Blog de Michel Diard

La Chouette qui hioque

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Censure

Gérald Darmanin est un ministre de l’intérieur omniprésent ; il s’occupe de tout et même de censurer un livre pour adolescent, Bien trop petit de Manu Causse, paru chez Thierry Magnier, filiale d’Actes Sud.

Le ministre, sans doute inspiré par les milieux du catholicisme intégriste, reproche à cette œuvre une « description complaisante de nombreuses scènes de sexe très explicites ».

Thierry Magnier a vivement réagi en déplorant la multiplication des censures en littérature jeunesse : « Puisqu’il présente des scènes explicites, nous avons pris soin de faire figurer sur la 4e de couverture une mention adressant ce livre à un lectorat averti, à partir de 15 ans (…) Comme tous les titres de la collection L’Ardeur, Bien trop petit explore, à sa manière, les questions de corps et de sexualité ».

Pour Darmanin et les nouvelles grenouilles de bénitier, l’éducation à la sexualité est insupportable.

En Italie aussi, les artistes ont des détracteurs. Le chef d’orchestre Alberto Veronesi qui devait diriger l’opéra de Giacomo Puccini, La Bohème, dans le cadre du Festival de Torre del Lago, est monté sur scène les yeux bandés pour « dénoncer et ne pas voir un Puccini » présenté par le metteur en scène Christophe Gayral dans le Paris de 1968.

Aussitôt, le chef d’orchestre a reçu le soutien du sous-secrétaire d’Etat à la culture, Vittorio Sgarbi, qui a osé parler de blasphème et de désacralisation, trouvant inacceptable d’utiliser la figure de Giacomo Puccini pour faire de la politique ! Il a également menacé d’écrire au président du Festival pour empêcher le spectacle.

Dans les deux cas, il s’agit d’une censure d’Etat.

Que Darmanin se comporte comme un ministre de Giorgia Meloni, dont le parti se réclame du fascisme, faut-il s’en étonner ? A Torre del Lago, on a crié à l’œuvre communiste, à Paris on a dénoncé la pornographie. En empruntant le même vocabulaire à l’extrême droite pour déclencher les réflexes les plus bas.

La culture est en grand danger des deux côtés des Alpes ! Et plus encore la démocratie, la liberté d’expression, la liberté de création et la (vraie) laïcité !

Lutter contre les inégalités

Ils sont plus de 230 économistes de diverses nationalités à avoir signé une déclaration adressée au secrétaire général de l’ONU et au président de la Banque mondiale pour les appeler à « lutter contre les inégalités extrêmes croissantes ». Joseph Stiglitz, prix Nobel, et Jayati Ghosh, professeur à l’université du Massachusetts sont à l’initiative de ce cri d’alarme, considérant que « les inégalités mondiales ont augmenté plus rapidement qu’à n’importe quel moment depuis la seconde guerre mondiale ».

Pour les éminents économistes l’objectif de développement durable pour réduire les inégalités, adopté en 2015 au sein de l’ONU, reste largement ignoré. Est-ce une surprise quand les gouvernements ultralibéraux sont de plus en plus nombreux et quand le gouvernement américain étend son ‘’soft power’’ grâce à la faveur de la guerre en Ukraine et ailleurs, sans se soucier un instant des problèmes climatiques ?

Estimant que « notre monde si divisé a si urgemment besoin aujourd’hui » de réduire les inégalités, ils demandent à leurs deux interlocuteurs se « saisir cette occasion pour soutenir des objectifs plus ambitieux et de meilleurs référentiels, tant pour la richesse que pour le revenu, ainsi que les parts salariales du revenu national (…) Cela enverrait un signal clair de notre ambition collective de forger un monde plus égalitaire ».

Il est encore permis de rêver, mais, hélas, le méprisant Emmanuel Macron, lui, ne rêve pas. Il appliquera son programme de casse des héritages du CNR jusqu’au bout. La déclaration des économistes du monde entier finira dans les panières à papier de l’Elysée, comme le rapport Borloo.

Les pauvres seront toujours plus pauvres et plus nombreux. Sauf si les pauvres, qui n’ont plus rien à perdre, se rebellent pour s’engager dans un nouveau mouvement social, plus déterminé encore que celui du refus de la réforme des retraites.

Copains, coquins ! Ou les affaires (suite)

Les ultra-libéraux voudraient bien supprimer la liberté de la presse. Certes, elle est bien âbimée par les milliardaires qui ont racheté tous les principaux médias. Néanmoins, ils n’ont pas encore réussi à museler tous les titres et tous les journalistes.

C’est ainsi que la correspondante du Monde outre-Atlantique, Corine Lesnes, est allée recueillir des informations à la source, c’est-à-dire aux Etats-Unis à propos de l’embauche de Fiona Scott Morton à la Commission européenne. Elle rapporte son entretien (rapide) avec Matt Stoller, directeur d’un projet baptisé American Enonomic Liberties. Son interlocuteur connaît bien Mme Fiona Scott Morton et son avis pourrait se résumer par : « Elle représente un cheval de Troie pour Big Tech. » Imparable !

L’interviewé a résumé en quelques phrases la pensée économique de l’impétrante : « Elle est bien connue dans le domaine spécialisé de l’économie de la concurrence. La concurrence et les consommateurs sont secondaires dans sa réflexion. Je la connais et j’ai trouvé certains de ses travaux utiles, mais d’autres trop soumis au pouvoir des entreprises. Sa philosophie est que les grandes entreprises sont efficaces et que les experts économiques suffisent à édicter des réglementations pour protéger les consommateurs. C’est pourquoi elle travaille pour Amazon, Apple et Microsoft, entre autres, en tant que consultante. Elle s’oppose à la dissolution des grandes sociétés ou à toute mesure visant à remettre en question leur pouvoir. Cet article de 2019, intitulé ‘’Breaking up Facebook probably won’t work’’ (La dissolution de Facebook ne fonctionnera probablement pas.), offre un bon aperçu de sa pensée. »

Matt Stoller dénonce aussi un (gros) mensonge. Fiona Scott Morton a prétendu être une consultante indépendante, mais la nature de ses liens avec un cabinet de lobbying sont avérés : « Charles River Associates (CRA) est un cabinet de lobbying qui défend les intérêts des monopoles des grandes entreprises technologiques et d’autres grandes entreprises auprès des juges et des régulateurs. Scott Morton travaille pour CRA en tant que responsable des relations publiques pour ce type de sociétés. Par exemple, elle a rédigé un document rendu public soutenant l’acquisition par Microsoft d’Activision, la plus grande fusion technologique de tous les temps. »

La Commission européenne peut-elle ignorer ces quelques ‘’détails’’ du CV de celle qu’elle vient d’embaucher ?

