Coïncidence, restons sur Télérama. La ‘’rubrique’’ (si on peut dire) La phrase (en gros caractères) interpelle le lecteur : « J’aurais honte d’avoir écrit la moindre phrase de ce scénario ». Signé : « Emily Wilson, traductrice de la version britannique de l’Odyssée dont s’est inspiré Christopher Nolan pour son film. Propos publiés dans la London Review of Books du 13 août 2026. »

En une seule phrase est-il possible que cette Emily Wilson puisse descendre en flammes le film de Nolan.

La curiosité m’a entraîné à rechercher sur Internet le site de la prestigieuse revue et l’article de ‘’la phrase’’ définitive. Puis de rechercher des renseignements sur cette Emily Wilson, une parfaite inconnue pour moi (et pour de nombreux lecteurs de Télérama, je suppose).

Emily Wilson est une universitaire anglo-américaine, enseignante à l’université de Pennsylvanie, où elle vit avec ses trois filles. Emily est également traductrice, de Sénèque et d’Euripide, mais aussi la première femme à traduire l’Odyssée en anglais.

La lecture de son très long article dans la London Review of Books est passionnante. Ses critiques sont acerbes et ne laissent aucun détail dans l’ombre. Et, effectivement, elle a bien écrit qu’elle aurait « honte d’avoir écrit la moindre phrase de ce scénario ».

Mais Emily ne s’arrête pas à cette seule critique ; elle reconnaît que « L’adaptation cinématographique par Christopher Nolan du poème antique d’Homère, un film d’action à 250 millions de dollars, est un divertissement idéal pour échapper à la chaleur étouffante pendant quelques heures » (Le film dure près de 3 heures). Elle dit même que « mes adolescents ont passé un excellent moment (…) C’est un spectacle audiovisuel familial, à l’image d’un feu d’artifice grandiose du 4 juillet ».

Cela dit, les critiques fusent : « L’Odyssée de Nolan est dépourvue de nombreux éléments qui font la grandeur du poème. Elle n’offre rien de convaincant sur le temps, la mémoire, l’histoire, la guerre, ni sur le lien entre le retour glorieux d’un guerrier et la vie de sa famille, de ses adversaires, de ses camarades, de ses amis et de ses voisins. Elle manque de profondeur psychologique, émotionnelle, politique et éthique. Sa structure narrative est artificielle. L’écriture est affreuse. Aucun des personnages n’a de motivation crédible pour ses actions ou ses paroles. Il n’y a pas de scènes de sexe, et toute la nourriture a l’air repoussante. »

Tout au long des 10 pages de l’article, Emily Wilson dissèque tous les personnages du film et elle critique même le choix du lieu de tournage, le Sahara occidental « normalisant ainsi la violence continue contre le peuple sahraoui autochtone ».

Pour conclure cet article fulgurant, Emily Wilson reconnaît que « À l’ère du streaming, cette épopée ramène les spectateurs dans les salles obscures. À une époque où l’alphabétisation est en déclin et où l’on annonce la « mort des humanités », les traductions de l’Odyssée, dont la mienne, s’arrachent. Certains de ceux qui achètent le livre ou vont voir Tom Holland au cinéma se tourneront peut-être vers l’étude du grec ancien. Le film convaincra peut-être quelques responsables d’universités de ne pas supprimer leurs départements de littérature, de langues et d’histoire. Nolan, qui a étudié l’anglais à l’University College London – où l’Odyssée figure toujours au programme de première année comme texte fondamental – fait tout son possible pour redonner le goût de la lecture au grand public, et je lui en suis reconnaissant. »

Autre coïncidence, je relis en ce moment le ‘’Tout Homère’’ (1250 pages) édité par Albin Michel et Les Belles Lettres et publié en 2019 avec les contributions d’une quinzaine d’hellénistes réputés. Lecture passionnante et jubilatoire qu’Emily Wilson ne renierait pas ; mais la traductrice m’a convaincu : je n’irai pas voir l’Odyssée de Christopher Nolan.