Ana Caroline Cordilha, jeune maîtresse de conférences à l’université de Rennes 2, vient de lancer un beau pavé dans la mare :
« Les hôpitaux publics français affichent un déficit record de près de 3 milliards d’euros en 2024, une situation d’une « gravité inédite » selon l’Inspection générale des finances. Les conséquences sont concrètes : lits supprimés, services fermés, investissements retardés, alors même que les passages aux urgences et les séjours hospitaliers continuent d’augmenter. Près de deux services d’urgence sur trois ont dû cesser complètement d’accueillir des patients au moins une fois durant l’été 2024. En parallèle, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) montre que les passages de patients aux urgences ont plus que doublé en vingt ans, passant d’environ 10 millions en 1996 à 21 millions en 2024. Ces mêmes hôpitaux empruntent chaque année des centaines de millions d’euros auprès de banques et de fonds d’investissement. Rien que l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), principal groupe hospitalier de la région parisienne, a contracté l’année dernière plus de 500 millions d’euros en nouveaux emprunts, notamment auprès de banques et d’investisseurs. Depuis vingt ans, ce recours à la dette n’a pas résolu les difficultés des hôpitaux, il les a aggravées. Près de 20 milliards d’euros ont quitté les hôpitaux entre 2005 et 2024, non pas pour financer les soins, mais pour rémunérer des institutions financières. Ce chiffre, que j’ai établi dans le cadre de mes recherches en consolidant vingt ans de données des comptes des hôpitaux, à partir des données officielles de la Drees, illustre l’ampleur du phénomène. »
Dans un article publié par le site The Conversation, elle dresse donc un bilan inquiétant de l’activité hospitalière. Si le bilan est inquiétant, il est absent des débats publics et occulté par les médias.
La chercheuse fait remonter la dérive aux années 1990 et, notamment, au traité de Maastricht qui « accentue la pression en faveur d’une réduction des dépenses ». En 2004, le passage à la tarification à l’activité a dégradé la situation des hôpitaux publics, avant de plonger les hôpitaux dans une position intenable : « Ils doivent continuer à investir pour maintenir l’offre de soins, mais n’ont plus les moyens de le faire par les voies traditionnelles. L’État choisit une nouvelle stratégie : pousser les hôpitaux à chercher eux-mêmes des financements auprès du secteur financier. Plusieurs plans sont lancés, à commencer par le plan Hôpital 2007 en 2003. »
« La financiarisation s’est diffusée dans l’ensemble du système de protection sociale en France, en se développant particulièrement au sein des hôpitaux publics. » Les milieux financiers se sont précipités et ont trouvé un nouveau moyen de s’enrichir ; les investisseurs sont allemands, norvégiens et sud-coréens pour l’essentiel : « C’est donc aussi vers l’étranger que repart une grande partie de l’argent au moment des remboursements. »
Les chiffres sont vertigineux : de 2000 à 2024, la dette des hôpitaux est passée de moins de 15 à 30 milliards d’euros et chaque année les intérêts versés se montent à près d’un milliard.
La conclusion est sévère : « On entend dire que la finance aide les hôpitaux à survivre. Mais on pourrait soutenir l’inverse : ce sont aussi les hôpitaux qui financent le secteur financier. Et si le problème ne venait pas seulement du manque d’argent, mais aussi de la manière dont on cherche à y répondre ? »
On continue ou on adopte une véritable politique de santé publique ?