Le 4 juin dernier, à la fin de l’émission La Grande Librairie, Augustin Trapenard avait convié Annie Ernaux à lire un texte dans lequel les autrices ou les auteurs s’expriment très librement ; intitulée Droit dans les yeux, elle a déjà été l’occasion d’entendre des mots forts sur la situation des Palestiniens à Gaza, comme ce fut le cas avec Mona Chollet.
Annie Ernaux, prix Nobel, s’est donc adressée ‘’Droit dans les yeux’’ aux téléspectateurs et, comme avec Mona Chollet, ce fut un moment de grande émotion. C’est la raison pour laquelle il m’a semblé opportun de publier un texte qui doit nous aider à réfléchir sur notre attitude personnelle, mais aussi collective.
« Depuis des mois, un sentiment n’a cessé de grandir en moi en voyant chaque jour les images tournées à Gaza par des reporters au péril de leur vie. Écoles, immeubles et hôpitaux éventrés. Enfants morts ou mutilés. Toute une population fuyant en vain les bombes. Sentiment de quelque chose à faire que je ne fais pas et qui rend dérisoire et même lâche l’acte d’écrire. J’écrivais comme si je n’avais pas vu ces images effroyables. Pas lu que l’obsession des habitants de Gaza c’est de ne pas mourir éparpillés en morceaux. Parce que pour eux la réalité est maintenant la mort et non plus la vie.
Je n’étais pas seule avec ce sentiment. La semaine dernière nous sommes des centaines d’écrivains de langue française à avoir uni nos voix pour faire quelque chose, dénoncer le génocide qui se déroule à Gaza en direct et dont toutes les preuves sont sous nos yeux : blocus de la nourriture pour affamer les gens, déplacement des familles comme des bêtes en transhumance, massacre d’une population dont le seul tort est d’être né là. C’est l’anéantissement de la civilisation palestinienne qui est en cours par la destruction de ses monuments, ses traces ancestrales, par l’exil ou la mort de ses écrivains, de ses artistes, de ses cinéastes. À la place, une riviera et des touristes. Le silence est en train de se briser. Refusant d’être intimidée par les accusations les plus abjectes, la voix qui s’élève, je la souhaite puissante et déterminée pour exiger le cessez-le-feu définitif, le retour des otages israéliens et la libération des milliers de prisonniers palestiniens en Cisjordanie en pesant sur le Gouvernement français et les instances internationales. Cela suppose que cesse la répression des mouvements de solidarité avec la Palestine. Cela suppose que soit nommé et interrogé l’imaginaire raciste à l’égard des arabes qui est au cœur de l’acceptation du martyr de Gaza. Il en va de notre humanité comme l’écrit ces jours-ci la jeune écrivaine gazaouie Nour Elassy : Si les droits humains, la morale ont un sens, Gaza est l’endroit où ces valeurs doivent subsister ou mourir, car si le monde peut nous regarder disparaître sans rien faire, rien de ce qu’il prétend défendre n’est réel. »