, sinon celle qui consiste à faire des cadeaux aux seuls riches.

Ainsi va la politique selon Macron et Castex. Il n’y a pas que chez les Sarkozy que la semaine a été agitée…

Le peuple, victime de la guerre

Après son martial et tonitruant « Nous sommes en guerre », Emmanuel Macron vient de décréter le couvre-feu. On lui reconnaîtra une certaine constance dans la posture guerrière.

A défaut d’opposer au coronavirus une stratégie intelligente et efficace, le président de la République du nouveau monde fait de la communication pour tenter d’apparaître comme le père de la nation, le Clémenceau du XXIe siècle. Dérisoire.

Si la situation n’était pas grave, on pourrait sourire ; mais la situation est si grave qu’il faut désormais unir toutes les bonnes volontés pour s’opposer à un régime déliquescent. Au diable la communication, disent les citoyens qui ne sont pas encore anesthésiés par les discours présidentiels appelant à l’union. Si nous devons être en guerre c’est contre un régime qui a mis le pays des droits de l’homme en situation d’état d’urgence depuis cinq ans, avec des reculs insupportables des libertés publiques et individuelles.

Aujourd’hui, et depuis cinq ans donc, gouvernement et préfets sont en mesure de restreindre toutes nos libertés, de circulation, de manifestation, d’association, d’information, etc. Jusqu’à nous interdire d’aller au théâtre, au cinéma en soirée, mais surtout pas d’aller travailler en s’entassant dans des transports en commun. Et Macron n’est pas prêt à siffler la fin de ce régime liberticide.

Les mesures du président et de son gouvernement plongent chaque jour les pauvres un peu plus dans la pauvreté extrême, éloignent les chômeurs du travail. Mais il prend garde, lui et ses ministres comme Castex, Le Maire ou Darmanin, de bien traiter les patrons des grandes entreprises.

Le président de la République n’a pas eu un mot pour les soignants contraints à se mettre en grève au lendemain de son allocution télévisée pour protester contre le manque de moyens humains et matériels dans l’hôpital public. Il n’a plus d’égards pour les petits patrons au bord de l’asphyxie, pour le monde du spectacle et de la culture, etc.

Pour prêcher la bonne parole, il a convoqué une chaîne privée, TF1, et une chaîne publique, France 2, à l’Elysée et choisi ses interlocuteurs qui, comme d’habitude, n’ont pas été pugnaces et se sont contentés d’être les spectateurs d’un président ne leur laissant aucune place pour des questions. Le monologue était ahurissant.

Le service public de l’information est au centre de ses préoccupations, car il est le seul à conserver quelques paroles libres. Mais Macron a encore le temps, entre deux discours, de s’en occuper en amputant son budget, en faisant donner le prétendu comité d’éthique de France Télévisions, pour tancer l’émission Cash investigation qui déplait tant à ses amis du CAC 40, etc.

Bref, les libertés sont menacées en France, gravement. Le peuple souffre. Du coronavirus. De la précarité. Du chômage. De la pauvreté. De sa culture mise en hibernation. De son hôpital harassé. De son école démantelée. De sa recherche asséchée.

Comme l’écrivit Rudyard Kipling : « La première victime de la guerre, c’est la vérité. »

A partir d’un Tweet

Sandra Muller, journaliste, avait accusé l’ex-patron de la chaîne spécialisée Equidia de harcèlement. L’accusé, Eric Brion, a fait condamner l’accusatrice.

La campagne Balance ton porc était à ses débuts.

L’affaire n’est pas enterrée ; Eric Brion sort un livre pour laver son honneur et le titre est sans ambiguïté, Balance ton père.

Je ne connais pas les protagonistes de cette affaire et je n’ai pas lu le livre ; je n’ai donc ni avis, ni compétence et je laisse la justice trancher. Je voudrais m’intéresser seulement au traitement de la sortie du livre d’Eric Brion, un ‘’Tweet’’ de l’intéressé ayant attiré mon attention :

« Eric Brion@Eric3rionDemain, je serai l’invité de @LeaSalame à 7h50 sur @franceinter puis de Patrick Cohen a 12h40 sur @Europe1 et de @cavousf5 @BabethLemoine @pierrelescure pour parler de mon livre #BalanceTonPère qui sort le 14 octobre chez @editionsLattes #livres »

Une telle exposition médiatique d’un livre est rare. Mais, surtout, cette exposition vient démontrer que la recherche d’audience l’emporte sur la qualité de l’œuvre et sur l’intérêt général. Surtout si le sujet est ‘’croustillant’’.

