Le cabinet Xerfi, institut d’études privé, spécialisé dans l’analyse économique sectorielle et stratégique, n’est jamais cité par les grands médias. Curieux. Ses économistes ne sont pourtant de méchants révolutionnaires. Leur défaut ? Ils n’hésitent pas à donner des avis de purs économistes pour lesquels le néolibéralisme ambiant n’est pas le meilleur régime.
Alexandre Mirlicourtois, l’un de ses directeurs, vient de publier une note bienvenue à la veille d’une journée de mobilisation syndicale et en plein remaniement gouvernemental. Son titre : ‘’Smicardisation et déclassement social : l’échec français’’.
Je la reproduis entièrement :
« Déclassement et smicardisation sont les deux faces d’une même pièce qui nourrissent la colère sociale. En prenant le ratio entre le salaire minimum et le salaire brut médian, indicateur de la compression des salaires vers le bas lorsqu’il est élevé, le constat est sans appel : la France est l’un des pays les plus smicardisés d’Europe, aux côtés du Portugal et de la Slovénie. Le SMIC a de fait rattrapé des millions de travailleurs, si bien que plus d’un tiers des salariés perçoivent entre 1 SMIC et 1,4 SMIC et que les deux tiers se situent entre 1 et 2 SMIC.
Cette smicardisation massive du salariat français, qui s’est fortement accélérée depuis 2014, résulte d’une politique publique suivie avec constance depuis 1993 par les gouvernements de droite comme de gauche : exonérer toujours davantage de cotisations sociales patronales les salaires proches du SMIC. Une solution conçue à l’origine pour abaisser le coût du travail et améliorer la compétitivité ; favoriser les créations d’emplois ; et réduire le chômage des personnes peu qualifiées. Et cela ne s’est pas fait à moitié : les cotisations sociales (salariales et patronales) prélevées sur un salaire au SMIC sont aujourd’hui deux fois moindres que celles appliquées à un salaire au plafond de la Sécurité sociale (un peu plus de deux fois le SMIC).
Pour quels résultats ? Le coût du travail a effectivement été abaissé, les créations d’emplois nombreuses, le chômage réduit. Mais, comme pour un médicament, il faut mettre en balance l’effet thérapeutique et les effets secondaires indésirables. Ces derniers sont essentiellement de trois ordres : le couplage entre seuils d’exonération des charges patronales et aides publiques a empêché les bas salaires de progresser. C’est la question de la « trappe à bas salaire ». Les taux de cotisations sociales explosent quand le niveau de salaire franchit certains seuils. C’est très dissuasif pour un employeur. Résultat : les salariés restent durablement bloqués aux alentours du SMIC. Promouvoir un salarié devient également trop coûteux, entre le prix de sa formation et l’alourdissement des charges qui accompagne son évolution. C’est une seconde trappe : la trappe à promotion.
Autre effet pervers : le déclassement salarial des qualifications. La nouvelle dynamique de l’emploi a profondément modifié la donne. Les dispositifs publics ont surtout bénéficié aux très petites entreprises et aux services à forte proportion d’emplois non qualifiés. Or, le niveau de formation des jeunes ne cesse de s’élever. Résultat : des diplômés acceptent des postes en deçà de leurs compétences, occupant des places qui se ferment aux moins qualifiés. Le déclassement n’est plus une crainte : c’est une réalité. Et avec lui, la frustration gagne du terrain.
Enfin, la baisse des charges sur les bas salaires sape progressivement la productivité générale en décourageant la formation et, par une mauvaise allocation sectorielle, favorise les services à faible valeur ajoutée, faiblement rémunérés et peu qualifiés, au détriment des services à plus forte valeur ajoutée et des secteurs industriels où les salaires des ouvriers spécialisés dépassent le SMIC. En creux, les talents, eux, sont surtaxés.
Ce n’est évidemment pas ainsi qu’une économie peut monter en gamme. En remettant en cause la neutralité de la fiscalité de l’emploi, les différents gouvernements ont non seulement ouvert une véritable boîte de Pandore, mais ils ont aussi vidé les caisses de l’État. L’échec est total. »
Rien à ajouter. En effet, l’échec est total.
Les syndicats le disent et le répètent depuis longtemps. Aujourd’hui, ils veulent être entendus.