Alexandre Grothendieck a été l’un des plus grands mathématiciens du siècle dernier ; refondateur de la géométrie algébrique, il a été couronné de la médaille Fields, le prix Nobel des mathématiciens, en 1966. Issu d’une famille juive (son père a été déporté à Auschwitz et tué par les nazis en 1942), Alexandre longtemps apatride a été naturalisé français en 1971.
Le 28 février 1978, il a été condamné à six mois de prison avec sursis et à mille francs d’amende par le tribunal correctionnel de Montpellier pour avoir reçu chez lui à Lodève, pendant plusieurs semaines, un moine bouddhiste japonais qui ne disposait pas d’un titre de séjour régulier.
C’était sous la présidence de Giscard d’Estaing, le gouvernement de Raymond Barre flanqué d’Alain Peyrefitte à la justice et Christian Bonnet à l’intérieur ; à cette époque, la police et les tribunaux avaient ressorti une ordonnance du 2 novembre 1945, promulguée « au lendemain de l’Occupation pour empêcher l’entrée et le séjour clandestin de criminels de guerre nazis ».
L’accusation, grotesque, était si choquante qu’Alexandre Grothendieck décida de plaider lui-même et de faire de son procès une tribune pour une France terre d’accueil pour les ‘’étrangers’’. Cette tribune est d’une telle actualité que la collection Tracts de Gallimard a jugé utile de la publier aujourd’hui.
On y puisera tous les arguments à opposer à la clique de droite et d’extrême droite qui voit dans ‘’l’étranger’’ un fauteur de troubles.
Devant le tribunal, Grothendieck a voulu « faire comprendre le climat d’insécurité qui entoure le séjour de l’étranger », car déclara-t-il « ce climat est soigneusement entretenu par bon nombre au sein des services de police en charge du renouvellement ou des demandes de titres de séjour ».
Grothendieck a plaidé coupable ; lui qui a été persécuté dans sa jeunesse, a été « la première personne poursuivie en vertu de cette article ». Poursuivi pour acte d’hospitalité, il a eu des phrases d’une grande humanité : « Je ne pourrais pas m’empêcher d’agir comme je l’ai fait et comme je le ferais encore si c’était à refaire (…) vis-à-vis de n’importe lequel des nombreux étrangers que j’ai eu le privilège de pouvoir aider d’une façon ou d’une autre (…) Peu importe que mon frère soit japonais ou français, arabe ou juif, et les tampons qui ornent son passeport. C’est dans cet esprit que j’ai été élevé par mes parents – et c’est pour ces raisons qu’ils sont chers à ma mémoire. Ils ont témoigné de cet esprit, jour après jour, à travers luttes et persécutions, comme citoyens et comme proscrits, dans les prisons, les camps de concentration et jusqu’à la mort. C’est ainsi qu’ils sont morts, c’est ainsi que je resterai, que je le veuille ou non, pour le temps qui me reste à vivre. Je n’y puis rien, et aucune ordonnance n’y pourra rien ».
Devant ses juges, Grothendieck a été d’une grandiose éloquence. Ses juges, veules, l’ont néanmoins condamné en appliquant à la lettre une ordonnance odieuse. C’était dans l’air du temps ; cela l’est plus encore aujourd’hui avec les Retailleau, Darmanin, Bardella, Le Pen et combien d’autres. D’autres Grothendieck ont été condamnés pour avoir aidé des ‘’étrangers’’ affamés, fuyant leur pays pillé par les Occidentaux. Les textes ont changé, ils sont toujours aussi immondes et inhumains.
Et Grothendieck restera, lui, non seulement un génie des mathématiques, mais un honnête homme, tellement humain.
(Plaidoirie sur le délit d’hospitalité – 1978 – Préfaces de Giorgio Agamben et Hervé Le Tellier, Tracts Gallimard, 63 pages, 3,90 €)