Les affaires, rien que les affaires

Il est curieux que des ministres d’Emmanuel Macron s’étonnent de la nomination d’une lobbyiste américaine en tant que chef économiste de la direction générale de la concurrence de la Commission européenne.

Fiona Scott Morton a été présentée comme la meilleure des candidats au poste ; le prix Nobel d’économie (ultralibérale), Jean Tirole, avance que c’est une chance pour l’Union européenne de pouvoir recruter quelqu’un de son calibre. 

Quel panégyrique !

L’heureuse recrutée est-elle la petite protégée de la commissaire à la concurrence, Margrethe Vestager ? Cela suffit visiblement pour fouler aux pieds la règle qui veulent que la Commission ne recrute que des hauts fonctionnaires issus des pays de l’Union européenne. Peu importe que Mme Scott Morton soit une lobbyiste très active qui a travaillé pour Apple, Microsoft et Amazon alors que l’Europe est en discussion pour réguler les plateformes numériques. Peu importe qu’elle ait travaillé pour trois cabinets de lobbyistes à Bruxelles : le porte parole de l’UE a affirmé que la décision a été prise et qu’il n’y a pas de raison de la reconsidérer. Circulez, …

En France, il n’y a que quelques ministres pour s’offusquer. Le président de la République qui décore Jeff Bezos de la Légion d’honneur, qui reçoit (souvent) Elon Musk et les autres patrons des géants américains du numérique lors de Viva Tech ou Choose France, qui reçoit des chefs peu fréquentables comme Mohammed ben Salmane ou Narendra Modi pour leur vendre quelques Rafale et autres armements qui coûtent un pognon de dingue, lui, reste très discret.

La position de la Commission (La décision a été prise ; nous ne voyons pas de raison de la reconsidérer) résonne comme une ‘’petite phrase’’ du président de notre République. Qu’a-t-il fait avec sa réforme des retraites ? Ou de l’emploi ? Ou de l’école ?

Le libéralisme, où qu’il règne, n’admet plus les contradictions et, dans une période de crise systémique, il s’affranchit allègrement de toutes les règles qui pourraient entraver les grands groupes et leur pouvoir. C’est sa marque et son dogme. Seuls les quelques élus du système, les ultra-riches savent ce qui est bien pour leur régime, quel que soit le prix à payer pour les peuples. Et il n’y a pas d’alternative !

A Bruxelles, à Paris et ailleurs.

Le cas de Mme Fiona Scott Morton n’est qu’un épisode de plus dans l’expression de l’autoritarisme ambiant. Comme la remise de la Légion d’honneur à M. Pouyanné, le patron de Total. Comme l’enterrement d’un rapport sur le racisme dans la police ou du rapport Borloo sur les banlieues.

Mensonge et autoritarisme favorisent-ils les populismes ? Ils ont les yeux fixés sur les cours de la bourse et s’accommodent de la montée du racisme et du rejet de l’autre. Quoi qu’ils disent !

Notre fête nationale célèbre une émeute !

L’Humanité est aujourd’hui le seul média capable de rappeler que, oui, « notre fête nationale célèbre une émeute » et que « le 14 juillet qui se prépare est une fiction » avec une brillante interview d’Eric Vuillard, prix Goncourt et auteur entre autres de 14 Juillet.

Aujourd’hui, il n’est pas inutile de remettre l’histoire de France à l’endroit parce que la fête nationale est un événement « en quelque façon impossible de commémorer. Le 14 juillet qui se prépare est une fiction (…) Il est tout à fait improbable qu’une seule personne parvienne à entr’apercevoir, serait-ce même une caricature de la Révolution française, à travers une poignée de canons Caesar, un déploiement exceptionnel des forces de l’ordre autour des quartiers populaires, et un discours du chef de l’État. Tout cela fait partie d’une représentation illusoire, postiche. Nous aurons donc un 14 Juillet officiellement contre le peuple, contre les banlieues. Un 14 Juillet pour vendre quelques Rafales supplémentaires à l’Inde, nos fameuses « forces morales ».

Eric Vuillard revient aussi à Victor Hugo qui, dans Les Misérables, « définit l’émeute, réputée aveugle, ignorante de ses causes et de ses désirs, comme le premier pas vers un mouvement révolutionnaire, il se refuse à la disqualifier (…) Il en fait une vérité abrupte, raboteuse, mais impérissable, qui revient sans cesse, contre un impôt scélérat, ou une énième violence de l’État. Elle est la réfutation spontanée, récurrente de ce qui opprime, une menace à l’ordre établi. Ainsi, ne peut-on pas voir dans le soulèvement de ceux qu’offusque la mort d’un jeune homme, un chapitre déchirant de cette sourde douleur qui traverse la vie sociale ? Et ne peut-on pas voir dans le fait que la plupart des personnes arrêtées étaient « sans antécédents judiciaires », non seulement un démenti flagrant de ceux qui attisent le mépris social, mais le signe d’une colère qu’il n’est pas indigne de partager ? »

Eric Vuillard dénonce « une époque sans précédent d’accroissement des inégalités, de concentration du pouvoir entre quelques mains, et la domination d’un petit groupe de privilégiés est sur le point de devenir mondiale. Nous assistons à une régression idéologique d’avant les Lumières. C’est pourquoi, dans le contexte où nous sommes, la pensée des Lumières redevient une ligne de défense. Contre les tenants hypocrites de Machiavel, il faut s’en tenir à Montesquieu et à Rousseau. »

Eric Vuillard voit dans la France d’aujourd’hui une guerre civile contre les nuisibles, contre la majorité des gens, avec des Bolloré qui cherchent à « s’approprier toute la chaîne du savoir » pour accélèrer la régression idéologique et nous asservir davantage.

Les paroles d’Eric Vuillard sont d’une grande lucidité et plutôt réconfortante dans le climat qu’on tente d’instaurer en France. Il y a encore des intellectuels pour se rébeller et appeler à la mobilisation contre toutes les régressions, contre le racisme et l’exclusion : « Le discours critique à l’égard des Lumières, qui était jadis émancipateur et souhaitait aller au-delà des exigences trop formelles des philosophes, doit aujourd’hui se raviser ; il faut défendre ces exigences formelles, puisqu’elles sont à présent menacées. »

La mobilisation de tous pour prendre la Bastille d’aujourd’hui est impérieuse pour pouvoir enfin célébrer une émeute émancipatrice.

C’est clair

Pap Ndiaye est le seul ministre à avoir eu le courage de s’exprimer à propos du traitement de l’information dans les médias de Vincent Bolloré. Sur Radio J, il a qualifié le Breton de « personnage manifestement très proche de l’extrême droite la plus radicale ». Il n’a pas hésité à affirmer : « Quand vous regardez CNews, quand vous regardez ce qu’est devenu Europe 1, quand vous regardez cet ensemble-là, la conclusion s’impose. Oui, CNews, c’est très clairement d’extrême droite. Je pense qu’ils font du mal à la démocratie, il n’y a aucun doute », avant d’apporter son soutien aux personnels du Journal du dimanche.