Le ‘’bon client’’ à la radio et à la télévision n’est pas le plus pertinent, mais celui qui assure une forte audience. Et ce ‘’bon client’’ a ainsi droit à toutes les émissions ! L’imagination n’est plus au pouvoir dans l’audiovisuel où défilent en permanence les mêmes personnages, politiques et autres, jusqu’à la nausée.

Faire trois émissions de radio et de télévision trois jours avant la sortie d’un livre et le succès des ventes est assuré. Si Europe 1 donne du temps d’antenne à Eric Brion, le propriétaire de la radio y trouvera son compte, car le livre est édité par une filiale du groupe Lagardère. La boucle est bouclée. L’attachée de presse a bien fait son travail et mérite d’être réompensée.

On remarquera que Patrick Cohen a reçu Eric Brion à 12h40 et que les deux hommes se sont retrouvés dans l’émission C à vous sur France 5 quelques heures plus tard.

Vive le pluralisme !

Le chercheur-citoyen et la ministre qui ment

La ministre de la recherche, Frédérique Vidal, a osé voir dans le prix Nobel d’Emmanuelle Charpentier un motif de fierté pour l’ensemble de notre recherche et pour la chimie française.

La ministre ose tout et il lui arrive aussi de mentir effrontément. En juin, sur France Culture, elle avait osé (encore) prétendre que le laboratoire dirigé par Bruno Canard, ‘’Architecture et fonctions des micromolécules biologiques (AFMB)’’, « a obtenu plusieurs financements sur projets… Je connais par cœur les financements qu’a eu ce laboratoire. » 

Sans doute, Mme Vidal était-elle irritée par les déclarations du chercheur à propos de l’état de la recherche en France et par son combat contre le projet de loi de programmation pluriannuelle de la recherche. Celui-ci s’était signalé dès le 29 février dernier ; dans une interview donnée au Monde, il déclarait en effet que « Face aux coronavirus, énormément de temps a été perdu pour trouver des médicaments », faute de moyens. Quelques jours plus tard, il enfonçait le clou dans un texte où il déclarait : « J’espère par ma voix avoir fait entendre la colère légitime très présente dans le milieu universitaire et de la recherche publique en général. » Il préconisait le retour de grands programmes de recherche européens pour mieux anticiper.

Dans un nouveau texte d’une grande intelligence, ‘’La virologie est un sport de combat’’, il répond fermement aux mensonges de la ministre avec force détails.

Il utilise d’abord l’ironie : « Chère Mme la Ministre, chère Frédérique, je me permets de vous appeler par votre prénom en souvenir des cafés et bavardages créatifs que nous avons partagés lorsque, en 1992, j’étais fraîchement recruté comme chercheur au CNRS à Nice dans le laboratoire dirigé par Patrick Gaudray, et vous, doctorante dans le laboratoire de François Cuzin à l’Université de Nice. »

Puis, il argumente en démontant les mensonges de Frédérique Vidal.

Les financements lui ont été accordé chichement : « Tous les dossiers de projet ANR inlassablement déposés depuis 2015 ont été jugés indignes d’être financés et/ou inintéressants. Cinq fois, pour être précis. » Mais, ajoute-t-il : « Le SARS-CoV-2 aura donc eu un effet magique : ma recherche inintéressante sur la variabilité génétique de ce virus a subitement reçu, en juin 2020, les commentaires les plus positifs, dithyrambiques, qu’il m’a été possible de recevoir en 30 ans de carrière. »

Aujourd’hui donc, l’Europe est atteinte par une pandémie et retrouve les travaux de Bruno Canard ; elle fait appel aux chercheurs et met 10 millions d’euros sur la table mais dans des conditions étonnantes dénoncées par le chercheur : « Dans l’urgence, nous devons rédiger des programmes jour et nuit. Monter des projets en un temps record. Au bout de deux ou trois ans, le virus aura disparu et on n’en parlera plus. »

Les crédits accordés sont dérisoires et ne permettent pas aux laboratoires de fonctionner de façon efficace ; Bruno Canard dénonce alors les conditions d’embauche de jeunes chercheurs en CDD à 1 600 euros par mois et de techniciens à 1 200 euros.

Le chercheur dénonce encore le pognon de dingue accordé à la recherche privée avec le Crédit impôt-recherche et il cite les généreuses aides accordées à Sanofi pour des projets ensuite abandonnés alors que le groupe réduit ses activités de recherche, licencie 1 700 personnes dans le monde, dont 1 000 en France, tout en versant 4 milliards à ses actionnaires en 2020.

