Je reviens à l’Odyssée de Christophe Nolan ou plutôt à la critique d’Emily Wilson dont j’ai parlé plus haut. Un détail m’a intrigué. La traductrice britannique de l’œuvre d’Homère écrit à propos de Christopher Nolan : « In at least one interview, he cited my version of the first line of the poem: “Tell me about a complicated man »; à traduire par « Dans au moins une interview, il a cité ma version du premier vers du poème : « Parlez-moi d’un homme complexe. »

La phrase m’a intrigué, car je n’avais pas le souvenir d’avoir lu exactement la même chose dans le Tout Homère d’Albin Michel et les Belles Lettres.

Je me suis donc reporté à la traduction des hellénistes français qui proposent effectivement une autre phrase : « C’est l’Homme aux mille tours, Muse, qu’il me faut dire, Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, … »

Dès le premier vers de l’Odyssée, les traducteurs ont fait le choix d’un ton différent ; l’un plus contemporain, l’autre plus poétique et, surtout, plus proche de l’œuvre d’Homère, destinée à être chantée par des aédes.

Voilà qui me rappelle un autre exemple de polémique à propos de traduction ; elle concerne le chef d’œuvre d’Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer. 

Pendant près de 60 ans, le lecteur fervent du prix Nobel américain a dû se contenter de la traduction approximative du monarchiste et homme d’extrême droite Jean Dutourd. Quelle idée de confier la traduction d’une œuvre d’Hemingway à un auteur si différent du baroudeur américain !

Pour lui, dès 1955, les deux premières phrases sont : « Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau, qui pêchait au milieu du Gulf-Stream. En quatre-vingt-quatre jours, il n’avait pas pris un poisson. » En revanche, une nouvelle traduction de Philippe Jaworsky, pour Gallimard en 2017, rétablit enfin les mots et le style d’Hemingway : « C’était un vieil homme qui pêchait seul sur une barque dans le Gulf-Stream et en quatre-vingt-quatre jours il n’avait par attrapé un seul poisson. »

La différence est notable ; Jean Dutourd plonge le lecteur dans un conte, comme si Le vieil homme et la mer était réservé à un public jeune (contresens idiot) quand Philippe Jaworsky le plonge d’emblée dans un récit passionnant.

D’hier à aujourd’hui, on n’a pas fini de discuter des approches de la traduction des œuvres littéraires.