Aussitôt le parti d’Eric Ciotti réagissait en appelant honteusement à « protéger la liberté d’expression », fustigeant « l’esprit étriqué des wokistes », pour qui, selon lui, « la liberté d’expression exclut la liberté de penser. Nous apportons notre soutien inconditionnel aux rédactions de CNews et d’Europe 1 ! »

Ce petit bonhomme coincé et dangereux ne craint pas le ridicule !

Du côté du Rassemblement national, Hélène Laporte, députée et vice-présidente de l’Assemblée nationale, a fait dans la surenchère : « Propos honteux de Pap Ndiaye, qui qualifie CNews et Europe 1 d’extrême droite. Au lieu de s’attaquer au pluralisme des médias, le ministre de l’éducation nationale devrait travailler à enrayer la baisse constante du niveau scolaire ! » 

Au moins, c’est clair. Bolloré a les amis qu’il mérite.

Le lynchage d’Izïa

Les propos d’Izïa sont violents ; la fille de Jacques Higelin et de l’artiste tunisienne Aziza Zakine a du caractère et la fibre sociale. Elle rejette comme beaucoup de jeunes la politique d’Emmanuel Macron et le crie avec ses mots.

Ses propos sont violents mais il s’agit d’une provocation en réponse aux violences de la société vis-à-vis des jeunes des banlieues, des immigrés, des chômeurs mais aussi de tous les salariés précaires et invisibles, des professionnels de santé, des enseignants et même des députés privés de leurs prérogatives de voter les lois, etc. La France de 2023 est violemment autoritaire et les gens de pouvoir ne supportent aucune contestation.

Comme l’écrivait Victor Hugo dans son pamphlet Napoléon le Petit, « le curieux, c’est qu’ils veulent qu’on les respecte. » L’opposant à Napoléon III dresse un tableau sévère d’une prétenue république  : « Donc « le parlementarisme », c’est-à-dire la garantie des citoyens, la liberté de discussion, la liberté de la presse, la liberté individuelle, le contrôle de l’impôt, la clarté dans les recettes et dans les dépenses, la serrure de sûreté du coffre-fort public, le droit de savoir ce qu’on fait de votre argent, la solidité du crédit, la liberté de conscience, la liberté des cultes, le point d’appui de la propriété, le recours contre les confiscations et les spoliations, la sécurité de chacun, le contrepoids à l’arbitraire, la dignité de la nation, l’éclat de la France, les fortes mœurs des peuples libres, l’initiative publique, le mouvement, la vie, tout cela n’est plus. Effacé, anéanti, disparu, évanoui ! » Faut-il changer un seul mot pour parler de la France d’aujourd’hui ?

Izïa a forcé le trait en imaginant Emmanuel Macron accroché à 20 mètres du sol puis jeté à terre, bref lynché par le peuple. On n’imagine pas cet épisode, Izïa a seulement voulu frapper les esprits et appeler au réveil des consciences. D’ailleurs la chute de l’intervention d’Izïa est sans équivoque : « Je vois déjà le gros titre de Nice-Matin demain : Izïa appelle au meurtre de Macron ». Sa diatribe a fait la ‘’une’’ de tous les médias, pas seulement de Nice-Matin. La police et la justice de Macron ont aussitôt tenté d’appréhender la ‘’meurtrière’’.

Les propos d’Izïa sont violents, mais il s’agit d’une provocation en réponse aux violences de la société. Et, on finit toujours par revenir à Victor Hugo : « Oui, on se réveillera ! Oui, on sortira de cette torpeur qui, pour un tel peuple, est la honte ; et quand la France sera réveillée, quand elle ouvrira les yeux, quand elle distinguera, quand elle verra ce qu’elle a devant elle et à côté d’elle, elle reculera, cette France, avec un frémissement terrible, devant ce monstrueux forfait qui a osé l’épouser dans les ténèbres et dont elle a partagé le lit. »

Izïa aura participé à ce réveil !

Pauvre Valérie Pécresse

La comparaison est osée, mais je crois pouvoir écrire que Valérie Pécresse vient d’émettre une fatwa (peu glorieuse) à l’encontre d’Angela Davis. Plus curieux encore, la présidente de la région Île-de-France l’a prononcée au nom de la défense de la laïcité, elle, l’ancienne élève de toutes les écoles catholiques intégristes.

Quelques jours après les obsèques de Nahel, victime du tir d’un policier, Valérie Pécresse a débaptisé le lycée Angela Davis de Saint-Denis pour le renommer Rosa Parks. Autoritairement et de manière antidémocratique, en tentant de montrer ses petits muscles. Une ridicule opération de bas étage, digne d’une petite personne à la recherche d’une notoriété perdue.

L’affaire couvait depuis le mois de mars quand le conseil régional publiait une déclaration affirmant que « les différents propos d’Angela Davis critiquant la laïcité et la législation françaises nous amènent à proposer une modification de la dénomination de cet établissement ». Valérie Pécresse argumentant en déclarant : « Certaines prises de position d’Angela Davis vis-à-vis des lois de la République et de l’Etat français font qu’il ne me semble pas judicieux de donner le nom Angela Davis au lycée (…) j’ai saisi le ministre de l’éducation nationale de cette question mais il a choisi de détourner les yeux des sujets de laïcité » »

Angela Davis avait irrité la présidente de la région en signant une tribune en 2021 avec six cents universitaires de tous les pays dans laquelle on pouvait lire : « Cette mentalité coloniale se manifeste dans les structures de gouvernance de la France, en particulier vis-à-vis des citoyens.ne.s et des immigré.e.s racisé.e.s ».

Les réflexions de Pécresse sont lentes. Le lycée porte le nom d’Angela Davis depuis son ouverture en 2017 ; son conseil d’administration s’est prononcé en vain contre la décision de la présidente de la région. Le ministre de l’éducation nationale, Pap Ndiaye, a jugé inopportun « de changer le nom du lycée Angela Davis (…) une grande figure du mouvement pour les droits civiques, dont personne n’est obligé de partager tous les points de vue, mais qui peut cependant figurer sur les frontons de nos écoles ».

Valérie Pécresse se joint à Eric Ciotti pour tenter de redonner des couleurs à son parti en fouillant dans les poubelles de l’histoire ; elle tente de se refaire une réputation après son piètre score à l’élection présidentielle. En faisant un clin d’oeil à l’électorat de l’extrême droite. Les bourgeois ne changeront donc jamais ?

C’est une très médiocre opération politicienne. Inutile d’aller plus loin ; c’est vil et bas. Les lycéens, leurs parents et les enseignants du lycée Angela Davis n’en peuvent plus ! 