En conclusion de son éloquent réquisitoire, il fait le constat amer que « Finalement, chère Frédérique, depuis une dizaine d’années, trois présidents de la République, Nicolas Sarkozy, François Hollande, et Emmanuel Macron n’ont-ils pas eu raison de prendre les chercheur·ses et les universitaires pour des imbéciles ? », puis il termine par un appel à son ancienne collègue : « J’espère avoir correctement éclairé votre petite phrase, dans le respect de votre fonction ministérielle, respect qui finira bien un jour par être réciproque, et que in fine, mes « plusieurs financements sur projets » que vous « connaissez par cœur » continueront à soutenir nos efforts intenses contre le SARS-CoV-2 et le COVID19. »

Le désarroi des chercheurs-citoyens est au moins aussi profond que celui des soignants hospitaliers ; ils s’accrochent tous au service public avec opiniâtreté et panache quand les politiques au pouvoir font œuvre de sabotage au profit du privé.

L’intégralité du texte de Bruno Canard est accessible sur Internet ; taper ‘’La virologie est un sport de combat’’.

Intolérance partout

Les sociétés humaines comme les institutions politiques sont en crise et engendrent une intolérance généralisée. Combien d’actes sont commis au nom de l’intolérance religieuse. Les Eglises, toutes, voient leurs dogmes et leurs valeurs traditionnelles d’amour du prochain,  débordés par des fanatiques qui ont renoncé à emprunter leurs chemins généreux.

Tout récemment, une œuvre d’art contemporaine a été vandalisée dans le Morbihan par de prétendus ‘’catholiques anonymes en colère’’ sous le prétexte qu’elle était installée dans une chapelle qui n’était plus consacrée depuis plusieurs années. Les fanatiques ont dénoncé « la christianophobie latente dans notre société »  et « la transformation des lieux de cultes en lieux de débauche tels que les boîtes de nuit ».

L’intolérance est également politique, perturbant le débat sur l’Agora et toute confrontation idéologique. Donald Trump est un intolérant grave qui ne supporte plus rien. Il vient de se signaler en publiant un ‘’acte exécutif’’ qui constitue un obstacle à la liberté intellectuelle. Selon l’association des presses universitaires américaines, « En pénalisant les universitaires et les éditeurs, voire leurs institutions mères, qui comptent sur un financement fédéral pour ouvrir de nouveaux champs de recherche, cet ordre pourrait réduire les contributions intellectuelles significatives des citoyens américains, des lycées et des universités, et pourrait entraver l’avancement des connaissances humaines en général ». Elle fait remarquer que dans les motivations pour cet ordre exécutif, le président des États-Unis ne cite que des initiatives qui questionnaient les responsabilités historiques et sociales des ‘’Blancs’’ ou de ‘’l’homme blanc’’. Est-ce un hasard ?

L’intolérance a provoqué trop de guerres durant des siècles pour s’en accommoder aujourd’hui, au XXIe siècle, après un autre siècle au cours duquel les conflits ont causé des millions de morts.

N’avons-nous rien retenu de l’Histoire pour devoir supporter encore le règne d’une société hautement conflictuelle, où toutes les intolérances engendrent des violences, qui elles-mêmes font reculer les générosités et le savoir-vivre ensemble. En 2020, nous devons dresser le constat, amer, que l’éducation n’a pas réussi à éradiquer un système de relations basé sur la violence verbale, physique et institutionnelle. Les croyants s’en prennent aux athées (et aux autres religions), les gouvernements imaginent un arsenal législatif pour étouffer toute contestation, toute expression d’idées contraires, toute liberté d’expression. En revanche, ils suscitent de plus en plus de manifestations de racisme et d’exclusion sociale.

L’espace social est gangréné ; télévision se vautrant dans les faits divers les plus sordides et les films ‘’trashs’’ (dans lesquels le sang coule à chaque séquence), réseaux dits sociaux suintant la haine, publicités faisant appel aux mêmes ressorts de l’irrationnel ont fini par conditionner nos mentalités et à nous associer à leurs basses œuvres et en nous transformant en relais de l’intolérance, de la haine et des violences physiques et mentales.

