Albert Camus a écrit des phrases sublimes dont on entend encore le retentissement dans la période contestataire que nous connaissons aujourd’hui :

« L’art et la société, la création et la révolution doivent (…) retrouver la source de la révolte où refus et consentement, singularité et universel, individu et histoire s’équilibrent dans la tension la plus dure. La révolte n’est pas en elle-même un élément de civilisation. Mais elle est préalable à toute civilisation. Elle seule, dans l’impasse où nous vivons, permet d’espérer l’avenir dont rêvait Nietzsche : « Au lieu du juge et du répresseur, le créateur. »

Le prix Nobel de littérature aurait sans doute apprécié un événement qui a bousculé de façon inédite la représentation de Ruy Blas à la Comédie-Française. Julie Duclos, la metteuse en scène, a introduit la lecture d’une lettre de Victor Hugo de 1876, relative à la révolte des Serbes contre les envahisseurs ottomans, en lieu et place du monologue du héros :

La lettre a d’abord surpris un public qui a cependant parfaitement compris le message : « Ce que le genre humain sait, les gouvernements l’ignorent. Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu’à travers cette myopie, la raison d’État ; le genre humain regarde avec un autre œil, la conscience. […] Il y a des heures où la conscience humaine prend la parole et donne aux gouvernements l’ordre de l’écouter. […] Remplaçons les questions politiques par la question humaine. »

Merveille du théâtre, permanence de Victor Hugo, le public a applaudi ce moment magique de façon inédite qui le renvoyait à la révolte des lycéens.

Moment magique donc, qui rappelle un événement similaire, en mars 2011, à l’Opéra de Rome.

Pour célébrer le 150e anniversaire de l’unification et de la création de l’Italie, les organisateurs de la cérémonie avaient porté leur choix sur la représentation du Nabucco de Verdi. A l’issue du fameux ‘’Va pensiero’’, le chœur des esclaves juifs chantant leur patrie belle et perdue, le public s’était levé et crié ‘’Vive l’Italie’’ et demanda un ‘’bis’’ devant un Sylvio Berlusconi éberlué.

Le chef d’orchestre, Ricardo Mutti, d’abord hésitant, invita le public à chanter avec le chœur. Moment magique comme à la Comédie-Française, qui lui fit déclarer : « J’ai vu des groupes de gens se lever. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Et le Chœur s’est lui aussi levé. J’ai vu des drapeaux italiens s’accrocher aux balcons. J’ai vu les artistes essuyer leurs larmes. Ce fut un moment magique dans l’opéra. Ce soir-là fut non seulement une représentation du Nabucco, mais également un défi des gardiens de l’art à l’attention des politiciens véreux. »

A la Comédie-Française ou à l’Opéra de Romme, Albert Camus aurait adoré partager ces moments rares, où les spectateurs sont invités à changer le monde, en étant incités à réfléchir au réel social du présent.

Le théâtre ou l’opéra invitant le public à prendre conscience des dynamiques sociales et politiques, des injustices, comme le souhaitait Brecht, fait peur aux ultra-riches, à l’extrême droite et, désormais, à la droite dite dure. Pas étonnant qu’ils coupent les crédits de la culture, de toutes les formes de la culture. Au peuple qu’ils redoutent, ils ne concèdent que des divertissements télévisés générant du temps de cerveau disponible pour la publicité.

Tout esprit critique, toute révolte sont interdites dans le monde financiarisé. Savourons cependant ces moments où les Berlusconi, les Macron et autres défenseurs de l’ordre établi, sont pris à partie.