Besoin urgent !

L’état de santé d’une démocratie se mesure entre autres à l’état de santé de ses médias. En France, les motifs d’inquiétude sont nombreux et nombreux sont ceux qui déplorent le mauvais traitement de l’information.

La profession de journaliste est secouée par de multiples grèves (au Journal du dimanche, à France Télévisions), et par des climats délétères dans les quotidiens de Bernard Arnault (Les Echos et le Parisien), à Radio France et à France Bleu, etc. Le malaise est patent dans presque toutes les rédactions, où les journalistes souffrent des mêmes maux que les enseignants, les soignants, les greffiers dans les tribunaux, etc., qui se voient imposer des décisions contraires à l’intérêt public et se voient intimer l’ordre de se taire ! Et gare aux rebelles !

Si les conditions de travail dans les rédactions sont contestées, elles sont alimentées par les interventions régulières des hiérarchies sur les contenus, mais aussi par les actes de censures plus ou moins discrètes (parfois directes) pratiquées aussi bien par les directions des médias que par les pouvoirs publics à l’encontre de toutes les paroles contestataires.

Le traitement des mouvements sociaux contre la réforme des retraites n’a pas été un modèle d’information complète, vérifiée et mise en perspective malgré le rejet très majoritaire de la mesure, l’unité syndicale et la multiplication de fortes manifestations ; les événements qui ont suivi la mort de Nahel et l’embrasement des banlieues ont donné lieu à des comptes-rendus identiques à ceux de 2005, c’est-à-dire univoques, avec un traitement factuel ne permettant pas aux citoyens de se faire leur propre opinion. Le parti de l’Ordre a une fois encore imposé sa vision des choses.

La concentration des médias limite le pluralisme des idées et pas seulement dans les médias de Vincent Bolloré. L’audiovisuel public aussi est critiquable. Les grands médias sont ‘’colonisés’’ et leurs personnels sont priés d’obéir et de s’en tenir à une vision du monde définie par les propriétaires-actionnaires.

C’est dans ce contexte qu’aucune rédaction n’a voulu remarquer (et rendre compte) d’un Appel pour la jeunesse populaire qui, excusez du peu, a été signée par dix organisations, la CGT, la FSU, Solidaires, Attac, le MRAP, Coudes à coudes, la Fondation Copernic, la Libre pensée, Mémorial 98 et Droit au logement. 

Evidemment, les signataires sont allés plus loin que la dénonciation des violences. Ils ont établi un constat de ce que la jeunesse des banlieues subit au quotidien (racisme, préjugés, discriminations, violences), c’est-à-dire un « climat idéologique d’ensemble qui stigmatise en particulier les musulmans et les musulmanes. »

Après avoir dénoncé « la relégation sociale de la jeunesse populaire (…) résultat de politiques qui ont trop souvent oublié la jeunesse et participé à sa marginalisation » et « les coupures de subvention, et un contrôle de plus en plus renforcé sous prétexte du respect des principes républicains » dont sont victimes les associations, les signataires ont formulé des propositions : besoin de services publics, plan d’investissement pour l’école, les transports, le logement, l’emploi, programmes de prévention et de lutte contre les discriminations dans les établissements scolaires, évaluation et réflexion autour des programmes scolaires, etc.

Les citoyens n’ont rien vu, entendu et lu à propos de cet Appel. Est-ce un hasard quand le pouvoir ne parle que de répression, de fermeté, de confiscation des allocations familiales aux parents de jeunes ‘’émeutiers’’, et joint sa voix aux pires déclarations de Le Pen et Ciotti !

Pour briser ce mur du silence, les citoyens ont besoin d’urgence de médias indépendants des milieux industriels et financiers et de tous les pouvoirs.

La gauche interpellée

La bête immonde s’est emparée des émeutes dans les banlieues et fait dans la surenchère raciste. Deux syndicats de police, Alliance (affilié à la CFE-CGC) et UNSA ont cosigné un communiqué dénonçant les « hordes sauvages » ; pour les deux organisations « l’heure n’est pas à l’action syndicale mais au combat contre ces ‘’nuisibles’’ », ajoutant « se soumettre, capituler et leur faire plaisir en déposant les armes ne sont pas la solution ».

Cet appel à la guerre civile est si odieux que les deux confédérations syndicales ont simplement désavoué leurs syndicats de policiers, quand la seule solution aurait été de les exclure. 

Les racistes, membres ou anciens membres du Front national ou du Rassemblement national, les proches de Zemmour, suivis par les Républicains se lâchent et déversent les insultes les plus infâmes, multipliant leurs slogans simplistes et guerriers (les hordes sauvages, les nuisibles, ne pas déposer les armes). Les chaînes d’information en continu (et, hélas, les autres) raffolent de ces petites phrases et les relaient sans retenue, se refusant de prendre le recul vis-à-vis d’arguments tombant sous le coup de la loi.

Dans cette surenchère politicienne, Jean Messiha a décroché le premier prix en lançant une cagnotte pour les proches du policier qui a tiré sur Nahel et se félicite d’avoir atteint plus de 800 000 euros en quelques heures ; ainsi conforté, il a cru pouvoir ‘’twitter’’ : « Ce soir les gaucho-collabos font une syncope. Tenez-vous bien ; la cagnotte que j’ai lancée pour la famille du policier Florian M. dépasse celle créée en faveur de la mère de Nahel ». Le multi-condamné, faut-il le rappeler, est chroniqueur sur CNews, la chaîne Bolloré !

Dans le contexte, la voix de François Dubet, le sociologue, n’est relayée que par quelques médias. Pour lui, « c’est la répétition des événements qui devrait nous interroger ». Il constate dans Le Monde que les relais (élus, militants associatifs, enseignants, travailleurs sociaux, partis, syndicats, etc.) ont disparu à quelques exceptions près : « Nous sommes passés d’une société dans laquelle les individus étaient définis par leur travail à une société dans laquelle ils le sont par leur niveau d’exclusion » et il ajoute : « Les émeutes des banlieues sont un problème social, mais elles ne débouchent pas sur l’émergence d’un acteur ». Puis, il tire de cette situation une conclusion inquiétante : « Personne ne « fait le jeu » de personne, mais comment ne pas voir que l’extrême droite et une partie de la droite construisent un récit parfaitement raciste dans lequel la question des banlieues est, avant tout, une affaire culturelle et nationale, dans lequel le maintien de l’ordre est la fin de toute politique ? Quand les images de violences passent en boucle sur les réseaux et les écrans, on peut craindre que, sans trop dire et sans rien faire, l’extrême droite tire les marrons du feu. »

La situation est grave. Où est la gauche ? Question récurrente !

A qui la faute ?

