Je me suis déjà posé la question dans ce blog et (pourquoi ?) je retrouve (hélas !) la même interrogation dans le Cahier de José Saramago, à la date du 1er octobre 2008.
L’immense écrivain avait lâché une phrase suivante lors d’une interview : « La gauche n’a pas la moindre putain d’idée du monde dans laquelle elle vit. »
Je relis, éberlué, la suite.
« A mon intention, délibérément provocatrice, la gauche ainsi interpellée a répondu par le silence le plus glacial. Aucun parti communiste, par exemple, à commencer par celui dont je suis membre, n’est monté au créneau pour s’insurger ou simplement argumenter sur l’à-propos ou le manque d’à-propos des paroles que j’avais proférées. A fortiori, aucun non plus des partis socialistes qui sont au gouvernement dans leurs pays respectifs, je pense surtout à ceux du Portugal et d’Espagne, n’a jugé nécessaire d’exiger des explications à l’écrivain effronté qui avait osé lancer un pavé dans la mare putride de l’indifférence. Rien de rien, silence total, comme si les tombes idéologiques où ils s’étaient réfugiés ne contenaient rien d’autre que poussière et araignées, tout juste un vieil os qui ne pourrait même pas servir de relique. Pendant quelques jours, je me suis senti exclu de la société humaine comme si j’étais un pestiféré, victime d’une sorte de cirrhose mentale, qui ne sait plus ce qu’il dit. J’en étais même arrivé à penser que la phrase compatissante qui n’allait pas manquer de circuler parmi ceux qui se taisaient serait plus ou moins celle-ci : « Le pauvre, à quoi pouvait-on s’attendre à cet âge ? » Il est clair qu’ils ne me trouvaient pas à la hauteur pour donner mon avis.
Le temps a passé, le temps a passé, l’état du monde est devenu de plus en plus compliqué, et la gauche, impavide, a continué à jouer les rôles qui, au pouvoir ou dans l’opposition, lui avaient été distribués. Et moi, qui entre-temps, avait fait une autre découverte, à savoir que Marx n’avait jamais eu autant raison qu’aujourd’hui, j’ai imaginé, quand il y a un an a éclaté l’escroquerie cancéreuse des hypothèques aux Etats-Unis, que la gauche, où qu’elle fût, si elle était encore vivante, allait enfin ouvrir la bouche pour dire ce qu’elle pensait de l’affaire. J’ai l’explication : la gauche ne pense pas, n’agit pas, ne se risque pas. Il s’est passé ce qui s’est passé ensuite, jusqu’à ce jour, et la gauche, lâchement, continue à ne pas penser, à ne pas agir, à ne pas se risquer. Ne vous étonnez donc pas de l’insolente question du titre : « Où est la gauche ? » Je ne verse pas d’obole, j’ai déjà payé bien trop cher mes illusions. »
Il suffit de changer quelques détails et quelques mots et transposer ce billet de José Saramago dans la situation présente de la gauche, qui n’agit pas pour stopper la marche inexorable de l’extrême droite vers l’Elysée, n’agit pas pour trouver un premier ministre de gauche pour stopper les remèdes de charlatan du président de la République, ne pense pas aux pauvres de plus en plus nombreux dans la cinquième puissance mondiale, ne se risque pas de s’unir pour créer les conditions d’un monde meilleur.
Désillusions, encore ?