Pour sortir des dogmes, il nous faudra répondre à quelques questions fondamentales sur la nature humaine, sur notre place sur la terre et dans nos sociétés, sur le rôle de l’éducation et de la culture, non pas seulement pour rechercher un consensus qui n’existera jamais, mais pour réhabiliter la discussion, le débat, le raisonnement, l’intelligence et, ainsi, faire reculer l’intolérance et les violences, les peurs et l’égoïsme (surtout vis-à-vis de ceux qui ne sont pas d’ici et de notre couleur de peau).

Merci Emmanuelle Charpentier, prix Nobel

La crise ? Quelle crise ? Les premiers de cordée, autrement dit les nantis, ne connaissent ni la crise, ni même le mot.

Bernard Pinault, autre dirigeant d’un groupe de luxe, s’apprête à ouvrir son musée, comme son collègue Bernard Arnault. Le second a voulu un musée moderne et il a fait appel à Frank Gehry pour y installer le fonds de sa Fondation Vuitton ; le second, lui, a acheté l’ancienne Bourse du commerce de Paris à proximité du Centre Pompidou et du Forum des Halles et a confié sa transformation à Tadao Andô.

De façon indécente, alors que les pauvres sont de plus en plus pauvres, les milliardaires, eux, se lancent des défis et dépensent un pognon de dingue pour savoir qui aura « son » plus beau musée.

Pis encore, les deux milliardaires jonglent avec leurs fortunes pour minimiser leurs impôts.

La crise, donc, ils ne l’ont jamais entrevue. Leurs affaires marchent plutôt bien ; celles de leurs copains-coquins aussi. Un rapport publié hier par l’organisme d’évaluation et de prospective, réalisé sous l’égide de France Stratégie et du premier ministre, conclut que la suppression de l’impôt sur la fortune a eu pour effet d’augmenter les dividendes et par voie de conséquence la fortune de nos nantis de 0,1 %. Merci Emmanuel Macron !

Les soignants vantés pour leur dévouement n’ont reçu qu’une aumône de quelques euros.

Les chercheurs, eux, recherchent quotidiennement des financements pour pouvoir continuer leurs travaux.

Cela n’a pas empêché le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche de se féliciter du prix Nobel de chimie attribué à Emmanuelle Charpentier en des termes incongrus : « Une immense fierté pour l’ensemble de notre recherche et pour la chimie française ». Mme Frédérique Vidal ne connaît pas ses dossiers, semble-t-il. En effet, la lauréate a quitté la France il y a 24 ans, comme elle l’a justement rappelé fort opportunément ; elle a également précisé : « Je pense que la France aurait du mal à me donner les moyens que me donne l’Allemagne. »

Bravo à Emmanuelle Charpentier, mais honte à Frédérique Vidal.

La chimie française est aussi en crise ; il n’y a que la ministre pour ne pas s’en apercevoir. Félicitations à Emmanuelle Charpentier pour son prix et sa clairvoyance.

Quand François parle à Emmanuel

Le pape François a publié une nouvelle encyclique, Fratelli tutti, de 90 pages, un événement qui fera date ; il y est fidèle à ses engagements maintes fois répétés. Il fustige le libéralisme égoïste et les finances, le populisme et les nationalismes. Il dénonce les catholiques qui font « prévaloir certaines préférences politiques sur les convictions profondes de leur foi : la dignité inaliénable de chaque personne humaine indépendamment de son origine, de sa couleur ou de sa religion. »

Il n’est pas besoin ici de citer les noms de ceux à qui s’adressent ces phrases. Nul doute que cette encyclique passera sous silence dans les médias contrôlés par la clique des milliardaires qui se réclament de la Sainte Eglise romaine, comme Vincent Bolloré (l’employeur de Zemmour et d’Hanouna), par exemple.

Ceux qui dirigent la France aujourd’hui, du président de la République aux ministres, députés, sénateurs et élus locaux, ont reçu avec cette encyclique papale un texte à méditer et à consulter avant d’agir au quotidien et de rédiger des lois rejetant les migrants, les chômeurs, les jeunes ou, sans discernement, tous les islamistes, etc.

Il ne s’agit pas de citer toutes les richesses de la pensée pontificale, mais une phrase, plus qu’une autre, mérite d’être retenue : « Le prétendu ruissellement ne résorbe pas l’inégalité, il est la source de nouvelles formes de violence qui menacent le tissu social. » 

Dédiée à Emmanuel Macron, en toute simplicité.