La question enflamme le débat. A la droite, qui, pour s’exonérer de ses responsabilités, incrimine les parents et fustige les ‘’étrangers’’ (tous délinquants et voyous), les éducateurs (qui connaissent, eux, les protagonistes), les intellectuels et une partie de la gauche mettent en cause la politique oubliée des banlieues (Où est le rapport Borloo, par exemple ?).

La droite et la minorité présidentielle qui ont la mémoire sélective (et souvent très courte), devraient relire Victor Hugo et plus particulièrement ‘’L’année terrible’’, recueil de 97 poèmes écrits en exil en 1872, peu après la guerre contre la Prusse et l’insurrection de la Commune de Paris. Dans l’un d’eux, ‘’A qui la faute ?’’, le poète a une réponse qui résonne encore aujourd’hui :

« Tu viens d’incendier la Bibliothèque ? — Oui. 
J’ai mis le feu là. — Mais c’est un crime inouï ! 
Crime commis par toi contre toi-même, infâme ! 
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme ! 
C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler ! 
Ce que ta rage impie et folle ose brûler, 
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage ! 
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage. 
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi. 
Une bibliothèque est un acte de foi 
Des générations ténébreuses encore 
Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore. 
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités, 
Dans ces chefs-d’œuvre pleins de foudre et de clartés,


Dans ce tombeau des temps devenu répertoire, 
Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire, 
Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir, 
Dans ce qui commença pour ne jamais finir, 
Dans les poètes ! quoi, dans ce gouffre des bibles, 
Dans le divin monceau des Eschyles terribles, 
Des Homères, des Jobs, debout sur l’horizon, 
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison, 
Tu jettes, misérable, une torche enflammée ! 
De tout l’esprit humain tu fais de la fumée ! 
As-tu donc oublié que ton libérateur, 
C’est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ; 
Il luit ; parce qu’il brille et qu’il les illumine, 
Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine 
Il parle, plus d’esclave et plus de paria. 
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria. 
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille 
L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ; 
Ebloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ; 
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ; 
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître, 
Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître 
A mesure qu’il plonge en ton cœur plus avant, 
Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ; 
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ; 
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre, 
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs, 
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !


Car la science en l’homme arrive la première. 
Puis vient la liberté. Toute cette lumière, 
C’est à toi, comprends donc, et c’est toi qui l’éteins ! 
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints. 
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle 
Les liens que l’erreur à la vérité mêle, 
Car toute conscience est un nœud gordien. 
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien. 
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l’ôte. 
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute ! 
Le livre est ta richesse à toi ! c’est le savoir, 
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir, 
Le progrès, la raison dissipant tout délire. 
Et tu détruis cela, toi ! 
— Je ne sais pas lire. »

Le réquisitoire des Jojo

Charline Vanhoenecker a consacré sa dernière chronique de la saison au ‘’président de la République des Jojo’’ (à écouter avec gourmandise sur le site de France Inter). Cela mérite explication : « quand Emmanuel Macron pense la manière dont il s’adresse au peuple, il mobilise la figure de Jojo (…) Grâce au journal Le Monde vous saurez désormais comment s’appelle le mec qui est accroché tout à l’arrière de la cordée. C’est Jojo, qui remplit sa grille de Loto au PMU en buvant son jaja, évidemment. »

Il se trouve que la République des Jojo s’est soulevée et a embrasé les banlieues après la mort de Nahel. Trappes a vécu, comme d’autres cités, des nuits d’émeutes ; son maire, Ali Rabeh, a publié un communiqué qui, en quelques lignes, dresse un réquisitoire d’une grande intelligence, qui condamne la politique de Macron et de ses prédécesseurs à l’Elysée :

« Cette nuit, la République a regardé, impuissante, une bombe à retardement exploser. 

A Trappes comme dans de nombreuses villes de France, des jeunes, souvent âgés d’à peine 15 ans, ont pris les rues le temps d’une nuit pour transformer leur colère en violence, tournée contre les symboles de la République et contre leurs propres intérêts. Le travail de prévention engagé toute la journée auprès de ces jeunes par les élus, les agents municipaux et des citoyens bénévoles jusque tard en soirée pour les dissuader fut vain. Le déploiement des forces de sécurité, largement et visiblement insuffisant, le fut également. 

Cette situation n’a rien d’un « réveil » après une « nuit cauchemardesque ». C’est l’aboutissement logique d’une situation que les élus des villes populaires de France et leurs habitants vivent au grand jour depuis des dizaines d’années.

Les très nombreuses alertes, les appels publics et pétitions des vigies de la République que sont les maires de banlieue ont été ignorés sciemment par l’Etat. 

Aux appels à l’aide de ces maires, au travail réalisé dans le cadre du rapport Borloo, le Président de la République a répondu par le mépris et l’arrogance. Nous en payons aujourd’hui le prix fort.

La démission du maire de Sevran Stéphane Gatinon en 2018 a été minimisée, considérée comme anecdotique. 

La prophétie de Gilles Poux, maire de La Courneuve, a été ignorée. Voilà ce qu’il disait déjà en 2020 : « Il y a un tel sentiment d’injustice, d’inégalité, parfois aggravé par des comportements illicites de certains policiers, qu’on n’est pas à l’abri d’une explosion ».

Il y a un mois encore, ce sont trente maires qui appelaient à un « plan d’urgence vital » pour nos banlieues. Nous attendons toujours la réponse. 

Cette nuit, le vernis de la politique de la ville à coup de subventions conditionnées a craqué, faisant apparaître les failles béantes d’un État qui a échoué socialement et politiquement. Et aujourd’hui également échoué à maintenir l’ordre.

Bien sûr, il faut réformer la police pour retisser le lien rompu entre les quartiers et la police. Mais les causes sont bien plus profondes. Seule une politique de mixité sociale extrêmement volontariste, qui organise avec vigueur la fin des ghettos de pauvres en refusant le maintien de ghettos de riches pourra nous sortir de l’ornière. 

Nous ne pouvons plus vivre avec deux Frances qui se font face, s’ignorent et refusent de se mêler.

Nos écoles ne peuvent plus être des fabriques de l’échec scolaire, de la reproduction des inégalités, de la concentration des difficultés. 

Nos jeunes ne doivent plus se heurter au mur de l’insertion dans la vie active en raison de leur nom, de leur couleur de peau ou de leur adresse.

Les travailleurs essentiels qui peuplent nos quartiers populaires ne peuvent plus être renvoyés à leur insignifiance, une fois la page du Covid tournée. 

Il n’y a plus un jour à perdre. »

Effectivement, il n’y a plus un jour à perdre pour qu’Emmanuel Macron cesse de nous qualifier avec condescendance du sobriquet de Jojo et prenne en compte nos demandes de reconnaissance et de bien-vivre en parfaite harmonie. Sans avoir besoin d’exprimer notre mal-vivre par des émeutes.

