Les vacances sont un conquis social pour reconstituer sa force de travail (le patronat ne s’était opposé ni à la quatrième semaine en 1969, ni à la cinquième en 1982). C’est aussi le temps du tourisme, de la découverte, de la culture. Hélas, pas pour tous quand un Français sur deux ne peut pas partir.
Et comment partir l’esprit libre quand les magasins ferment, les usines ferment aussi, les hôpitaux publics saturent, les services publics s’effondrent ; l’avenir n’est pas assuré, la guerre est partout. Quel spectacle abominable.
Les immigrés non plus n’ont pas de vacances ; ils prennent des risques pour trouver, pensent-ils, l’Eldorado, le leurre des pauvres ; ils se font déloger de l’Hôtel de ville de Paris d’où ils revendiquaient seulement un toit pour ne pas dormir sur le trottoir.
Les vacances permettent de lire et de retrouver les poètes ; tiens, au hasard, Jacques Prévert qui, en 1955 dans le recueil La Pluie et le Beau temps, écrivait l’admirable Etranges étrangers :
« Etranges étrangers / Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel / hommes des pays loi / cobayes des colonies / doux petits musiciens / soleils adolescents de la porte d’Italie / Boumians de la porte de Saint-Ouen / Apatrides d’Aubervilliers / brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris / ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied / au beau milieu des rues / Tunisiens de Grenelle / embauchés débauchés / manœuvres désoeuvrés / Polacks du Marais du Temple des Rosiers / cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone / pêcheurs des Baléares ou du cap Finisterre / rescapés de Franco / et déportés de France et de Navarre / pour avoir défendu en souvenir de la vôtre / la liberté des autres »
Jacques Prévert, le magnifique, le populaire, n’oubliait pas les « Esclaves noirs de Fréjus tiraillés et parqués au bord d’une petite mer, les Enfants du Sénégal dépatriés expatriés et naturalisés, les Enfants indochinois jongleurs aux innocents couteaux » et leur consacrait de belles strophes, tragiques au fond comme tout résultat de la colonisation. C’est pourquoi il terminait son poème avec des vers qui résonnent encore aujourd’hui, soixante-dix ans plus tard :
« On vous a envoyé / la monnaie de vos papiers dorés / on vous a retourné / vos petits couteaux dans le dos/ Etranges étrangers / vous êtes de la ville / vous êtes de sa vie / même si mal en vivez / même si vous en mourez »
Alors, pour avoir le privilège de pouvoir relire Prévert et de réfléchir avec lui, de se départir de Bayrou, Retailleau ou Darmanin ici, de Trump là-bas, vivent les vacances.