PS – Le service public de l’audiovisuel agent de relations publiques de Carla Bruni, dont on dit qu’elle chante ? Il s’agit d’un délit de copinage insultant pour la vraie culture. Près de 30 minutes dimanche soir avec Laurent Delahousse, et 10 minutes ce matin avec Léa Salamé ! C’est stupéfiant et incongru quand de vrais chanteurs sont au chômage forcé.

Le tennis qu’on aime

Le tennis tend à devenir un sport de ‘’cogneurs’’, où la plus grande qualité est de voir la balle atteindre les 200 km/h (et plus) sur le service, où ce qu’on appelle les ‘’montées au filet’’ sont de plus en plus rares (on parle d’attaquants de fonds de court). On observe les mêmes tendances de la recherche de puissance dans d’autres sports comme le rugby. Hélas.

Et sur le court Philippe Chatrier du stade Roland-Garros, un jeune joueur d’à peine 20 ans (depuis quelques jours seulement) a donné à voir un autre tennis, intelligent, créatif, ponctué d’une cinquantaine d’amortis qui ont fait douter l’Autrichien Dominic Thiem, classé numéro 3 mondial.

Hugo Gaston n’est pas grand (1m73) et il ne peut pas lutter avec les ‘’cogneurs’’. Alors il leur oppose son intelligence, son toucher de balle et une extraordinaire explosivité. Il a le regard clair et franc ; il est modeste et connaît toutes les limites de son jeu, signe d’un esprit vif et clairvoyant.

Il a montré que le tennis n’était pas (encore) réservé aux seuls géants, puissants et destructeurs plutôt que créatifs. Avec lui, le tennis devient un spectacle qui soulève l’enthousiasme par ses coups de raquette surprenants, ses contre-pieds, ses lobs, ses amortis où s’exprime toute l’intelligence humaine à la vitesse de l’éclair.

C’est joyeux, gai et on se prend à applaudir la beauté des gestes.

Hugo Gaston a déjà un brillant palmarès dans les catégories de jeunes. Il a les qualités mentales et techniques pour réussir chez les professionnels s’il conserve tout ce qui fait de lui un joueur du tennis qu’on aime.

Quatremer, l’irresponsable

Jean Quatremer est un journaliste de Libération. Européen et fédéraliste, de sa position de responsable de l’actualité européenne à Bruxelles, il ose tout et, surtout, il dit n’importe quoi sur tout, y compris sur les sujets qu’il ne connaît pas (et même sur ceux qu’il prétend connaître).

Il semble qu’il cherche à se faire remarquer pour attirer la lumière sur sa personne. A défaut d’avoir un vrai talent. Il est le bon client que David Pujadas aime inviter sur LCI ; avec Quatremer, il est assuré d’avoir des ‘’reprises’’ dans d’autres médias.

Le citoyen Jean Quatremer a le droit d’avoir des idées personnelles ; en revanche, le journaliste Jean Quatremer a le devoir de donner aux autres citoyens des informations vérifiées et recoupées. Mais pas de proférer des âneries ou de colporter des fausses informations. La dernière en date est d’une imbécillité rare :

« Vous vous rendez compte, on a estimé qu’il y aurait eu 50/60 000 morts sans confinement, on a 800 000 nouveaux chômeurs, donc ça veut dire que chaque vie sauvée a causé 40 chômeurs, c’est pas rien, c’est énorme ! »

Sans commentaire.

Sinon quelques anecdotes sur ce brillant plumitif qui ne fait guère honneur à la profession de journaliste.

Le 15 mars 2017, il avait écrit sur son compte Twitter :

« Pour la première fois de ma vie, je viens de faire un don à un parti politique, en l’occurrence En Marche… » Tel Paul Claudel touché par la foi en étant appuyé sur le seconde pilier à l’entrée du chœur de Notre-Dame (« En un instant mon cœur fut touche et je crus ! »), Jean Quatremer fut touché par la grâce divine et les prêches d’Emmanuel Macron. Sublime.

Le même homme, rallié au dogme macronien, avait cru pouvoir se permettre de traiter les gilets jaunes de ‘’beaufs’’, avant de poster également sur son compte Twitter :

« Je précise: un mouvement de beaufs, poujadiste, factieux et rouge brun. La totale, quoi. »

Ces saillies valent une certaine notoriété à ce diplômé en droit qui a micro ouvert à France 2, France 3, France 5, France info, Arte, etc. Il a reçu le prix Louise Weiss du journalisme européen. Etc.

Jean Quatremer ne doute de rien et il se vautre dans des commentaires irresponsables et impardonnables. Pauvre journalisme.

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