Charline Vanhoenecker, la Belge, fait remarquer que : « Vous êtes donc une République de “Jojos”… C’est sympathique, mais ça veut dire qu’à chacune de ses allocutions, quand Macron commence par “Françaises, français”, dans sa tête il se dit “Salut les blaireaux !” » Démontrons-lui que nous ne sommes ni des blaireaux, ni des êtres insignifiants.

Les leçons de Nanni Moretti

Nanni Moretti est un survivant d’un cinéma italien qui occupait une place considérable dans le monde jusque dans les années 1980. Son œuvre est celle d’un authentique résistant à la politique de Berlusconi et digne de ses devanciers, Fellini, Visconti, de Sica, etc. Un grand réalisateur du cinéma mondial.

A l’occasion de la sortie de son dernier film, Vers un avenir radieux, il est revenu dans plusieurs médias sur les ravages provoqués par le ‘’berlusconisme’’ : « Avec ses télévisions commerciales des années 1980, avant même d’avoir commencé la politique, il a imposé à beaucoup de téléspectateurs et de citoyens une façon d’être, des habitudes. », dit-il à L’Humanité.

Il ajoute : « Il a construit un empire médiatique parce qu’il n’y avait pas de lois antitrust, et il est arrivé à passer du médiatique au politique parce qu’il n’y avait pas de réglementation efficace sur les conflits d’intérêts. Et, dans une certaine mesure, Meloni et Salvini sont les enfants de cette façon de faire de la politique. »

Et, dans le Monde, il s’étonne des hommages rendus au Cavaliere après son décès : « Le deuil national, pour un homme qui a toujours méprisé les règles, m’a semblé absolument déplacé. »

Au moment où Vincent Bolloré prend le contrôle du groupe Lagardère et continue à ‘’coloniser’’ les rédactions de son empire, il faut entendre Nanni Moretti. Les lois anti-concentrations en France sont désuètes et insuffisantes comme le prouvent les rachats successifs d’un Bolloré qui, comme Berlusconi, veut imposer ses options idéologiques à ses rédactions pour les instiller dans l’esprit des citoyens.

La seule différence entre Berlusconi et Bolloré, c’est que le second n’a pas besoin de s’engager en politique pour imprimer son idéologie comme l’a fait le premier. La période est différente et le libéralisme dans lequel le premier construisait son empire est largement supplanté par l’ultralibéralisme ambiant que Sarkozy, Hollande et Macron ont conforté par une série de remises en cause des acquis de la Résistance et du CNR. Aujourd’hui, les inégalités sont telles que le RN de Le Pen (si proche des options de Bolloré et vice-versa) recueille allègrement les bulletins de vote des milliers de désespérés de la République sociale.

Merci à Nanni Moretti et vive le cinéma!

Etats d’âme

Si l’Assemblée nationale débat (ou feint) du partage de la valeur dans les entreprises, c’est pour éviter de débattre de la seule solution à l’inflation, l’augmentation des salaires. Mais aussi de l’égalité femmes/hommes et de la gouvernance des entreprises.

Emmanuel Macron accélère honteusement sa tentative de tourner la page de la réforme des retraites, tout en donnant satisfaction au patronat.

Le résultat n’est pas assuré pour autant, le pouvoir exécutif est rejeté par une majorité de Français ! Ce pouvoir minoritaire doit compter avec les ‘’veilleurs’’, ces citoyens et ces associations qui mettent courageusement le doigt sur ses turpitudes. Oxfam, par exemple, vient de publier un rapport accablant qui révèle que les grandes entreprises françaises cotées en bourse enregistrent d’énormes bénéfices. L’ONG les chiffre à 142 milliards en 2022, dont plus de la moitié (80,1 milliards) ont été versés aux actionnaires sous forme de dividendes, soit une hausse de 15,5 % par rapport à 2021. Le mépris pour les citoyens est contenu tout entier dans les chiffres ! Seuls les riches ont-ils le droit de se partager le fruit du travail de milliers de pauvres salariés ?

Gérald Darmanin, lui, fait le Matamore à Mayotte et vient poursuivre l’opération Wambushu (d’un mot mahorais qui signifie reprise, pour reprise en main). A des milliers de kilomètres de Paris, il tente lui aussi une opération politicienne. Dans ce département qui a voté à 59 % pour Marine Le Pen en 2022, il veut faire la démonstration que la France lutte contre l’immigration dite clandestine en s’en prenant à une population parmi les plus pauvres de la planète : il rase des bidonvilles en jetant ceux qui n’ont que cela pour s’abriter dans la nature, réalisant la honteuse tâche qu’il n’ose pas faire en métropole.

Les manœuvres sont coordonnées par un président et un gouvernement aux abois. Il s’agit de mettre en acte ce que Darmanin osait déclarer en 2021 : « Je trouve Marine Le Pen un peu branlante, un peu molle. » Macron et son gouvernement font preuve de fermeté en matière sociale, cultivent les peurs ancestrales et dotent le pays d’une législation de plus en plus répressive. Leur ultralibéralisme est, quoi qu’ils s’en défendent, ouvertement teinté de lepénisme.

Pendant ce temps-là, les oligarques français ont fait main basse sur tous les grands médias et relaient la politique anti-démocratique, avec toutes les nuances de l’extrême droite : Bolloré a choisi le camp de la droite catholique intégriste proche de Zemmour et de Marion Maréchal, Arnault lui s’est rangé aux côtés de Macron, Bouygues se situe entre les deux, etc. Mais tous sont en guerre contre le progrès social, contre les citoyens au genre non stéréotypé, contre les services publics, pour une politique de réarmement belliciste. Aucun d’eux n’a un mot pour dénoncer les risques de l’arrivée au pouvoir de la fille du tortionnaire raciste Jean-Marie Le Pen en 2027. Ils dictent une ligne éditoriale réactionnaire à ‘’leurs’’ rédactions asservies. L’attitude de Bolloré au JDD n’est pas un cas isolé, hélas.

Cette montée de l’extrême droite en France est aussi inquiétante que celle qui surgit en Allemagne, avec l’accession au pouvoir d’une AfD radicale dans le Landkreis de Sonneberg en Thuringe avec une participation électorale en hausse.

Tous, oligarques, président de la République, gouvernement, médias colonisés par les oligarques et partis politiques (de droite ou ceux qui se prétendent du centre) jouent avec le feu en toute connaissance de cause ; sans états d’âme.

Certes, ce n’est pas encore ‘’Plutôt Hitler que le Front populaire’’ ; le contexte est différent, mais qu’arrivera-t-il si les ‘’veilleurs’’ baissent la garde et si la gauche ne se réveille pas.

La ministre et le JDD

« Mon rituel du dimanche, c’était de me réveiller avec le JDD. Aujourd’hui il ne paraît pas. Je comprends les inquiétudes de sa rédaction. En droit, le JDD peut devenir ce qu’il veut, tant qu’il respecte la loi. Mais pour nos valeurs républicaines comment ne pas s’alarmer ? »

La ministre de la culture, Rima Abdul Malak, a de curieux réveils le dimanche ! Bon, on ne peut pas lui faire un procès d’intention ; au nom des valeurs républicaines, dont elle s’alarme, elle peut préférer le JDD à L’Humanité dimanche. Mais en tant que ministre de la culture, elle pourrait avoir la curiosité de lire toute la presse et participer, ainsi, à la défense du pluralisme (ou ce qu’il en reste, hélas). 

Quand le JDD était le journal très officiel de la Macronie, qu’apprenait-elle de la situation de la culture et de la communication en France ? Rien, le JDD était univoque ; mais, demain, quand il sera l’organe officiel de la droite la plus extrême, celle de Zemmour, Marion Maréchal, Marine Le Pen, Eric Ciotti, etc., elle découvrira peut-être que le pluralisme a des vertus et qu’il aurait été important de légiférer pour permettre l’expression de la diversité des idées, plutôt que d’abandonner les médias entre les mains (et les milliards) des agitateurs des peurs ancestrales, de la haine ordinaire envers les peaux basanées et les citoyens d’un genre non stéréotypé.

En nommant Geoffroy Lejeune à la direction du JDD, la famille Bolloré ne transgresse pas la loi, elle défend ‘’ses’’ valeurs (qui n’ont rien de républicaines).

La ministre serait dans son rôle de garante des valeurs républicaines de se réveiller chaque jour (et pas seulement le dimanche) en imaginant des lois garantissant la liberté d’expression de toutes les idées.

C’est peut-être beaucoup demander à Mme Rima Abdul Malak ; son rituel du dimanche, c’est de se réveiller avec le JDD quand la situation dans les médias et dans les secteurs de la culture devrait l’empêcher de dormir.

Le JDD ne peut pas devenir ce qu’il veut, comme elle le prétend ; il participe à l’information de citoyens qui ont droit à une information complète, vérifiée et mise en perspective et non aux Croisades de la famille Bolloré.

Mme Abdul Malak aurait pu rappeler à la famille Bolloré que le respect du public et des lecteurs n’est pas qu’un slogan ! Mais cela aurait nécessité un peu de courage politique.

Gloire au coquelicot

Dans quel régime politique vivons-nous ? Emmanuel Macron réfute le qualificatif d’autoritaire. Peut-être est-il possible d’utiliser un synonyme comme absolu (au regard de l’utilisation de l’article 49-3 de la Constitution), entier, sectaire ; aujourd’hui, intolérant serait sans doute celui qui convient le mieux à la situation.

Intolérant envers les associations de contestation de sa politique environnementale et sociale, comme Les Soulèvements de la terre ou encore comme Anticor qui vient de se voir retirer son agrément d’agir en justice par le tribunal administratif.

Dans quel régime vivons-nous ? A la lumière de ces deux décisions qui portent atteinte à la démocratie, les qualificatifs de dictatorial et de tyrannique seraient plus appropriés.

Mais ce régime, quel que soit le qualificatif, peut bien fouler aux pieds les syndicats et les associations, il ne pourra jamais interdire les idées. Le peuple a toujours raison ; l’Histoire regorge d’exemples de dictatures et de régimes autoritaires qui se sont fracassés devant la détermination du peuple et son esprit de Résistance.

Les deux décisions, choquantes, m’ont fait entendre la chronique, toujours savoureuse, poétique et intelligente, de François Morel ce matin sur France Inter avec une autre oreille alors que je m’interrogeais sur la nature humaine.

 Sa ‘’gloire au coquelicot’’, au fond, entretient l’espoir de la victoire de l’intelligence sur la bêtise.

François Morel s’écrie : « Il revient. Il est revenu. On n’en croit pas ses yeux. On le pensait mort et enterré » ; le coquelicot est de retour dans les champs, sur les talus, au bord de routes, il a eu raison « d’une modernité mal comprise (…), les herbicides, les fongicides, les pesticides, les engrais chimiques »

Le coquelicot est revenu « apportant une note d’espoir, une couleur d’espérance. Il est revenu, et on dirait que le monde serait meilleur, on dirait que la laideur reculerait et que, par enchantement, l’espoir renaîtrait ».

La démocratie reviendra, elle aussi, apportant une note d’espoir ; le monde sera meilleur. Les idées des Soulèvements de la terre et d’Anticor renaîtront. Les immigrés ou les LGBT ne seront plus exclus d’une société où la fraternité régnera et où les riches seront moins riches et les pauvres moins pauvres.

La liberté refleurira, comme le coquelicot de François Morel.

Le message de Missak Manouchian

Missak Manouchian au Panthéon ? Enfin !

Il aura fallu attendre 80 ans pour qu’un hommage soit rendu à ce symbole de La Résistance des immigrés, c’est-à-dire sans frontières, contre la barbarie nazie, qui écrivait à quelques heures de son exécution : « Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. »

Que ce soit Emmanuel Macron qui en ait décidé ainsi (alors que François Hollande avait refusé) est surprenant, trop pour ne pas cacher de sombres arrière-pensées de la part du président de la République. Il va rendre un hommage mérité, ô combien, à un immigré (qui avait échappé au génocide des Arméniens par les Turcs), un communiste, un antinazi, un ouvrier (mais de grande culture, poète aussi), quand toute sa politique est contraire aux idéaux de ce combattant de la liberté et du progrès social, de l’universalisme (contre le patriotisme étroit et franchouillard).

Missak Manouchian sera accompagné de son épouse, elle aussi combattante de la liberté, Résistante, femme engagée dans les luttes pour l’émancipation des femmes et dans l’internationalisme. Ils seront, Missak et Mélinée, pour l’éternité, les incarnations de ceux auxquels Aragon rendit hommage en 1955 :

« Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.
 »

Mais aussi des milliers d’autres, morts pour la France, pour les Lumières, pour la liberté, contre l’obscurantisme, contre les peurs qui refleurissent aujourd’hui, mais avec l’espoir d’un monde meilleur. Missak a laissé des lettres admirables à son épouse et des vers qu’il ne faut pas oublier, parce que porteurs de l’optimisme des vrais combattants pour le progrès :

« Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant »

Puisse le temps de l’hommage réveiller les consciences endormies ou empêchées pour que le message de Missak Manouchian revive dans une France des Lumières retrouvées. Dignement

Romain Ntamack

Le titre de champion de France de rugby était promis à La Rochelle. Son jeu, tout en puissance, est peu spectaculaire, mais il est efficace. Juste assez pour remporter la Coupe d’Europe deux ans de suite. Les Rochelais ont imposé leur rugby et dominé une équipe du Stade toulousain qui a subi sa ‘’guerre d’usure’’ jusqu’à trois minutes de la fin de la rencontre. Jusqu’à un coup de génie du demi d’ouverture Romain Ntamack. L’essai de Romain Ntamack m’a reconcilié avec la vraie philosophie du jeu de rugby, à savoir l’évitement.

En difficulté pendant 75 minutes et malheureux sur deux gestes qui semblaient sceller la défaite de son équipe, il a illuminé la rencontre au terme d’une course qu’on ne voit plus guère dans le rugby aujourd’hui. C’est le signe des grands joueurs qui ‘’sauvent’’ leur match et leur équipe sur un seul geste, un seul exploit personnel. Au football, Michel Platini ou Zinédine Zidane étaient coutumiers de cet éclair de génie malgré une prestation en demi-teinte.

Romain Ntamack a donc eu un geste de très haut niveau, jouant le décalage et, ballon sous le bras, médusant quatre ou cinq adversaires pour terminer une course de plus de 60 mètres par un essai qui restera dans les mémoires. Modeste néanmoins, il a su rendre hommage à ses coéquipiers qui l’ont soutenu après ses ratés (« J’ai la chance de marquer ce dernier essai mais si je n’avais pas le collectif que j’ai à côté de moi, les mecs qui me font relever la tête après ma petite connerie (…) je pense que je n’aurais pas pu aller entre les poteaux (…) C’est grâce à eux qu’on arrive à marquer le dernier essai. »). C’est ce qui fait la grandeur du sport et notamment du rugby, sport éminemment collectif.

Romain Ntamack a su se surpasser et oser un geste de génie, porté par une volonté farouche (« J’ai essayé d’accélérer malgré les crampes, malgré les coups pris (…) Je suis très content qu’il n’y ait pas eu 5 mètres de plus, sinon je ne sais pas si je serais là avec vous », déclara-t-il aux journalistes après la victoire de son équipe.).

On connaissait les qualités du joueur ; la finale de 2023 l’a encore aidé à grandir. Et à étoffer un palmarès déjà bien rempli : 3 titres de champion de France, 1 Coupe d’Europe, 36 sélections en équipe de France et 1 Grand Chelem.

Romain est bien parti pour faire mieux que son père, Emile, 6 fois champion de France, 3 fois vainqueur de la Coupe d’Europe, 49 sélections en équipe de France.

Quelle famille et quelle chance pour le rugby !

Le monde est malade

Le naufrage d’un rafiot avec peut-être plus de 700 candidats à l’immigration au large de la Grèce est effroyable. L’ampleur du drame provoque la nausée. Il allonge le nombre de ces pauvres à la recherche de la survie (leurs aspirations sont modestes !), morts en tenant de traverser la Méditerranée, devenue un immense cimetière.

Les bonnes âmes s’offusquent sans vergogne ; ils tournent la tête pour ne pas avouer que c’est leur politique qui amène les populations du Sud à espérer trouver un peu de dignité au Nord. Pour les pauvres du Sud, le Nord est le paradis comparé à leurs conditions de vie miséreuses et misérables, où les ressources naturelles sont accaparées par les riches du Nord.

Notre monde est malade d’un système où quelques-uns se vautrent dans le stupre, grâce à des richesses accumulées sur le dos de millions de pauvres. Le néo-colonialisme provoque des ravages et le capitalisme sème le malheur pour le bonheur de quelques ultra-riches.

Le nombre de naufragés s’allonge pendant que les Darmanin, Ciotti et Le Pen répandent leur idéologie égoïste et se livrent à une surenchère sans limite, en prétendant que ces pauvres sont des délinquants dangereux, venus pour chasser notre prétendue civilisation et la remplacer par la leur.

Honte aux réactionnaires, honte aux ultra-riches et à leurs valets !

Honte à ceux qui se complaisent à entretenir des relations très amicales avec les dictateurs sanglants, comme Mohammed ben Salmane, ou avec des affairistes cultivant l’outrance comme Elon Musk. Ceux-là n’ont pas un mot pour les disparus de la Méditerranée ; ils vendent du pétrole et achètent des armes, vendent des futilités et achètent les consciences. Ils vivent dans leur bulle, virtuelle, où la pauvreté a été rayée du dictionnaire, qu’ils entretiennent des régimes arriérés ou des démocraties inégalitaires.

Les naufragés de la Méditerranée n’atteindront jamais leur Eldorado. Les ultra-riches, eux, continueront à sa vautrer sur des matelas de billets à plusieurs zéros.

Le monde est malade.

Une amitié

Dans le monde de Twitter et de ses 140 signes, Silvia Avallone écrit encore des romans longs (et quels romans !), qui se lisent goulûment. Ils sont engagés, leur autrice est, elle aussi, engagée. Elle parle de notre vie quotidienne, dans le monde d’aujourd’hui, avec d’un côté ceux qui résistent à l’air ambiant et de l’autre ceux qui se regardent dans le miroir aux alouettes des applications des nouvelles technologies. Ses livres sont d’une intelligence réconfortante (très loin des best-sellers d’été) ; elle nous invite à réfléchir, encore et encore, à l’amitié et à toutes ses formes.

La narratrice, Elisa, est une intellectuelle qui ne succombe pas aux attraits des réseaux dits sociaux, mais qui vit avec son téléphone mobile. Celle avec laquelle se lie une amitié (et non l’Amitié, comme elle le précise en conclusion), Béatrice, devient une star de ces maudits réseaux. Elles sont tellement dissemblables, physiquement et humainement, que tout devrait les opposer. Leur éducation et leur famille aussi devraient les opposer.  Eli est plutôt introvertie quand Béa est totalement extravertie, éblouie par la notoriété que lui procurent confidences et photos sur un quelconque Facebook ou un incertain compte Twitter, ou plutôt les deux. Pourtant des liens fusionnels se sont tissés entre elles jusqu’à une rupture qui ne pourra pas durer longtemps.

Silvia Avallone brosse les portraits croisés des deux adolescentes (voisines de table au collège) jusqu’à la trentaine, dans un récit puissant, écrit avec des mots, simples certes mais toujours justes et choisis avec minutie.

Internet les a brouillées et éloignées, mais l’amitié est si forte qu’elle finira par les rassembler dans une nuit alcoolisée du 31 décembre.

Silvia Avallone a choisi : la littérature (ses longs romans) est seule capable de résister au monde nouveau du ‘’paraître’’ ; elle a choisi et elle le fait avec un rare brio narratif. 

Silvia Avallone avait conquis le public avec D’acier, puis Marina Belleza et La vie parfaite. Avec Une amitié, elle poursuit son étude d’une société, dans laquelle elle a opté pour le point de vue des femmes. Et c’est étourdissant.

Une amitié (Liana Levi piccolo, 570 pages, 13,50 €)

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